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Vers une “entreprise autrement”

Place Publique, le 11/10/2012

Entreprise citoyenne, entreprise responsable, entreprise sociale : l’époque aspire à de nouvelles organisations de production et de travail, plus proches de l’intérêt social général.

Aggravation des problèmes sociaux et environnementaux, crise de l’Etat providence, aspiration à des relations économiques plus “morales” : partout dans le monde, ces trois phénomènes sont en train de générer une nouvelle vision des rapports économiques. Avec, pour pivot, une conception revisitée de la première des organisations économiques : l’entreprise. Nul ne peut contester l’émergence d’un mouvement transfrontalier de promotion d’une nouvelle forme d’entrepreneuriat, émaillé de dizaines de milliers d’initiatives sur tous les continents. Cet entrepreneuriat social s’organise, s’incarne dans un nombre croissant de représentations édictant de nouvelles chartes et de nouveaux codes. Dans sa finalité, dans l’articulation entre contraintes d’une organisation économique privée et l’intérêt social général, dans la gouvernance et le management des structures et des hommes, cette “entreprise autrement” se revendique comme un levier d’innovation sociale.

Concilier efficacité économique et justice sociale, dans une logique de subsidiarité, en apportant les réponses que l’Etat n’est pas ou plus à même de fournir… L’articulation n’est certes pas nouvelle, mais l’entreprise sociale en est la plus récente et la plus visible expression. Le concept a trouvé plusieurs déclinaisons : entreprise citoyenne, entreprise responsable… Mais alors que l’entrepreneuriat social se développe concomitamment un peu partout dans le monde, à des échelles d’ampleur et de rapidité variables, l’entreprise sociale reste, dans ses fondements, une “invention” française, parcellairement partagée par certains pays, plutôt voisins de la France.

L’entrepreneuriat social recouvre en fait deux grands courants. Le premier, directement issu du microcrédit, qualifie l’ensemble des micro-activités commerciales portées par des personnes économiquement fragilisées dans les pays du sud. Le second, enraciné dans le tissu des entreprises européennes, constitue une nouvelle expression – et une nouvelle génération - de l’économie sociale et solidaire. A la différence d’une école américaine du social business franchement ancrée dans le capitalisme, l’entrepreneuriat social européen se développe dans le giron de l’économie sociale et solidaire et sinscrit dans une logique transversale, se réclamant des pratiques, là où les acteurs “historiques” du secteur peinent à dépasser une représentation par familles statutaires : coopératives avec coopératives mutuelles avec mutuelles… La nouvelle génération de l’économie sociale et solidaire revendique un discours par la preuve. Ce n’est pas l’incantation sur les statuts qui convaincra, ce sont les pratiques. Car si les statuts posent des principes, des repères et des limites, ils ne garantissent pas tout. Un exemple : l’échelle des salaires. Rien n’est prévu de manière précise dans les statuts de l’économie sociale et solidaire. Dans les pratiques, les amplitudes sont par endroits importantes. Autre exemple : l’utilité sociale. Peut-on considérer qu’une association de golfeurs ou une coopérative d’armement ont une mission d’utilité sociale ?

Convaincus que les politiques publiques se créeront sur des référents compréhensibles et acceptables par tous, les entrepreneurs sociaux ont d’emblée milité pour la création d’un label de l’économie sociale et solidaire, qui permettrait de fédérer ces nouveaux indicateurs. Un label constituerait par ailleurs un levier d’attractivité en termes de ressources humaines. Les entreprises du secteur sont confrontées à une pyramide des âges très défavorable, avec des départs à la retraite massifs d’ici 2020, notamment chez les cadres… Il va leur falloir aller chercher des talents. Reste qu’un système de labellisation est extrêmement complexe à définir et à mettre en oeuvre. S’il est nécessaire de définir des indicateurs évaluables, donc objectivables, les entreprises sociales sont-elles assez mûres pour figer leurs critères dans une stricte logique de barèmes chiffrés ? En outre, les expériences à l’étranger montrent que les labels ne parviennent à susciter l’adhésion que s’ils induisent des contreparties. Pourquoi ne pas opter pour un modèle par paliers, où l’on pourrait entrer par du déclaratif et aller jusqu’à des degrés d’exigence extrêmement précis et qui donneraient droit à des contreparties ? Qui dit contreparties, dit intervention des pouvoirs publics. Mais ceux-ci ne paieront pas tout. Pourquoi ne pas gérer un futur label sous la forme d’une entreprise sociale, une SCIC par exemple, qui réunirait l’Etat, des représentants de l’ESS, des tiers certificateurs…

Le développement de l’entreprise sociale ne se fera pas hors l’échelle européenne. Le niveau communautaire s’avère d’autant plus essentiel que les outils nationaux seront vite rendus insuffisants, faute de financements publics. Mais la vision de l’économie sociale en Europe reste trop éclatée pour ne pas inciter les acteurs français du secteur à relativiser l’universalité de leur discours. Au niveau européen plus encore qu’au niveau national, les entreprises seront “positivement discriminées” par les pouvoirs publics au regard de leurs pratiques : limitation de la lucrativité (profits majoritairement réinvestis, rémunération limitée du capital, échelle des salaires encadrée), finalité sociale de l’entreprise (contribution à l’intérêt général, capacité à apporter des réponses aux besoins mal satisfaits de la société).

Mais le lobbying européen a ses exigences. A l’échelle de l’Union, les politiques doivent être portées par des coalitions larges. Il s’agit donc de créer des alliances. L’innovation sociale, plus inclusive que la seule entreprise sociale, constitue ici un bon ciment.

Extrait de “Economie sociale : la nouvelle donne”, Muriel Jaouën, Editions Lignes de Repères, avril 2012, 176 pages.


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