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Leïla Shahid : « Les révolutions tunisiennes et égyptiennes sonnent le réveil de la société civile arabe »

Yan de Kerorguen, le 4/09/2011

Parler des « révolutions arabes », sur les hauteurs d’un petit village gardois de 500 habitants, et accomplir la prouesse de réunir, sous les platanes, plus de 200 personnes en plein été, autour d’une conférence très d’actualité, c’est l’un des paris qu’a réussi la 7 ème édition du Salon du Livre de Lussan qui s’est tenu le 28 août dernier.

Les organisateurs avaient bien fait les choses en invitant à cette Conférence, la déléguée de l’autorité palestinienne auprès de l’Union Européenne, Leïla Shahid, mais aussi l’ex-ambassadeur en Egypte et en Tunisie, Yves Aubin de la Messuzière, un des meilleurs spécialistes de la question arabe et également l’écrivain et poète marocain Mohamed Berrada, considéré comme le chef de file du roman moderne marocain, traducteur de Barthes et Le Clézio.

Pour Leïla Shahid, ce réveil des sociétés civiles, en Egypte, en Tunisie, mais aussi au Yémen, en Libye et en Syrie a presqu’été une surprise. « J’étais un peu désespérée de ne pas entendre la voix des femmes, celle des jeunes, des syndicalistes. Je suis contente que tout cela ait commencé en Tunisie ». Le fait que le mouvement se soit déclenché dans un petit pays ou le militantisme n’est pas une tradition forte, a permis, selon elle, de redonner confiance et vigueur à la cause démocrate arabe. Signe que tout est possible. Ce soulèvement est à ses yeux une formidable réponse à la vague des mouvements islamistes qui ont essaimé lors de la décennie 2000.

A ses côtés, Mohamed Berrada n’hésite pas à parler de « résurrection ». « Depuis vingt ans, j’avais l’impression d’écrire dans une société sans avenir, sans espoir d’issue démocratique ». L’écrivain s’avoue impressionné par la force des mouvements de jeunes et par les nouvelles formes d’expression pacifistes qu’ils utilisent. « On ne voyait pas, nous les plus âgés, le moyen d’y arriver sans risque de violence. Grâce à leur intelligence de la situation, ils ont su inventer un discours politique inédit. Ils ont ouvert la porte ».

Yves Aubin qui depuis des décennies a parcouru l’ensemble des pays arabes éprouve, lui, un immense soulagement . « Je ressentais un profond mal être, chez les jeunes, notamment en Tunisie où ils sont très éduqués. Ils sont depuis longtemps humiliés et frustrés par le manque d’espace public où exprimer des projets. Ce qui se traduisait par un refus de participer aux débats politiques. Mais le mécontentement était à son comble. L’étincelle a pris et le mouvement s’est étendu ».

Au passage, l’ex-diplomate s’étonne du manque de lucidité du gouvernement Sarkozy qui n’a pas voulu voir le point de rupture qui s’exprimait dans la rue, à la différence du Président Obama qui a compris et salué la dignité et le courage des Tunisiens : « Pour se dédouaner, le Président Sarkozy a reproché aux ambassades de n’avoir rien vu venir, c’est faux, s’indigne le diplomate qui n’est plus aujourd’hui en exercice. Les chercheurs, les spécialistes qui avaient pressenti les évènements, nous apportaient des éléments d’analyse . La France, par exemple, était informée des dérives du système Ben Ali et de l’exaspération de la population en Tunisie. Mais les gouvernements à qui nous faisions parvenir ces informations n’ont pas voulu en tenir compte ». Favorable à l’intervention en Libye, Yves Aubin observe que la « sur-réaction » de la France dans l’affaire libyenne n’a d’égal que sa « sous-réaction » dans le cas tunisien. « Il est important d’être à l’écoute et d’accompagner ces transitions démocratiques, de manière équilibrée ».

« « Dignité », c’est le mot qui convient pour qualifier ce printemps des peuples arabes », souligne Leïla Shahid, indiquant combien il n’était pas facile d’exprimer une opinion sous ces régimes-chappes de plomb, qui donnaient une illusion de tranquillité grâce aux partenariats commerciaux qu’ils entretenaient avec l’Occident. « Ce qui distingue ces mouvements d’opposition, c’est la non violence, poursuit-elle. Ils ne sont pas tombés dans le panneau de la radicalité. Regardez en Syrie. Face à une répression féroce, ils gardent leur dignité et font preuve de pacifisme. C’est très nouveau ». Autre particularité, relève la représentante palestinienne : leur unité, la capacité qu’ils ont à tisser des alliances entres classes sociales, catégories professionnelles, et générations.

