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Les nanotechnologies : un débat national escamoté

par Yan de Kerorguen, le 6/03/2010

Le débat national sur les nanos qui s’est déroulé entre septembre 2009 et mars 2010, a été une occasion ratée.

Sur le papier, l’intention de la Commission nationale du débat public (CNDP) était bonne. "Mettre en société" les nanotechnologies, et pendant six mois, à la faveur de réunions dans des grandes villes de France, permettre à des citoyens d’exprimer leurs espoirs, leurs doutes, leurs craintes sur ces technologies invisibles. L’idée était d’éclairer les autorités publiques afin qu’elles puissent ensuite prendre des décisions pour encadrer l’usage de ces nanotechnologies qui ne doivent leur appellation qu’au fait que l’on peut désormais observer et mener des expériences à l’échelle atomique. Il s’agissait aussi de faciliter les échanges entre les scientifiques, les industriels, les associations intéressées par ces développements. Force est de constater que les choses ne marchent pas ainsi sur des sujets aussi sensibles.

Un sujet complexe

Les citoyens qui étaient venus dialoguer ont pu assister à une véritable confiscation de la raison . On pouvait s’y attendre, les débats ont été émaillé d’incidents et de manifestations d’intolérance rendant souvent la discussion impossible. D.Benoit-Browaeys (*1), B.Bensaude-Vincent, Y.Le Bars, M.C.Blandin, dans une Tribune du Monde ( 18 février 2010) apportent une explication sur l’enlisement de ce débat nano « il n’a été conçu ni pour les citoyens ni par eux…./…L’enlisement va coûter cher en confiance perdue ! »

Il faut dire que le sujet n’est pas facile à cerner. Seulement 10% de la population a entendu parler des nanotechnologies ! (Lire l’article « Faut-il avoir peur des nanotechnologies ? » paru dans le Magazine du mois d’octobre : http://www.place-publique.fr/spip.php?article5395). La confusion entre la réalité des nanotechnologies (à court terme), leurs potentialités (à moyen et long termes), et la science-fiction est très répandue. « Elles brouillent bien des distinctions qui servaient de repères, entre la science et la fiction, entre science fondamentale et applications, entre le monde académique et celui des affaires, entre science et société » explique Bernadette Bensaude-Vincent du Comité d’éthique du CNRS.

Chaque semaine, de nouvelles applications sont annoncées. De séminaires en congrès, de publications en brevets, le préfixe prolifère en une multiplication croissante de néologismes – nanoobjets, nanoparticules, nanotubes, nanomatériaux. Le préfixe nano est devenu presque aussi prestigieux que neuro, cyber ou astro. Et il fait peur ! Pourtant, cela fait plus de quarante ans que physiciens, chimistes et biologistes étudient le comportement de la matière à l’échelle du nanomètre, l’échelle à laquelle évoluent atomes et molécules. La révolution dans tout ça, c’est que l’approche technologique à l’échelle du milliardième de mètre, permet de faire converger les disciplines scientifiques et de relier les mondes, celui de l’informatique, de l’électronique, de l’inerte et du vivant.

De fait, les nanotechnologies sont déjà parmi nous dans la vie quotidienne. Il y a dans les pays de l’OCDE près de 2000 produits utilisant des nanos commercialisés (portables, peintures, textiles, cosmétiques, aliments, capteurs, jouets,…). Une chose est sûre, les investissements scientifiques et industriels sont de plus en plus importants, occasionnant batailles d’influence et compétitions soutenues.

La toxicité en question

S’il y a beaucoup d’investissements dans la R&D, il y a, il est vrai, très peu d’argent consacré aux études d’impacts, de risques, de toxicité. Il n’y a pas de réflexion organisée sur le sujet. Plus de 50 entreprises produisent aujourd’hui plus de 500 tonnes de nanotubes de carbones sans qu’on sache vraiment les effets toxiques des poussières que cela va disséminer « Leur développement très rapide, l’absence de dispositifs réglementaires spécifiques et les inconnues concernant leur toxicité pour l’Homme ont provoqué des réactions d’inquiétude devant des risques qui semblaient nouveaux, en tout cas mal connus » souligne Benoît Hervé-Bazin, chercheur à l’INRS (Institut nationale de recherche et de sécurité).

En fait, nous restons encore ignorants sur le fait que des nanoparticules puissent pénétrer ou non l’organisme humain. Les chercheurs évoquent les risques potentiels entre eux mais pas avec les fabricants de nano-objets. Il y a donc nécessité d’étudier la nocivité possible des nanoparticules et donc de développer de façon intensive les études de toxicologie.

