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L’âme associative n’est pas soluble dans la logique du marché

Par Vincent Edin et Bruno Humbert, le 7/01/2011

Mesure d’impact social, performance sociale, traçabilité des investissements humains…Si tout devient calcul, la diversité des valeurs fond plus vite que la banquise.

Le secteur associatif est à l’aune de sa querelle des anciens et des modernes. A la différence près que l’enjeu n’est pas esthétique, mais tristement arithmétique. Les modernes empruntent un champ lexical étrangement similaire aux grands groupes capitalistes : mesure d’impact social, performance sociale, traçabilité des investissements humains… Les anciens défendent mordicus l’âme associative fondée sur l’Homme au centre du projet, un irréfragable dogme qui implique, de facto, que certaines choses ne pourront jamais être mesurées.

A l’heure du triomphe des marchés où la performance dicte sa loi, le projet des anciens manque de libido. Il ne fait plus rêver. Celui des modernes est encensé, évidemment. Dans un livre puissant et prophétique , Eve Chiapello et Luc Boltanski rappelaient que le génie du capitalisme est de savoir muter en reprenant à son compte le champ lexical du camp d’en face… Suite à l’ébranlement de mai 68 et la demande de liberté, le patronat répondit « autonomie », « flexibilité », « internationalisation ».

Les libertaires applaudirent, quand les plus lucides comprirent d’emblée que cela allait accélérer l’émergence de précarité et augmentait considérablement la productivité. L’injonction politique embraye puisque depuis le Général de Gaulle, la France est gouvernée par des technocrates, comptables ; aux aspirations plutôt progressistes ou plutôt conservatrices, mais des comptables. Et les intérêts convergents des entreprises et des politiques poussent à vouloir tout calculer.

Or, si tout devient calcul, la diversité des valeurs fond plus vite que la banquise. Un grand entrepreneur Français, dont nous conserverons l’anonymat, résumait le cynisme ambiant par cette formule : « l’enjeu pour les entreprises c’est de se faire passer pour des associations, et pour les associations de se faire passer pour des entreprises ».

Prendre du risque, oui, mais sur l’humain
Et à ce jeu là, les associations seront perdantes, elles ne doivent pas se grimer de valeurs qui ne sont pas les leurs. Prenons la plus emblématique : le goût du risque. Les financiers se gaussent partout d’en prendre énormément. Mais la crise a rappelé qu’ils confisquent les profits de ces risques alors qu’ils en mutualisent les pertes. Curieuse leçon de courage…

L’âme associative, en revanche, s’est forgée sur un courage suprême : prendre du risque sur l’humain. Quand on accepte de donner sa chance à quelqu’un qui a passé vingt cinq ans en prison, ou dans la rue à boire, on s’expose à un échec possible et pourtant il faut bien que quelqu’un tende une main. « Nul n’est irrattrapable », ainsi peut-on résumer l’essence associative. Une essence qui échappe aux arguties de calcul, la fragilité ne trouve pas sa place dans un compte d’exploitation.

Les pouvoirs publics, obnubilés par la traçabilité comptable promettent plus de moyens aux acteurs associatifs qui pourront démontrer leur efficacité par des bilans comptables. Et l’on voit émerger, donc, un pan de l’économie sociale prête à relever le défi. Il s’agit d’orgueil mal placé qui dévoiera le projet associatif ! Bien sûr, les acteurs associatifs doivent se professionnaliser, être transparents et se préoccuper de l’économique. Mais à accepter la demande d’exigence économique, on entre de facto dans un culte de l’efficacité qui pousse à exclure les plus fragiles et les plus vulnérables, car susceptibles de dégrader les « indices de notation de la performance ».

Cette tendance récente est sans doute liée à l’arrivée chez des acteurs associatifs d’éléments issus des grandes écoles (ESCP, sciences-po, ESSEC) avec une spécialisation en entrepreunariat social. Comme leurs enseignants, ils sont animés des meilleures intentions mais n’ont pas complètement changé leur logiciel des premières années, fondé sur la quête effrénée du profit et de la performance. Ils tendent à l’adapter à l’associatif avec des formules telles que « vous devez calculer, puis optimiser votre impact social pour intéresser les donateurs, les investisseurs (sic), ou les pouvoirs publics ». Sans le vouloir cette nouvelle génération illustre peut être à son corps défendant le dicton qui prétend que « l’enfer est pavé de bonnes intentions ».

Il existe un vrai risque de rupture de l’âme associative à singer les codes capitalistiques qui laissera de côté un nombre croissant d’hommes. Il faut marteler qu’il n’y a pas de honte, au contraire, à admettre que certaines choses ne seront jamais mesurables et que ce qui est honteux ce n’est pas d’échouer, mais de ne pas essayer. Brel chantait « chez ces gens-là, Monsieur, on ne parle pas, on compte ». Nous militons pour que le secteur associatif ne soit pas dirigé par des comptables, mais par des dirigeants dont le premier réflexe demeure, quoi qu’il advienne, la révolte face aux injustices sociales.

Vincent Edin, journaliste auteur de « Insertion, le temps de l’action » (Autrement) Bruno Humbert, fondateur d’Equitel et co-fondateur de Mailforgood


Vos commentaires

Posté le 2 février 2011 à 11:14 , par Siggg

" un culte de l’efficacité qui pousse à exclure les plus fragiles et les plus vulnérables, car susceptibles de dégrader les « indices de notation de la performance ». "

Je ne comprends pas cette phrase. Pourquoi l’attention aux plus fragiles et aux plus vulnérables dégraderait les "indices de notation de la performance" ?

Vous semblez supposer qu’il n’est pas possible d’attribuer une meilleure "note de performance" à une association qui vient en aide de personnes plus fragiles et plus vulnérables. Les méthodes de mesure de l’impact social ne visent-elles pas justement à accorder une notation de la performance d’autant plus élevée que les bénéficiaires de l’action sont plus fragiles et vulnérables ou, plus exactement, que l’action de l’association les rend moins fragiles et moins vulnérables ?

Ne désirez-vous pas plutôt opposer, dans cet article, la performance quantitative (compter plus de bénéficiaires sans se préoccuper de l’ampleur du changement provoqué) et la performance qualitative (améliorer profondément la vie d’une personne) ?

A mon avis, certaines méthodes "comptables" de la performance sont trompeuses : elles peuvent laisser croire qu’il faut faire du chiffre plutôt que faire de la qualité. Mais ce n’est pas pour autant qu’on ne peut pas essayer de relever le défi de mettre au point des "méthodes comptables" utiles, inspirées du monde de l’entreprise, qui mettent en chiffres l’importance d’un changement social pour une personne donnée (qualitatif) plutôt que de se contenter de compter le nombre de personnes bénéficiaires. Echouer dans ce défi d’évaluation et de recherche de performance n’est pas honteux. Ne pas essayer de le relever pourrait l’être. :)


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