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Squat, précarité et nouvelles cultures militantes

par Caroline de Hugo, le 3/05/2010

Nous publions à nouveau ce reportage de Caroline de Hugo paru dans notre magazine du mois de mai 2010

Comment attirer l’attention des Pouvoirs Publics sur le sort des jeunes en mal d’un logement décent ? Les « marquisards » de Jeudi Noir ont trouvé la réponse en appliquant stricto sensu la loi de réquisition des logements vides de 1945.

Cela se passe Place des Vosges à Paris, en plein cœur du quartier historique, dans un hôtel particulier classé du XVIIe. Très particulier même, puisque Madame de Sévigné y vit le jour. Une sorte de trésor national, en somme, qu’une bande de jeunes gens ont réveillé de sa torpeur séculaire. Les bâtiments, 2000m2, étaient vides depuis 45 ans. Aujourd’hui, ils abritent 35 squatteurs. Moyenne d’âge : 24 ans. Qui sont-ils ? Certains sont de jeunes travailleurs, la majorité est étudiante. Niveau d’études entre bac + 3 et bac + 5. Leur particularité ? Tous sont membres du collectif Jeudi Noir.

Un squat d’exception

On n’entre pas à la « Marquise » comme dans un moulin. Il faut montrer patte blanche pour pouvoir pénétrer dans cette sublime cour carrée, entourée de bâtiments en pierre blonde. Normal, quand on sait que les habitants des lieux sont sous le coup d’un arrêté d’expulsion. « Quand nous avons décidé d’investir les lieux, raconte Jonathan Duong, nous avions passé un accord avec l’Adoma, le propriétaire de la « Bonne Graine », l’immeuble que occupions alors. Ils nous avaient assurés qu’ils allaient y reloger des travailleurs migrants. Nous cherchions donc un nouveau logement. La Marquise nous est apparue comme un symbole médiatique évident du scandale que représentent ces milliers de mètres carrés de logement inoccupés dans Paris. La porte n’était pas fermée, nous sommes tout simplement entrés et nous nous sommes installés le 27 octobre 2009. Nous pensions que nous serions expulsés dès le lendemain. Quatre mois plus tard, nous sommes toujours là, et la vie avance entre les cours des uns, les jobs des autres et les tâches quotidiennes, actions culturelles et militantes, communication, travaux de réhabilitation (réfection de la plomberie et de l’électricité, installation de sanitaires). Nous fonctionnons en auto gestion. Chacun met la main à la pâte, selon ses capacités et ses disponibilités. Certains vivent seuls, d’autres à deux ou trois, selon les appartements qu’ils occupent ».

La galère du logement

Le 19 janvier, les marquisards ont été condamnés à payer 14 000 euros d’indemnités à la propriétaire des lieux, une vieille dame de 87 ans, plus 25 000 euros par mois d’occupation. Bien sûr, ils ont fait appel, mais « 6000 euros ont été saisis sur les comptes d’une quinzaine d’entre nous » s’insurge José, un autre habitant. « C’est insupportable pour des jeunes précaires, tous en galère de logement ».
Du coup, Jeudi Noir a décidé de multiplier les animations culturelles et les actions de soutien : au choix des concerts, des pièces de théâtre, un Ciné Graine qui propose des projections de films avec apéro et débat tous les lundi soirs à 20 heures, mais aussi des journées « Portes ouvertes » qui font le bonheur des journalistes, des habitants du quartier et des touristes, l’hébergement régulier de performances artistiques (voir le calendrier). « Nous resterons à la Marquise le plus longtemps possible. Réquisitionner les logements vides, c’est complètement légitime quand des milliers de jeunes sont à la rue » affirme Jonathan qui n’est pourtant pas issu du lumpen prolétariat : après une khâgne et des études à Sciences Po, ce réalisateur de documentaires est très engagé dans l’action culturelle auprès des foyers de migrants. Comme tous ses compagnons, - cadreur, professeure d’histoire-géo, traducteur, menuisier, électricien, web master, pianiste, étudiants en archi, en droit, en Staps -,… il est parfaitement incapable de débourser un loyer de 700 euros pour une chambre de bonne à Paris, où près d’1 logement sur 10 est vide.

