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Médias et démocratie

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La révolution tunisienne n’est pas une révolution Internet, c’est une révolution à l’heure de l’Internet.

par Christophe Deshayes , le 24/01/2011

Christophe Deshayes a écrit en collaboration avec Michel Berry "Les Révolutionnaires du numérique" publié aux éditions Autrement (mars 2010).

Il est conférencier d’entreprise sur les Technologies de l’Information et de Communication. En 1989, Christophe Deshayes crée Documental, l’observatoire "im-pertinent" des TIC.

L’actuelle révolution que mènent les Tunisiens impressionne le monde entier. Elle fait l’objet, et ce n’est pas trop tôt, d’une attention médiatique inégalée. Il faut dire que l’effet de surprise est considérable. Personne n’avait imaginé la chute de Ben Ali de cette manière-là, même ceux, très peu nombreux, qui avaient osé imaginer une chute du régime possible. Il faut dire que tous les gouvernements occidentaux sans exception, la France en tête, sont complètement passés à côté de l’Histoire.

Comment expliquer une telle faillite dans les processus d’information de la part de nations aussi développées, si ce n’est en faisant porter la faute par le système Ben Ali lui-même, sans doute trop fermé et trop sophistiqué pour nos services de renseignement et pour notre presse d’investigation. Il fallait donc un miracle pour déverrouiller tout cela !

On l’aura compris ce miracle s’appelle Internet, Facebook, Twitter, Wikileaks, les Anonymous… C’est du moins ce que prétendent certains observateurs. Leur affirmation est cependant démentie par de nombreux Tunisiens mais également par certains spécialistes du numérique et non des moindres.

Le blog « révolutionnaires du numérique » - qui souligne inlassablement le potentiel méconnu du numérique dans l’émancipation des citoyens - ne pouvait ignorer ce débat. Pour autant, comme de nombreux observateurs avertis des phénomènes numériques, il met sérieusement en doute l’affirmation selon laquelle Internet a joué un rôle crucial dans la révolution tunisienne toujours en cours.

Pour que tout le monde puisse se faire un avis, nous avons trouvé utile de lister un certain nombre de points de vue sur cette question : la révolution tunisienne est-elle vraiment une révolution Internet ?

Dans l’affaire tunisienne, Internet (FB, Twitter, wikileaks…) semble avoir effectivement accéléré la circulation de l’information… à l’extérieur de la Tunisie. La contribution d’Internet aura été un rôle d’accompagnement plutôt tardif, progressif et indirect, ce qui ne l’empêche pas d’avoir été réelle. Il est douteux que l’histoire retienne qu’Internet aura joué un rôle déclencheur, direct et proprement révolutionnaire.

Rappelons pour finir quelques éléments intemporels de l’analyse des "révolutionnaires du numérique" :

1 - Internet est un moyen puissant d’émancipation des peuples surtout lorsque les médias classiques ne remplissent pas leur fonction de contrepouvoir (ce qui fut le cas en Tunisie). La puissance d’Internet étant alors de réussir à imposer un travail journalistique plus sérieux… C’est au moment où les médias traditionnels se mettent au travail, à la remorque d’Internet, que les choses s’accélèrent vraiment… Une fois encore ce fut le cas en Tunisie.

2 - Si Internet donne des armes aux « révolutionnaires », il en donne également aux forces de l’ordre… 3 - Si Internet donne des forces pour lutter contre un pouvoir écrasant, il s’agit toujours d’un rapport de force. On ne gagne jamais aussi facilement son émancipation que lorsque c’est le pouvoir fort qui s’effondre. L’affaire Khaled Saïd en Egypte (voir blog) qui fut la première grande manifestation numérique dans le monde musulman n’a pas réussi à faire trembler le pouvoir égyptien. La seule conclusion possible est que le pouvoir de Moubarak est plus stable - du moins pour le moment - que celui de Ben Ali qui, à l’évidence, fut facilement dépassé car miné de l’intérieur.

4 - Qu’Internet ait eu un rôle essentiel dans la prise de conscience à l’extérieur de la Tunisie est avéré. Or, ce soutien même tardif, même du bout des lèvres de la communauté internationale, est indispensable pour réussir une telle révolution dont on rappellera qu’elle n’est pas gagnée avec le départ de Ben Ali mais avec l’implosion du RCD (action toujours en cours).

5 - Le numérique est aujourd’hui à la fois un espace à part où luttent des spécialistes des deux bords (activistes et contre-activistes) et un monde complètement imbriqué dans les espaces sociaux, économiques et politiques classiques au point qu’il devient impossible d’imaginer le moindre phénomène isolé du Net. De là à en conclure qu’Internet est à l’origine de tous les phénomènes… c’est tentant mais pas très rigoureux.

6 - L’hybridation entre ces différents mondes permet de tester quelque chose dans un monde puis de le réessayer dans l’autre : je dis de plus en plus de chose sur Facebook, bravant la censure, ce qui donne encore plus envie de le dire dans la rue. Je le dis dans la rue, ce qui donne envie de le filmer et de le mettre sur Internet. Je me donne ainsi du courage et j’en donne aux autres et ainsi de suite. Le même phénomène existe entre l’intérieur et l’extérieur. Les médias internationaux parlent de la Tunisie, cela donne envie de continuer et ainsi de suite…

La révolution tunisienne n’est pas une révolution Internet, c’est juste une révolution à l’heure de l’Internet…

- Retrouvez la sélection complète d’articles et de billets sur le sujet sur le blog "Les révolutionnaires du numérique"

L’observatoire hebdomadaire du web politique #14 : Spécial Tunisie Sénat, 20.01.11. http://www.facebook.com/notes/senat...

Comprendre la révolution tunisienne et l’impact du numérique /Antoine Dupin. Antoine-dupin.com (blog), 16.01.11 http://antoine-dupin.com/leblog/com...

Ceci n’est ni une Wikileaks-révolution ni une Twitter-révolution /Fabrice Epelboin. Readwriteweb.fr (blog), 16.01.11 http://fr.readwriteweb.com/2011/01/...

Le gouvernement tunisien passe à l’offensive /Fabrice Epelboin. Readwriteweb.fr (blog), 22.05.10 http://fr.readwriteweb.com/2010/05/...

Revolution 2.0 : rebooting Tunisia /Fabrice Epelboin. Readwriteweb.com, 14.01.11 http://www.readwriteweb.com/archive...

Tunisie : la révolution en tweetant Gizmodo.fr, 18.01.11. http://www.gizmodo.fr/2011/01/18/tu...


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