« Les nanomatériaux composés de nanoparticules ou de nanotubes de carbone doivent faire l’objet d’une surveillance accrue », reconnaît Christian Joachim* (2), responsable du Groupe nanosciences au CEMES/CNRS de Toulouse. « Il en va de même d’un grand nombre de produits chimiques et biochimiques, fabriqués ou non par l’homme », fait-il aussitôt remarqué, dénonçant la « bouc-émissarisation » des nanos. On oublie que quelques 100 000 composés chimiques sont employés couramment dans les pays industrialisés (dans les produits ménagers, les peintures, les plastiques etc..) et l’on ne connaît la toxicité que d’environ un tiers d’entre eux. « Peu nombreux sont ceux qui sen émeuvent…/… Comme l’arbre qui cache la forêt, les nanoparticules et les nanotubes de carbone focalisent l’attention et la majorité des discussions de santé publique, au point de faire oublier le reste » s’étonne le chercheur.

D’un côté, les nanotechnologies nous font entrevoir de formidables progrès en matière de santé ou d’environnement, de l’autre, elles nous confrontent dans le même temps à des problèmes d’amplification des risques, de pertes de maîtrise et de mutation de l’espèce humaine. Comme le disait Richard P.Feynman, le « découvreur » des nanos, « il importe de comprendre que ce pouvoir de faire des trucs nouveaux n’instruit en rien sur la façon de l’employer. Les fruits de ce pouvoir peuvent être soit bons soit mauvais, selon l’usage qu’on en fera. Il y a une dialectique savante à opérer entre principe de précaution, prise de risque, principe de responsabilité, et heuristique de la peur. Pas d’emballement, disent les scientifiques ! Il faut raison garder.

Entre marketing mediatico-scientifique et angoisses immaîtrisées, C. Joachim prône la voie de la sagesse . « Faut-il considérer que « plus c’est petit, plus c’est méchant » Pour ce dernier, on est encore loin de tout ce qui est annoncé. Dans l’état actuel des recherches, on n’a toujours aucune idée de la façon dont on peut créer des nanorobots et on ne sait pas si cela est d’ailleurs possible. La fabrication de machines moléculaires, capables de se dupliquer est loin d’être faisable.

Risque et précaution

« Faut-il interdire toute exploration scientifique sous prétexte qu’une future génération de chercheurs pourrait entreprendre des expériences qui, aujourd’hui, posent problème ? La réponse est clairement non », soutient C. Joachim. Une chose est sûre : on a encore besoin de la science fondamentale pour faire progresser les connaissances.

Tel est l’essentiel du débat qu’il aurait été bon d’avoir. De nombreux scientifiques estiment que sans prise de risque, il n’y a pas de science possible. Sans un peu d’audace, Pasteur aurait-il découvert le vaccin contre la rage ? Sous prétexte d’accidents de déraillements possibles, fallait-il ne pas fabriquer de trains ? La science et la technologie ont toujours suscité la volonté chez certains d’arrêter le progrès. Bloquer le processus de la connaissance serait forcément un acte autoritaire mais de toute manière transitoire ou de perte de temps. C’est bien souvent les dictatures et les régimes fondamentalistes qui opèrent ainsi. Le nouveau, le changement fait toujours peur. Or la peur est mauvaise conseillère. Elle ne révèle rien, elle est productrice de panique ou de pulsion, de repli religieux ou mystique. De même une gestion appropriée de l’incertitude s’impose quand des éléments probants de danger possible sont perceptibles.

Pour Alexei Grinbaum, chercheur au Laboratoire des Recherches sur les Sciences de la Matière, ce qui se joue à travers le débat sur les nanotechnologies, c’est la prise de conscience du rôle moteur que jouent les sciences et les technologies sur le changement de la condition humaine et la vie en société. « La notion de progrès technique ne fait plus consensus comme il y a trente ans. Car le progrès technique s’inscrit dans une histoire où il y a des antécédents, parmi lesquels figurent les OGM, les déchets nucléaires, le sang contaminé, ou l’amiante ». A ce niveau de débat, dit-il, la science et les technologies sont perçues, en quelque sorte, comme une boîte noire. La plupart des gens identifie assez bien le besoin à l’origine des recherches, qui n’est souvent identifié qu’après coup, et les produits industriels qui en résultent. Mais ils ne savent absolument pas comment la science fait pour en arriver là.

