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Le « made in France », cache-misère industriel des politiques*

Gilles Bridier, le 3/02/2012

Compter sur le « fabriqué en France » pour enrayer la désindustrialisation tient du rêve. Bien sûr, c’est utile. Mais il faudrait d’abord manifester une ambition industrielle. Edith Cresson et Francis Mer se rejoignent sur ce point.

La surenchère des différents candidats – déclarés ou non – à l’élection présidentielle sur le « made in France » n’a, en vérité, qu’un seul intérêt : braquer le projecteur sur l’effondrement de l’activité industrielle française depuis une vingtaine d’années.

Le concept d’entreprise sans usine a fait flores

En dix ans la part du secteur manufacturier dans la valeur ajoutée a baissé en France de 22% à 16% (un recul deux fois plus rapide que pour l’ensemble de la zone euro) alors que l’Allemagne est toujours à 30%. Dans son livre « La France sans ses usines », l’économiste Patrick Artus observe au passage que l’industrie dans la valeur ajoutée nationale est en France un peu plus basse qu’au Portugal, et à peu près au niveau de la Grèce ! Guère réconfortant, mais pas étonnant lorsqu’on se souvient que, en 2001, Serge Tchuruk, patron d’Alcatel, voulait transformer son groupe en « entreprise sans usines » afin de séduire les marchés financiers. Ses propos déclenchèrent un tollé, mais le phénomène d’externalisation de la production était bel et bien engagé dans les groupes nationaux.

Dix ans plus tard, les Français en paient les dividendes. Seulement 13% de la population active trouve encore un emploi dans l’industrie aujourd’hui. Certes, des emplois externalisés sont passés de l’industrie aux services… mais seulement le quart des emplois perdus, indique une étude réalisée par les experts de la Direction du Trésor. Les trois quarts restants sont perdus pour le marché du travail.

Sortir du mirage de la société postindustrielle

On pourrait multiplier les exemples et souligner, comme Patrick Artus, que la France ne réalise plus que 3,5% des exportations mondiales contre 6,5% - près du double – à la naissance de l’euro. Bien sûr, la concurrence des économies émergentes s’est développée. Mais elle n’explique pas tout car, a contrario, la part de l’Allemagne dans les exportations mondiales est restée identique. Faut-il condamner l’euro ? Trop court, aussi. Les deux pays partagent la même monnaie, mais les exportations françaises ne représentent plus que 35% des exportations allemandes, contre 56% en 2000. Ce qui explique que lorsque la France enregistre un déficit de 70 milliards d’euros de déficit de sa balance commerciale, l’Allemagne engrange un excédent de 150 milliards.

La France s’est laissé piéger par le concept de société postindustrielle qui, dans les années 90, prônait une spécialisation des pays riches dans les services et les hautes technologies, abandonnant la production aux économies émergentes à bas coût de main d’œuvre. Illusion : les emplois créés par les hautes technologies ne compensent pas ceux qui ont été détruits dans l’industrie traditionnelle. « On est allé trop loin dans le concept de désindustrialisation. Aucun pays ne parvient à compenser son déficit sur les biens par un excédent sur les services », commente Patrick Artus.

Les boucs émissaires – fiscalité, 35 heures… - ont le dos large

Bien sûr, en période pré-électorale, chacun ira de son discours sur la fiscalité française trop élevée, ou sur le boulet des 35 heures. On mettra en avant la perte de compétitivité à cause d’un coût global du travail aujourd’hui identique en France et en Allemagne alors qu’il était de 12% inférieur en France en 2000. Trop facile ? Francis Mer, qui fut ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie d’un gouvernement de droite, occupa des postes de grand patron. Il restructura l’acier français et privatisa Usinor qui devint sous sa coupe un leader mondial de la sidérurgie. Son commentaire tombe comme un couperet, notamment pour les grands patrons : « Les industriels français cherchent des boucs émissaires pour expliquer leurs échecs ».

Les syndicats ? Au contraire : « Ils font plus évoluer la situation que le patronat », affirme l’ancien patron aujourd’hui vice-président du conseil d’administration de Safran. Les 35 heures ? Il faut les prendre pour ce qu’elles sont. « Les 35 heures n’étaient pas forcément absurdes ; depuis un siècle et demi, les trois quarts des gains de productivité sont allés à la baisse du temps de travail et le quart à la hausse du niveau de vie. Ce qui a été absurde, ce fut d’y voir une possibilité de réduire le chômage », commente Francis Mer. Des renégociations, par entreprise, seraient possibles.

On pourrait ajouter que la réduction du temps de travail est à l’origine d’allègements de charges dont ont bénéficié les entreprises, d’un montant évalué à 125 d’euros milliards entre 1998 et 2011 d’après une étude du Sénat. Autant de pris pour contenir les coûts de production !

