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Pierre-Henri Tavoillot*, un philosophe optimiste

Place publique, le 5/07/2010

Ce texte issu d’un entretien avec Yan de Kerorguen traite de « La confusion des âges »

Pierre-Henri Tavoillot, 44 ans, est un philosophe plutôt optimiste qui ne fait pas dans l’idéologie. En bon pragmatique, il estime qu’un intellectuel ne doit pas quitter de vue le principe de la décision et de l’action : « Je suis guidé par un principe d’efficacité, mais avec le doute en poche », précise-t-il. Ce qui l’intéresse, c’est ce qu’on peut faire avec la philosophie, à quoi elle peut servir, comment elle peut répondre concrètement aux grandes questions que pose l’humanité.

Après des études d’Histoire et Sciences Po, une agrégation de philosophie, une thèse sur l’idéalisme allemand de Kant, il reprend le Collège de philosophie créé par Alain Renaut et Luc Ferry, dont il a été l’élève. Maître de conférences en philosophie à la Sorbonne, il est aussi membre du Conseil d’analyse de la société. Et pour lui, à ce double titre, la question philosophique par excellence c’est : comment conduire sa vie ?
« Cette interrogation a été investie par toutes les disciplines mais au détriment d’une vue d’ensemble sur les âges de la vie que seule la philosophie peut apporter. Les sciences Humaines, l’histoire, l’anthropologie, la psychologie, n’y répondent pas ou alors de manière fragmentée car elles ont progressé séparément. La philosophie permet de faire le lien avec les sciences humaines. », souligne-t-il.

Alors qu’il relevait autrefois de l’évidence, le sens des âges semble à notre époque irrémédiablement brouillé. Il y a pourtant des questions essentielles : qu’est ce qu’un enfant ? Pourquoi l’âge adulte ? Qu’est ce que vieillir ? L’adolescent est-il vraiment un jeune ou reste-t-il un enfant ? Où placer la barre ? « Paradoxalement, c’est au moment où, grâce à l’allongement de l’espérance de vie, nous avons le plus de chance de vivre la totalité des âges, que les moyens de les concevoir clairement et de leur donner sens nous font le plus cruellement défaut, explique-t-il pour situer le débat. Jamais, dans l’histoire, l’homme n’a bénéficié d’une telle certitude de son horizon de vie. Jamais, aussi, il n’a paru aussi démuni sur la manière de parcourir le chemin, du berceau à la tombe ».

Et le philosophe de poser la question qui fâche : les âges seraient-ils en train de disparaître ? « Pour y répondre, il y a deux interprétations possibles. La première est de considérer qu’il y a une fin des âges de la vie. L’individu réussit à se dégager des contraintes du temps aidé par la technologie « anti-âge » La seconde est la lutte des âges ». Ceux-ci se constituant en castes antagonistes avec le risque de conflits massifs, comme le craignent certains sociologues comme Louis Chauvel.
A ses yeux, ces deux scénarios qui ont comme point commun le constat d’une crise de l’âge adulte ne sont pas satisfaisants. Lui pense à une 3ème voie : celle de la « reconfiguration » des âges.

Dans un ouvrage écrit avec Eric Deschavanne (« Philosophie des âges de la vie ». Grasset), il fait le tour des philosophes qui ont traité de la cosmologie des âges. « Faire son âge, c’est être dans le rythme du cosmos. Les âges sont bien balisés. Toutes les sociétés connues organisent l’accompagnement des âges. Adolescence, jeunesse, âge adulte, sénescence… chaque transition d’un âge vers un autre est vécue comme une petite mort et une renaissance, avec à chaque fois un rite d’initiation. A la renaissance qui annonce la modernité et les guerres de religion, les choses basculent. Les découvertes de Galilée et de Kepler apportent une autre vision du cosmos. Le passé se perd. Le brouillage des âges commence ».

Tavoillot s’intéresse aussi à Rousseau, qui a mis l’enfance au même niveau que l’adulte et a ainsi brouillé les cartes entre jeunesse et âge adulte. « Lorsque naît l’Etat moderne, une police des âges se met en place avec une bureaucratie qui place dans une même case ceux qui ont le même âge. Cette ségrégation devient problématique ». Une des conséquences de cette mise en fiche est que nos contemporains ne veulent pas faire leur âge. Tout devient compliqué, pense le philosophe. Personne ne sait dire vraiment à quel âge finit l’enfance et quand commence la jeunesse ?

L’exemple du collège est éloquent. Ce n’est pas parce qu’ils ont le même âge que les élèves de l’enseignement secondaire sont en effet pareils. « Quand on trie les individus en fonction de leur âge, on nie leur singularité souligne Tavoillot. Aujourd’hui, les seuils explosent. C’est une source de désarroi profond qui se traduit par des batailles à chaque seuil, le CPE, la retraite. Nous nous trouvons dans une logique d’individualisation croissante qui rend difficile l’accompagnement des générations ».