Pour Mohamed Berrada, peut-être est-ce la fin d’un autre mot : « la tyrannie . « Mais, précise-t-il, aucun pays arabe n’a réussi les tentatives de démocratie en prenant exemple sur l’Occident. Les régimes installés après les indépendances, ont échoué à construire des systèmes ouverts. Ils ont réprimé les mouvements nationalistes, et ouvert la porte à l’islamisme. Ces régimes tyranniques ont utilisé le langage religieux. Ils ne sont jamais intervenus pour soutenir les intellectuels démocrates quand ces derniers étaient la cible des islamistes »

Quels sont les ressorts communs de ce Printemps des peuples arabes ? A cette question, Yves Aubin répond que c’est la conjonction d’une forte volonté de libre expression, soutenue par les classes moyennes et les jeunes. Les réseaux sociaux, Face book et Twitter n’ont fait qu’accélérer et amplifier ce désir d’espace public. Un autre déterminant fort est la colère du peuple face à la corruption des classes dirigeantes. « La crise de la légitimité des président à vie, la gérontocratie, la crise de succession à travers les fils, le contrôle de l’économie par quelques familles, les Trabelsi, les Ben Ali, les Moubarak, les Kadhafi, la confiscation du patrimoine de la nation, ont augmenté le sentiment d’exaspération ».

Et la crainte de l’islamisme ? Pour Yves Aubert, ce « printemps des peuples arabes est d’essence laïque. Il se bâtit sur les droits des citoyens. Les jeunes qui participent à ce mouvement connaissent très bien chaque article de la constitution égyptienne ou tunisienne. Ils sont informés et capables de faire le tri ». A la différence de la vague islamique qui a bénéficie d’une certaine forme de complicité des puissances occidentales - les Talibans avec les Américains en sont un exemple - le printemps arabe se fait de manière autonome, sans intervention directe. Les situations créées n’ont rien à voir avec celles qu’ont connu l’Irak ou l’Afghanistan. « On a malheureusement trop fait l’amalgame entre la culture musulmane et le militantisme islamiste, observe Yves Aubin. Certes les mouvements islamistes, comme les Frères musulmans en Egypte, ont une grande capacité d’organisation. On peut avoir quelques craintes lors des prochaines élections en Egypte ou en Tunisie. Restons confiants. Ils ont évolué et s’inscrivent aujourd’hui non plus dans une perspective politique immédiate mais dans le temps long. Il semble que ce soit trop tôt pour eux de se mettre sur le devant de la scène ». Le meilleur signe de ce changement politique est le retour du drapeau national dans les manifestations. Le panarabisme et l’islamisme sont moins visibles. Mais Yves Aubin ne cache pas une certaine appréhension : le mouvement des révolutions arables est un long parcours . Il sera plus facile dans les sociétés homogènes comme l’Egypte et la Tunisie mais plus compliqué, par exemple, en Lybie où le pouvoir des tribus est fort : « Dans ce pays, tout est à reconstruire. Il n’y a pas de structure étatique ». En Syrie, le pouvoir joue sur les différences religieuses et sur les minorités. Malgré la violence exercée par le régime et les provocations, les opposants syriens manifestent pacifiquement dans la rue, sans armes. Signe de la maturité de cette société civile : elle ne demande pas d’intervention étrangère. « Mais il est difficile d’imaginer un scénario de sortie de crise », regrette Yves Aubin.

Evoquant le Maroc, Mohamed Berrada est optimiste. Le roi du Maroc qui est « le prince des croyants » suit un chemin modéré contre les extrémistes intégristes. « Il n’y a pas de remise en cause directe du Roi qui joue un rôle de rempart. Les gens lui demandent seulement de se retirer du monde du business ».

En forme de conclusion, Leïla Shahid rappelle le cas spécifique de la Palestine qui, souligne-t-elle, est encore sous occupation militaire. « Sur les injonctions des Etats-Unis, les états membres de l’Union européenne ont lâché les Palestiniens après les résultats des dernières élections, résultats qu’ils ont refusé. Cela a fait des dégâts considérables parmi la population. Nous sommes maintenant obligés de reconstruire la crédibilité de ce processus électoral. Les élections doivent être ouvertes à tous les partis, même si certains partis ne plaisent pas ». Et la déléguée de l’autorité palestinienne d’affirmer sa confiance : « la solidarité exprimée par les démocrates tunisiens ou égyptiens avec la Palestine est totale, au grand bénéfice de la société civile ».

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Vos commentaires

Posté le 5 septembre 2011 à 08:25 , par Hashek Falastine

Quelle est la crédibilité de quelqu’un qui est nommé et agrée par un ex-président (depuis le 9 janvier 2009) d’une non-Autorité palestinienne qui collabore et s’enrichit à titre privé par famille interposée, comme plusieurs de son entourage ?

Suivons et soutenons plutôt le courageux combat des organisateurs palestiniens du BDS et/ou de l’ODSG (en partie souvent les mêmes) bien plus représentatifs des aspirations légitimes des Palestiniens patriotes actifs


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