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La finance : une des formes de la guerre

par Yan de Kerorguen, le 5/03/2012

Quand François Hollande parle de la finance comme d’un ennemi, au-delà du bon mot, il n’est pas loin de la réalité. Dans le secret des « piscines obscures de la finance », à la manière de jeux vidéo, des hommes qui n’ont plus aucun rapport à la réalité se livrent à des batailles insensées qui détruisent des états, provoquent par leurs folles spéculations des famines, et rendent impossible toute gouvernance économique durable. Il reste encore beaucoup à faire pour instaurer la paix financière au niveau mondial.

« Nous sommes partis à une vitesse sans cesse croissante vers nulle part (…)Il n’y a plus ni objectif, ni transcendant, ni valeur déterminante, le mouvement se suffit » Rien n’est plus vrai que cette réflexion de Jacques Ellul , écrite il y a une quarantaine d’années dans « la Trahison de l’occident ».

C’est devenu une règle dans l’économie mondialisée, les échanges financiers n’ont plus lieu dans un temps humain, dans un temps où l’information se partage, ils ont lieu dans l’instantanéité informatique des décisions et des résultats et exercent en conséquence une extrême pression temporelle sur l’économie et sur la vie des entreprises. On le constate tous les jours, les impératifs de performance immédiate ont cannibalisé tous les autres. Le souci du travail bien fait, la loyauté à l’entreprise, le bien commun et l’intérêt général disparaissent. Seul compte l’objectif fixé, quelles que soient les pathologies qui en résultent. Tout se passe comme si, sous l’impératif de la vitesse, la finance était en état d’« hyperfonctionnement » permanent, dans l’impossibilité de prendre le temps du recul, de la réflexion et de l’analyse.

Dans une chronique du Nouvel Obs, Jean-Claude Guillebaud parle des "kalachnikovs de la finance". Il écrit : « Le surgissement dans les milieux du banditisme ordinaire de ce fusil d’assaut inventé en 1965 par Mikhail Kalachnikov, illustre à lui seul une inversion du rapport des forces entre violence publique (la police) et violence privée (la délinquance). Comparé au pistolet des policieurs et gendarmes cette arme redoutable ( la kalachnikov) fait figure de bombe redoutable. Il en va de la même asymétrie sur le terrain de la finance internationale. Parce qu’il est trop vigoureusement armé, il devient quasiment impossible de contrôler le monde virtuel de la finance. Il tire trop vite et trop fort".

Cette kalachnikov financière s’appelle le « flash trading », c’est-à-dire : des cotations ultrarapides opérées par des automates extrêmement puissants, équivalents à ceux qu’on trouve dans les systèmes de Défense nationale des états, capables à la fois de collecter des informations et de prendre des décisions en un temps très court dans lequel l’humain se borne à programmer la machine, la surveiller et la faire évoluer. Ces ordres flash peuvent aller jusqu’à 600 messages au cours d’une seule seconde. Le temps minimum entre deux messages consécutifs d’un même membre est de 7 microsecondes. Ils sont placés sur un ECN (Réseau de Communication Électronique /Electronic Communication Network ) pendant un bref instant avant d’être propagés. Les ECN permettent de relier les plus petits participants du marché avec des premiers fournisseurs de liquidités par le biais d’un courtier. L’information est non-publique. Tous les membres de ce réseau de communication électronique sont conscients que cet ordre sera diffusé sur les autres ECN, ce qui leur procure un avantage potentiel exploité par des programmes de trading haute fréquence.

Cet hyperfonctionnement financier qui se déroule dans le royaume des mathématiciens, des informaticiens et des traders haute fréquence, se traduit en rafales par des dérives difficiles à contrôler : délits d’initiés instantanés, emballements boursiers, focalisation sur la rentabilité immédiate, finance déconnectée de l’économie, défaut d’anticipation, et de prévision, rendant impossibles les investissements à long terme (dans la recherche, en particulier ou dans les activités utiles, pas immédiatement rentables).

Le sociologue Paul Virilio, expert en matière de vitesse, évoque dans son ouvrage, "l’Administration de la peur "(éditions Textuel), le « flash trading » et ce qu’il appelle le krach du turbo-capitalisme. Selon ce dernier, le temps n’est plus seulement de l’argent, comme dit le dicton, c’est aussi, avec la vitesse de propagation de l’information, le pouvoir lui-même. Un pouvoir dangereux. Paul Virilio relève qu’un premier krach, en 1987, a concrétisé l’impossibilité de gestion de cette vitesse. « Le krach économique vécu en 2007-2008 est un krach systémique. Pour moi, le 6 mai 2010 à 14 h 25 est une date clé : c’est la date du premier « flash krach » où la finance vient d’emboutir le mur du temps.../...La régulation devient impossible car on a fui dans l’accélération du réel. On a censuré le réel en quelque sorte. Et même si le gendarme de la Bourse dépose plainte, que peut-il ? Il est question de mettre en place des coupe-circuit, mais cela montre bien que nous ne sommes plus dans le temps humain, mais dans le temps machine. »