D’après l’INSEE, 120 000 appartements sont vacants pendant que 350 000 étudiants boursiers attendent un logement correct et bon marché. Quant à la fameuse loi DALO, ce droit au logement opposable voté en mars 2007 à l’unanimité, elle semble bien avoir accouché d’une souricette : Plus de 100 000 dossiers ont été déposés en trois ans. Seulement 30 000 familles ont été déclarées prioritaires et moins de 9000 ont été relogées. Alors les jeunes, ils pourront repasser !

Subversion joyeuse

Du coup, ils préfèrent passer outre en passant aux actes, eux qui ont parfaitement assimilé « La Société du Spectacle » et l’utilisation des réseaux Internet. Leurs actions sont festives et spectaculaires : visites collectives d’appartements à louer avec mousseux, sound system, cotillons et le déjà célèbre personnage du Disco King, réquisitions citoyennes, défilés travestis devant le Ministère du Logement, déménagement symbolique du très chic et très cher siège social d’Aliance 1%, l’un des 100 collecteurs du 1% logement pour des locaux plus abordables en banlieue…
Fun et choc, voilà la marque de fabrique des actions coup de poing organisées par Jeudi Noir, un collectif créé en 2006 par des membres de Génération Précaire dont Julien Bayou, Manuel Domergue, Lionel Primault et Karima Delli, (aujourd’hui députée verte européenne). Face au problème du logement des jeunes, leurs revendications ont le mérite d’être claires : Gel des loyers, application de la loi DALO, application de la loi de réquisition des logements vides, inéligibilité des maires qui n’appliquent pas la loi SRU (20% de logements sociaux), modification du plan local d’urbanisme pour donner la priorité au logement sur les bureaux, etc… Le tout est à découvrir dans « Le petit livre noir du logement » aux éditions La découverte.

Un collectif d’individualités

Proche de Macaq , ces activistes associatifs issus du XVIIe arrondissement parisien et de Sauvons les Riches, spécialistes de l’agit prop humoristique qui ont pris la bande son de « Dallas » pour hymne et militent pour l’instauration d’un revenu maximal autorisé européen Jeudi Noir est un groupe transpartisan. « Bien sûr, sur les 200 membres actifs, l’énorme majorité est à gauche ou à l’extrême gauche.
Les tendances ? Europe Ecologie, les Verts, NPA, PS. Parmi nos soutiens, nous comptons aussi les jeunes du Modem, le député Etienne Pinte,… Il semblerait même que les jeunes de l’UMP veulent nous rencontrer. Nous ne sommes vraiment pas sectaires ! » s’amuse Jonathan Duong. « Ceci dit, peu d’entre nous sont encartés. Et quand nous participons à une action, c’est sans aucun signe partisan autre que le logo de Jeudi Noir. Quitte à faire fonctionner nos réseaux, pour que les partis, les syndicats ou les élus locaux nous rejoignent. »

Outre l’occupation de la Marquise, le plus beau fait d’armes de Jeudi Noir fut d’ouvrir avec Macaq et le DAL le « Ministère de la Crise du Logement » en 2007, au 24 rue de la Banque, dans un immeuble vide qui donnait sur la place de la Bourse.

Ce squat fut en effet racheté par l’office HLM de Paris pour en faire des logements sociaux. Une goutte d’eau dans un océan immobilier ? Surtout une première victoire qui augure bien des changements à venir. Une récente enquête de l’IFOP pour l’Humanité révèle en outre que « 69 % des Français se déclarent favorables à la réquisition par les pouvoirs publics des logements privés inoccupés ». En attendant, grâce à ces jeunes pousses, le bon vieux slogan du « Changer la vie », semble vouloir reprendre du poil de la bête en Sarkosie.

à suivre

- Le petit livre noir du logement

- Disco King

- Macaq

- Sauvons les Riches

- Ministère de la Crise du Logement

Précarité, logement…Les Débats du mois de mai à la Marquise

11bis rue de Birague, 75004 Paris

- 13 mai : Festival des Résistances et des Alternatives à Paris journée Sextaz à la Marquise, de 13 heures jusqu’au bout de la nuit, débats, concerts, expos…

- 15 mai : Le Plan de Relance organisé par le collectif L’appel et la pioche, une journée militante et festive autour de la précarité et des nouvelles formes d’action militante

- 29 mai 10h au 30 mai 10h : Ludicité - Cité du Jeu 2010 organisé par la Mare aux diables (24h de jeux en tous genres, en continu)

Renseignements ; www.jeudi-noir.org .

http://place-publique.fr/spip.php?page=forum&id_article=5728

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