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Quelle place l’avenir fait-il aux étudiants ?

Yan de Kerorguen, le 5/09/2010

Au-delà des problèmes concrets qui pèsent sur la vie quotidienne des élèves des universités, d’autres questions plus fondamentales se posent à eux qui témoignent de leurs difficultés à se projeter au-delà de leurs diplômes, mais aussi de leur capacité à provisionner l’avenir.

C’est bientôt la rentrée !
Et pour les étudiants, elle ne se présente pas sous les meilleurs auspices. D’abord sur le plan du portefeuille. En intégrant le prix des transports et de la nourriture, le coût de la vie étudiante a progressé de 4,3% entre 2009-2010 et 2010-2011.
Les dépenses liées au logement sont les premières sur les bancs des accusés, avec une augmentation des frais de 8,1% à Paris et de 5,6% en province par rapport à l’année 2009. Or, le budget étudiant pour le logement représente 40% de leurs dépenses. Quand bien même, pour la première fois, les objectifs gouvernementaux pour le logement étudiant sont respectés avec la livraison de 13 500 nouvelles chambres, c’est bien largement au dessous des efforts qu’il faudrait consentir.
Se loger reste une véritable course d’obstacles. Les loyers de studios ou de chambres sont chers et les possibilités sont rares. Le manque de réactivité de l’Etat et la faiblesse du parc public ne permettent pas, actuellement, de répondre aux besoins.

Au-delà de ces difficultés économiques quotidiennes, d’autres échéances témoignent de leur difficulté à se projeter au-delà de leurs diplômes. Entrer dans la vie active, construire son autonomie : par quels chemins accède-t-on, en France, à l’indépendance ? Quelle place la société française fait-elle à sa jeunesse, comparativement à ses voisins européens ? Autant de questions mises en évidence par Cécile Van de Velde, sociologue membre de l’Équipe de recherche sur les inégalités sociales (ERIS).

Dans un ouvrage récent (Jeunes d’aujourd’hui, France de demain. La Documentation française), elle souligne que la jeunesse se retrouve aujourd’hui au cœur de problématiques qui irriguent la société toute entière et pèsent sur ses perspectives d’évolution. Selon François Dubet, sociologue, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales ( auteur de : Les sociétés et leur école, avec M.D Bellat et A. Vérétout. Seuil), on attend beaucoup de l’école . « Il ne faut pas qu’elle ait le monopole de l’attribution du statut social ». Quant au diplôme, son emprise est exorbitante et rend les élèves anxiogènes. Cela n’est pas le cas dans les pays du nord et les pays nouveaux comme l’Australie.

L’avenir, il est vrai, n’incite pas à voir clair. Des débouchés incertains, la crise économique et ses effets, les problèmes d’environnement, la réduction de la biodiversité, la dette, le déséquilibre démographique, …autant de nuages qui assombrissent l’horizon. En décembre 2009, 75% des Français âgés de moins de 30 ans manifestaient leur inquiétude à l’égard du futur.

Même munis d’un diplôme, le chemin vers l’emploi se fait dans la précarité des stages et la difficulté de trouver un emploi. Un quart des 18-29 recherchent un emploi (soit 10% de plus que la moyenne des Français). « Dans un contexte fortement marqué par la fragilité de la situation économique, l’efficacité du système éducatif et l’accessibilité du marché du travail aux nouveaux entrants représentent des enjeux cruciaux. Or, les performances de la France à cet égard sont moins satisfaisantes que celles d’autres pays » observe Cécile Van de Velde (op.cit.).

« Les jeunes ont le sentiment d’avoir été trompés par le système scolaire et cette déception n’est pas sans effets sur l’école elle-même. » explique François Dubet. Et sans emploi, difficile d’obtenir un logement. A moins de faire jouer la solidarité intergénérations, pour ceux qui en ont la possibilité. La dégradation du marché du travail depuis 30 ans a entraîné, pour une grande partie des jeunes, l’allongement de la phase située entre la fin des études et l’entrée dans l’âge adulte et l’installation durable dans la précarité.

La « flexibilité » repose pour une très grande part sur les plus jeunes. Ils servent de variable d’ajustement des effectifs en cas de crise. 17 % des 5 millions de 18-29 ans qui ne vivent pas chez leurs parents ont des revenus inférieurs au seuil de pauvreté, contre 13 % pour l’ensemble de la population (données 2005).