De fait, le travail scientifique, ce qui se passe en laboratoire, reste méconnu. La science et les technologies font alors partie, pour la société, d’un sacré au sens anthropologique du terme. Le public se divise au final en deux. Il y a d’un côté, ceux qui ont accès à des connaissances spéciales et ceux, la masse des " profanes ", pour qui tout cela est comme de la magie. Il s’ensuit, des comportements qui s’apparentent ou qui se revendiquent des mouvements luddites du 19e siècle, caractérisés par le bris de machines et de manière plus générale, par une opposition au progrès technologique. Ici, le débat se radicalise et n’est absolument pas constructif. Il révèle plutôt le fait que la société a pris acte que la science joue un rôle de transformation de la société et que certaines personnes s’opposent à ces changements. La science est alors perçue comme un instrument de pouvoir dont l’effet advient de façon déterministe ».

Alors que faire ?

Sans doute, faut-il plus d’engagement des chercheurs et des ingénieurs dans l’explication sur les nanos et plus de réflexion sur la méthode pour promouvoir des débats sereins. Le rôle des médias et de l’école est également important pour faciliter l’information auprès des publics. Un premier pas serait de clarifier les enjeux économiques et les chiffrer. La création d’un Observatoire des statistiques sur les nanotechnologiques, annoncé par Françoise Roure, du Ministère de la recherche va dans ce sens : « Car la demande sociétale sur les avancées dans le domaine de la santé est très forte ». Alexei Grinbaum, physicien au CEA Saclay, plaide pour une « évaluation normative continue ».

Des initiatives publiques sont prises pour faciliter l’information dans ce domaine. Le programme NANOSAFE 2 financé par l’Europe met au point une base de données sur les questions toxicologiques et environnementales liés aux nanoparticules. L’ INERIS (Institut national de l’environnement industriel et des risques) travaille sur les risques pour la santé des travailleurs et du grand public (Programme NANORIS). Enfin un Projet ANR (Agence nationale de la recherche) a été lancé il y a 3 ans par le CNRS/CIRIMAT pour étudier l’influence des nanos sur la santé et l’environnement.

Débats citoyens, observatoires, comités d’éthique et études ne dispensent pas d’un effort financier des entreprises et des décideurs pour informer les publics. Le débat science–société doit faciliter la régulation sociale de la science.

L’association Vivagora, qui a organisé des cycles de discussions sur la question milite pour une réflexion sur des cas concrets en recensant les exemples où les alertes sont données où les controverses existent. Pour Stéphanie Lacour, responsable du Bureau Nanosciences et Société du Centre de Compétence en Nanosciences d’Ile de France, « Les nanosciences et nanotechnologies ont fait l’effet de beaucoup d’annonces sur la nécessité de prendre en considération les aspects sociétaux et éthiques des recherches menées et de leurs applications, mais très peu d’organismes sont allés jusqu’à se doter d’un organe interdisciplinaire de réflexion au plus haut niveau de leur hiérarchie ».

Place Publique est partie prenante de ces débats. Au delà des experts et des groupes de pression, il existe de nombreuses associations prêtes à contribuer au quotidien sur ces questions. Le citoyen dispose d’informations plus riches qu’auparavant. Le panel de personnes plus ou moins qualifiées, plus ou moins informées, a considérablement augmenté. On trouve à mi chemin du professionnel et de l’amateur, au sein des associations, dans les networking, dans les réseaux d’information internet, des internautes relais d’opinion et d’informations susceptibles de développer des courants d’idées. Ils sont très demandeurs de débats, et prêts à fournir leur contribution. Ces nouveaux experts ont des idées, ils développent des pratiques, ils font circuler l’information. Ils déclenchent des alertes. Il faut s’y intéresser.

Pour aller plus loin :
1. Auteur de « Le meilleur des nanomondes ». Buchet-Chastel
2. Auteur de « Nanoscience, la révolution invisible ». Seuil
Lire aussi notre participation au débat : « Les nanotechnologies : espoir, menace ou mirage ? » Lignes de Repères

http://place-publique.fr/spip.php?page=forum&id_article=5630

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Vos commentaires

Posté le 6 mars 2010 à 20:06 , par Tengmalm

Il y a un savoir-faire (et un savoir-être) dans le débat qui ne s’improvise pas : il faut avoir assez de recul et assez peu d’implication personnelle pour écouter et peser les arguments qui ne vont pas dans le sens où vous vous allez. C’est une compétence sociale qui ne s’apprend pas en regardant les débats télévisés, ni les débats au Parlement. Mais où l’apprend-on ?


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