Une élite politique éloignée de la science et de l’industrie

Les dirigeants politiques ne sont pas épargnés. Edith Cresson, ex-Premier ministre de gauche qui eut aussi en charge le redéploiement industriel et qui défendit par exemple l’industrie automobile européenne contre sa concurrente japonaise, est amère : « Quels que soient les partis, il existe en France une idéologie très élitiste. Tout ce qui appartient au domaine de la production est subalterne ». Elle n’épargne pas son camp, qui ne l’a pas ménagé non plus : « En France, on découvre seulement l’industrie et on ne comprend pas les ouvriers. Si la gauche a perdu la classe ouvrière, il y a des questions à se poser ».

La relance de l’industrie n’est pas qu’affaire de communication électoraliste. Les problèmes sont, malheureusement, plus profonds. « En France, les politiques n’ont pas de culture scientifique », insiste Edith Cresson. Rien à voir avec la Chine où le bureau politique du parti communiste compte une dizaine d’ingénieurs (en électronique, géologie, chimie, économie, énergie…), rapporte Didier Lombard, l’ancien patron de France Télécom, dans son livre « L’irrésistible ascension du numérique ». Ce n’est certes pas sans rapport avec les choix industriels chinois.

Edith Cresson n’oublie pas les obstacles de nature dogmatique qui, dans l’informatique, l’ont empêché de rapprocher HP et Bull. Mais ses critiques vont aussi à la Commission européenne, qui s’est opposée à la fusion d’Aérospatiale avec de Havilland, de Schneider avec Legrand Industries ou de Péchiney avec Alcan (finalement, celle-ci a été réalisée mais dans le sens contraire au scénario de départ, ce qui causa la perte de Péchiney sans que Paris ne réagisse). Comme si la priorité avait été d’empêcher la constitution de champions à l’échelle internationale : « Dans l’industrie, rien n’est permis, mais dans la finance, rien n’est interdit. » Avec le recul, on ne saurait lui donner tort.

Une toile de fond conflictuelle dans les filières et avec l’administration

Les constats d’Edith Cresson et de Francis Mer se rapprochent, le pire étant qu’on les connaît bien. Ils furent abondamment développés en 2010, au moment des Etats généraux de l’industrie, organisés à l’initiative de Nicolas Sarkozy. Mais aucune disposition n’en est sortie, à ce jour, pour insuffler une volonté de relance. Christian Estrosi, alors ministre de l’Industrie, eut beau profiter de l’occasion pour vanter les mérites de « l’interventionnisme politique » qui ranimerait une ambition industrielle éteinte, ces Etats généraux n’ont abouti à aucune mesure concrète. Et l’observatoire du « Fabriqué en France » mis en place par le ministre en 2010 n’a pas donné, jusqu’à présent, de résultats probants.

Lors de ces Etats généraux, on a souligné l’intérêt des filières, comme celles qui firent les beaux jours de l’aéronautique, de l’automobile, du nucléaire ou des télécoms. Mais dans l’Hexagone, les rapports entre sous-traitants et grands donneurs d’ordres sont plus tendus que d’autres pays, ce qui nuit à la consolidation des filières. C’est une différence entre la France et l’Allemagne : « Les grands groupes allemands ont cherché à donner à leur activité une dimension allemande, alors que les grands groupes français ont joué chacun leur carte de groupe », juge Francis Mer.

Cette toile de fond conflictuelle explique aussi, en partie, la différence d’attitude des patrons de PME : « « Que fait un chef d’entreprise qui a développé son entreprise ? En France, il la vend ; en Allemagne, il réinvestit pour la développer encore. » Résultat : 300.000 PME exportatrices en Allemagne, 90.000 en France.

Il faudrait aussi fluidifier les rapports avec l’administration : une étude du cabinet Ernst & Young montre que lorsque 75% des patrons français jugent que l’administration ne les aide pas, 75% des patrons allemands considère qu’elle les soutient. « La France est un pays très administratif. L’administration joue un rôle essentiel, mais elle n’anticipe pas », commente Edith Cresson.

La meilleure disposition pour l’industrie, depuis 2007, est indépendante de ces Etats généraux. Elle tient à la réforme des universités menée par Valérie Pécresse, soulignée aussi bien par Edith Cresson que par Francis Mer, parce qu’elle rapprochera à terme les entreprises des universités et crée un cadre pour que les universitaires mettent leurs capacités d’innovation au service de la production.

Peut-être que dans ces conditions, le malthusianisme de certains corps qui se sont opposés aux réformes pour augmenter le nombre d’ingénieurs formés en France, sera battu en brèche. Aujourd’hui, l’innovation française, déjà pénalisée par la faiblesse des investissements privés dans la recherche (« L’Etat, lui, fait sa part de boulot », analyse Francis Mer), en paie les conséquences. « Si on ne fait pas d’industrie, on ne fait pas de recherche », note Edith Cresson. Il faut donc inverser la vapeur.

On le voit, la relance de l’emploi industriel en France peut espérer mieux qu’un label « Fabriqué en France ». Un label d’ailleurs fort ancien sous des formes approchantes, et qui camoufle bien mal la pauvreté de l’ambition industrielle des partis politiques qui le brandissent.

* (publié sur www.slate.fr)


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