Les catégories sociologiques représentées dans les sondages et statistiques illustrent cette difficulté à y voir clair. Certaines études sur les adolescents traitent des 11-19 ans, mais parlent aussi de « jeunes ». La dégradation du marché du travail depuis 30 ans a entraîné pour une grande partie des jeunes l’allongement de la phase située entre la fin des études et l’entrée dans un emploi durable.
En économie, pour parler de la jeunesse, on utilise souvent la tranche des 15-24 ans. On aurait pu tout aussi bien adopter l’âge de la majorité légale, 18 ans, comme limite basse, un âge à partir duquel le nombre de personnes sorties du système scolaire commence à augmenter nettement. On pourrait admettre que l’accès à l’emploi est l’une des étapes clés qui séparent l’enfance de l’âge adulte. On peut penser également que 28 ans qui est l’âge moyen, dans l’hexagone, des mères à la première naissance, serait un bon indicateur de l’achèvement de la jeunesse.

Un autre bon exemple pour illustrer cette explosion des seuils est le thème de la retraite. Les sociologues admettent que l’adolescence peut aller jusqu’à 30 ans. Mais dans une carrière professionnelle, on peut aussi être considéré comme un senior à 40 ans. On se rend compte aussi qu’on n’est pas vieux à 60 ans, à l’âge où l’on prend sa retraite. « C’est un peu le monde à l’envers : une jeunesse passive à la Tanguy qui s’éternise et un troisième âge actif où on peut enfin se réaliser. La vie est ainsi de plus en plus longue. Avant, la retraite était un court repos après une rude vie de labeur, aujourd’hui, c’est l’âge de la réalisation de soi.

Pour Pierre-Henri Tavoillot, « ce qui est en jeu, ce n’est plus la vieillesse, mais la solitude qui l’accompagne. Ce n’est plus le seul chômage, mais celui de la longue durée. Ce n’est pas la maladie en tant que telle, mais celle qui met en péril l’autonomie de l’adulte ». Une des conséquences de cette situation est que rien n’est plus difficile que de devenir un individu, c’est-à-dire un adulte. « A cause de nos carcans bureaucratiques, on hésite constamment entre logique de protection et libération. L’Etat doit être un état coup de pouce, plein de tact. Libérer quand c’est nécessaire, protéger quand il faut. Il ne faut pas protéger l’enfance, il faut protéger la volonté de grandir ».

Examinant les statistiques de l’INSEE, le philosophe note un changement de climat. « Si la cohabitation des générations se raréfie (notamment en France et en Europe du Nord), la coexistence rendue possible par l’allongement de la vie, se fait de manière non seulement pacifique, mais « amicale » « A l’ère de l’individu, c’est dans sa famille qu’on choisit ses plus solides amis, ceux qui constituent les piliers de l’identité personnelle » observe le philosophe. Les solidarités entre parents et enfants jouent un rôle essentiel pour éviter que la crise ait des effets encore plus graves. Du moins dans l’hexagone où l’accompagnement est assurée pour partie par la famille et pour partie par l’état. Ce système mixte se différencie des voisins européens. Au Danemark, l’état accompagne les 20 ans pour entrer dans la vie. En Italie, en Grèce et en Espagne, c’est la famille qui assure cette mission.

Quel serait alors l’idéal d’une politique des âges de la vie ? Aider ses enfants à grandir, les accompagner pour entrer dans la vie active, soutenir ses vieux parents, c’est cela qui motive chacun au plus profond. Il y a là un levier de changement politique extraordinaire, mais encore peu exploité. « Son principe pourrait se résumer dans une formule : le « développement durable de la personne » précise Tavoillot. Cette politique des âges de la vie reposerait sur un temps de travail plus long mais mieux réparti sur la durée avec des droits au répit ». En résumé : il s’agirait de définir une meilleure articulation emploi-formation à tous les âges d’activité, le développement de l’apprentissage, une plus rapide adaptation des diplômes aux besoins de l’économie.

Restent à inventer les bonnes solutions. Pierre-Henri Tavoillot a des idées. Sur le plan concret, on pourrait laisser aller des jeunes de 13 à 16 ans, qui s’ennuient à l’école, vers un métier et leur conserver un capital scolaire qu’ils pourraient utiliser par la suite s’ils veulent reprendre des études. De même, on pourrait promouvoir la possibilité pour les élèves de se constituer une épargne individuelle depuis la naissance jusqu’à la majorité pour pouvoir se créer son emploi dès la sortie de l’école. A l’âge adulte, on pourrait imaginer une sorte d’épargne temps reposant sur le droit au répit pour pouvoir allonger les âges du travail jusqu’à 70 ans si l’on veut.

Paru sur le site internet de « Dirigeants » [www.cjd.net]


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