De nombreux sociologues tirent la sonnette d’alarme, convaincus que face à une telle facture et devant de telles épreuves, la jeunesse pourrait bien se rebeller. Pour Eric Maurin ( La peur du déclassement. Seuil), les trajectoires brisées et les parcours incertains d’une génération « déclassée » nourrissent, à l’échelle de la société tout entière, la crainte, la méfiance et, plus encore, un ressentiment contre l’école et les institutions. Fini l’ascenseur social !

Bernard Spitz (Le papy-krach ». Grasset) pense que les jeunes, qu’il s’agisse des stagiaires, des étudiants des universités ou des « quartiers » défavorisés, pourraient très vite refuser de payer pour le modèle social de leurs parents. Plus philosophes, certains auteurs comme Pierre-Henri Tavoillot ( Philosophie des âges de la vie ». avec Eric Deschavannes. Grasset) estiment que la famille jouera le rôle de « rempart social » et deviendra une valeur refuge. Mais au prix psychologique d’une lutte des âges et d’une plus grande difficulté à devenir adulte.

Presque paradoxalement, malgré leur paupérisation et une baisse de niveau de vie relative de plus de 20 points, 86% des jeunes se disent se sentir en sécurité dans leur vie de tous les jours. Ils portent un regard beaucoup plus confiants sur leur futur immédiat que les gens plus âgés. Selon une étude Futuribles (Janvier 2008) les jeunes européens accordent une place plus grande à l’épanouissement individuel.

Mais contrairement à ce qu’on pourrait supposer sur cette génération de l’internet, née avec un joystick et une souris dans la main, « ils ne sont ni asociaux, ni indifférents à la marche du monde. Plus critiques et plus réactifs que leurs parents, ils ont une vision très claire de ce que signifie la citoyenneté et manifestent un sens de l’éthique plus fort que leurs parents.

Comme l’indique une étude menée par des chercheurs britanniques ( The Future Foundation. The National Lottery), une grande majorité des futurs adultes sont de vrais citoyens en herbe, préoccupés par l’avenir du monde dans lequel ils vivent. « Ils veulent construire une société saine où les gens sont connectés les uns aux autres, échangent, se respectent, se font confiance ».

Au terme d’une vaste enquête menée auprès de 100 000 personnes aux Etats-Unis, deux psycho-sociologues américains, Paul Ray et Sherry R. Anderson (L’émergence des créatifs culturels. Ed. Souffle d’or) ont conclu que des millions de personnes seraient, selon eux, en train de prendre leurs distances, dans leur vie personnelle et sociale, avec la société de la compétition à tout prix. D’après eux, nous serions actuellement en train de vivre un profond bouleversement de société.

La plupart de ces spécialistes estiment qu’il faudra compter avec l’inventivité sociale. A la marge, des parcours bis, marqués par le pragmatisme, les expériences personnelles, la pratique associative, l’apprentissage sur le terrain, la formation permanente, l’aspiration à l’autonomie, sont de nature à redonner un peu d’optimisme en apportant des solutions souvent inédites. Les jeunes précaires, qui ont appris à vivre avec les incertitudes de l’emploi ont investi dans leur capital social (relations, collectifs, réseaux sociaux… Ils sont conscients que leur début de carrière sera souvent pour beaucoup d’entre eux synonymes de précarité. Ils ont appris à miser sur eux-mêmes et comptent presque plus sur les expériences accumulées collectivement que dans leur diplôme.

Leur espoir : le réseau, le collectif, l’entr’aide, qui leur permettent de réinventer des solidarités ajustées aux transformations en cours. A la différence des seniors, les juniors utilisent les technologies sans état d’âme. Le réseau leur offre le monde sur un plateau. Le foisonnement numérique et virtuel offre une sorte de « seconde chance » de se reconstruire une autre réalité entre expérience concrète et projection imaginaire. Un monde de pratiques éphémères ou durables, dans lequel on peut avoir des amis, où on joue un rôle, où on est « reconnu », le temps qu’il faut pour se donner confiance.

Une autre manifestation de cette « provision pour le futur » est l’hédonisme. « Pour une fraction de la jeunesse, la fête se confond avec un mode de vie » soutient Monique Dagnaud, sociologue au CNRS (La teuf. Essai sur le désordre des générations. Seuil ). De nuits blanches, en fêtes de la musique, en passant par les technoparades, tout est prétexte à exalter la vie, l’explosion des sens. La fête comble la peur du vide.


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