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Passion tsigane.

Caroline de Hugo, le 5/10/2012

Après la célèbre série Gitans de Joseph Koudelka présentée cet été aux Rencontres d’Arles, c’est au tour du Grand Palais de mettre les tsiganes à l’honneur avec Bohèmes. Pendant ce temps, les expulsions de Roms se poursuivent partout en France…

Depuis quelques jours au Grand Palais, une ambitieuse exposition questionne un des mythes modernes les plus populaires, celui de la Bohème. Le visiteur y plonge avec bonheur dans une histoire érudite, celle de la quête de liberté que symbolisent les tsiganes dans le monde de l’art, de la Renaissance jusqu’à 1937.

Au même moment, les Roms, ces citoyens européens de seconde zone*, sont chassés en France de manière quasi systématique. Et comme si cela ne suffisait pas, l’image hideuse des pogroms réapparait dans notre République décidément bien mal en point.
Le 27 septembre les habitants de la cité des Créneaux, dans le 15e arrondissement de Marseille, des pauvres parmi les pauvres s’en sont pris à plus pauvres qu’eux encore. Ils ont chassé manu militari une cinquantaine de Roms (dont treize enfants) et mis le feu à leurs affaires.
Comment expliquer cette haine irrationnelle, cet acharnement généralisé contre une population immigrée estimée à seulement 20 000 personnes ? Représenteraient-ils des boucs émissaires idéals en temps de crise ?

C’est en tout cas en 2010 qu’un tournant a été pris, à la suite de l’affaire Dequenet. Cette famille française d’origine manouche, avait voulu venger l’un des siens, abattu par la police, en sciant 4 arbres, brisant 2 vitrines et en mettant le feu à plusieurs voitures dans leur village. Nicolas Sarkozy s’était emparé de ce fait divers pour annoncer des mesures afin de « résoudre les problèmes que portent les comportements de certains parmi les gens du voyage et les Roms ». De quelles mesures parlait-on ? De l’expulsion de tous les campements en situations irrégulières.
Rien à voir avec la famille Dequenet qui était sédentaire et française ! En outre, ces campements qu’il paraît aujourd’hui toujours si urgent d’éradiquer sans rien proposer aux populations expulsées, sont la conséquence d’une l’absence de politique d’intégration digne de ce nom. Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, explique Étienne Liebig dans son récent essai sur le sujet**, les Roms ont même servi de variable d’ajustement très pratique pour remplir les quotas annuels des expulsions d’immigrés illégaux édictés par le ministère de l’Intérieur.

« Nous sommes des oiseaux de passage… » Triste destin que celui du peuple tsigane. Leur droit à l’altérité, ils le payent très cher et depuis bien longtemps. Nos rapports avec eux ont toujours été marqués du sceau de l’ambivalence. Un mélange de fascination et de peur qui transparait dès les premières traces de leur présence en France, au XVIe siècle, explique Sylvain Amic, le commissaire de Bohèmes . « Le sédentaire reste troublé par l’impression de liberté que véhicule le nomade, comme s’il y avait en nous un vieux désir atavique insatisfait. Le succès du personnage du bohémien dans l’art et dans notre imaginaire est largement bâti sur ce ressort fondamental : nous avons besoin d’un modèle qui incarne la liberté, la mobilité, le détachement du sol, de la maison et des contraintes matérielles.

Les artistes ont donc trouvé en eux leurs maîtres en liberté. Très tôt les écrivains comme Cervantès avec sa Gitanilla s’en sont inspiré, des peintres en ont fait leurs sujets de prédilection comme Léonard de Vinci qui dessina cet homme, une couronne de feuilles de chêne, emblème de la sagesse, qui se fait avoir par une troupe de bohémiens, ou Georges de La Tour qui imagina le sublime tour de passe-passe de La Diseuse de bonne aventure.
Plus proches de nous, d’autres merveilles comme La Gitane (La Curieuse) de Kees Van Dongen nous observent, tandis que les lithographies de l’Album Tsigane d’Otto Mueller captivent notre regard. Elles feront partie de l’exposition sur l’art dégénéré de Munich, sorte d’avertissement à l’horreur nazie programmée. Là s’arrête le voyage chronologique de Bohèmes. La suite est de l’histoire : Pendant le Samudaripen, cette tentative d’éradication du peuple aux semelles de vent, plus de 600 000 Roms disparaitront dans les camps de concentration… Ce sont leurs petits enfants qui vivent aujourd’hui en France.

* Quand la Roumanie et la Bulgarie ont adhéré à l’Union, le 1er janvier 2007, il était fait obligation à leurs ressortissants de respecter une période transitoire de sept ans, au cours de laquelle ils rencontreraient « des restrictions temporaires pour travailler dans un autre pays » membre. ** De l’Utilité Politique des Roms, une peur populaire transformée en racisme d’état, éditions Michalon, 2012, 15 euros.

Bohèmes, jusqu’au 14 janvier 2013 au Grand Palais, entrée Clemenceau. Tous les jours sauf le mardi de 10h à 20h, le mercredi jusqu’à 22h.


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