Le président de l’AMF, Jean-Pierre Jouyet lui-même, estime que ce trading haute fréquence est responsable de la crise systémique que nous traversons. L’AMF a récemment fait état d’un rapport accablant sur ce type de trading, dénonçant notamment les menaces « d’intégrité du marché dès lors que les stratégies de trading sont détournées de leur objectif initial pour être utilisées à des fins de manipulation de marché ». Une solution serait de taxer fortement les opérations à haute fréquence qui sont de plus en plus utilisés sur les marchés de change et absorbent 75% des échanges. Il n’y a qu’Obama avec la Loi Dodd-Frank du 21 juillet 2010 ( réforme de Wall street et protection des consommateurs) qui a pris des mesures pour surveiller les marchés financiers quand il s’est agi de les réguler. 2000 décrets ont été promulgué. Et pourtant,même avec l’arsenal législatif et les services administratifs créés pour l’occasion, il reste pratiquement impossible de surveiller 40 000 firmes. Que dire alors de l’inexistence des mesures européennes ou à la violence des kalachnikovs de la finance on oppose, comme le dit Guillebaud des pétoires ? Si les autorités des marchés financiers s’en inquiètent depuis un an, rien ne bouge vraiment pour trouver des solutions à cette dérive délirante. Il faut dire que nombre de ces transactions ultra rapides se déroulent dans l’ombre de ce qu’on appelle les « dark pools ».

Les dark pools ? Ce sont littéralement "les piscines obscures de la finance". Parce quelles forment des sortes de trous noirs qui leur permet d’effectuer des transactions presque optimales et d’éviter les fuites d’information avant que l’ordre soit exécuté », ces plate formes financières de l’ombre où prospèrent ces kalachnikov offrent à des investisseurs la possibilité de vendre et d’acheter des actions dans l’anonymat. Chaque partie ne sait avec qui elle a négocié qu’une fois la transaction réalisée. Autres avantages des dark pools : la transaction est moins chère que sur les marchés traditionnels, surtout si un volume d’actions important est échangé. Le vendeur, lui, est maître du temps. Il peut attendre jusqu’à ce qu’il trouve un acheteur prêt à payer le prix qu’il demande. Dans ces marchés opaques , fonctionnant en dehors des grandes bourses réglementées, les règles de base de l’économie n’ont plus cours.

Il a suffi de peu de temps pour que ce phénomène prenne de l’importance . Les estimations avancent que les chambres opaques représentent maintenant entre 10 et 15% de l’ensemble du volume d’actions échangées . En Europe, le gré à gré (soit les transactions opaques) pèse environ 40% des volumes de transactions. A cela, il faut ajouter 36 dark pools, pesant 10% des volumes de transactions, et les plateformes de transactions alternatives qui se disputent le reste des volumes avec les Bourses réglementées. Les banques sont les premières à avoir intérêt à se doter de telles plates formes discrétionnaires, car elles peuvent grâce à cela échapper à toute surveillance et aux astreintes que les autorités de marché ou les états pourraient leur imposer.

Mais la griserie de la vitesse et la passion Nintendo ne sont pas le seul apanage des traders qui s’adonnent aux transactions sans surveillance. Avec le phénomène de bourse en ligne, il est possible par un simple clic d’opérer une transaction sur le marché financier. Cette possibilité ouverte à tous a des conséquences incroyables. N’importe quel citoyen, et ils sont des millions, peut agir sur les cours de bourse sans rien connaître, avec comme seul lanterne les conseils et comme conséquences de faire grimper ou chuter les prix des étiquettes dans les supermarchés de manière quasi simultanée. Le développement fulgurant de l’internet boursier rend difficile la prévision économique des conséquences de son fort développement.

Lorsque Cantona disait « arrêtez de défiler devant les fenêtres de ministres qui n’ont pas de pouvoir.Vous ne serez pas reçus, vous ne serez pas écoutés. Le pouvoir n’est plus là. Prenez-vous en aux banques, c’est le cœur du système, un cœur beaucoup plus fragile qu’on nous le dit. Vous verrez, les ministres qui ne vous écoutent pas accourront » , il ne croyait pas si bien dire. Le pouvoir est là, dans la finance. C’est en tous les cas ce qu’ont compris les milliers d’Américains qui, en décrétant le Transfert Day, se sont rendus à leur banque pour transférer leur compte vers des crédits locaux à but non lucratif. Ils sont près de 800 000 à l’avoir fait en six mois.

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