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Karadzic : 30 mois de procès, 409 témoins et des milliers de victimes

Yan de Kerorguen, le 19/04/2010

30 mois. C’est le temps qu’il va falloir pour juger Radovan Karadzic, l’ex-chef des Serbes de Bosnie, dont le procès, régulièrement entravé par les absences de l’accusé, et suspendu depuis le 2 mars, a repris le 13 avril 2010.

Karadzic, arrêté en juillet 2008 à Belgrade après s’être caché pendant 13 ans, avait boycotté l’ouverture de son procès, le 26 octobre 2009, au motif qu’il n’était pas prêt. . Au total 409 personnes seront appelées à témoigner : des victimes, des repentis, des diplomates, des soldats des forces internationales...

Créé en 1993 par l’ONU, le Tribunal Pénal International de La Haye devrait fermer en 2012, selon les modalités définies par le Conseil de Sécurité. Pourtant, beaucoup reste encore à faire pour que la justice soit rétablie au nom de toutes les victimes de la terrible guerre de Bosnie de 1992 à 1995. En particulier, l’arrestation du général Mladic, le maître d’oeuvre militaire de la purification ethnique, encore en fuite. Le procès Karadzic est le plus important à se tenir devant le TPIY depuis que l’ancien président yougoslave Slobodan Milosevic est mort dans sa cellule en 2006, avant que les juges ne parviennent à un verdict.

Ahmed Zulic et Sulejman Crncalo sont les premiers témoins présent à la barre.
Ahmed Zulic, 62 ans a été enfermé pendant 5 mois, de juin à novembre 1992 dans le camp de détention serbe de Manjaca, période durant laquelle son poids a fondu de 90 à 55 kilos . Il a été torturé à maintes reprises et on lui a gravé une croix dans la peau à hauteur de la poitrine. Il a assisté à l’extermination de quelques 20 hommes bosniaques, forcés de creuser leur propre tombe, puis abattus ou égorgés. Son beau-père a été brûlé vif lors de la prise de son village par les Serbes au début de la guerre en Bosnie. Ce témoignage visait à illustrer la campagne sauvage menée par les Bosno-Serbes au début de la guerre en Bosnie pour créer un mini-Etat ethniquement "pur".
Bien qu’Ahmet Zulic n’ait pas mentionné Karadzic au début de son témoignage, l’accusation affirme que l’ancien dirigeant bosno-serbe a orchestré ce plan. Ce témoin raconte avoir assisté à un discours de Karadzic, en juin 1992, à Pale, près de Sarajevo, où il vivait avant d’en être chassé par les Serbes. "Il (Karadzic) a dit qu’il fallait attaquer chaque maison musulmane, que c’était la meilleure façon de procéder à la défense des maisons serbes".
Le second témoin, Sulejman Crncalo, a perdu son épouse dans le massacre du marché de Markale à Sarajevo, le 28 août 1995. Elle était partie chercher du lait en poudre pour leurs deux enfants. "Je suis arrivé sur place et j’ai constaté le massacre".

L’accusation disposera de 300 heures pour présenter son dossier contre Karadzic. Ce dossier englobe la campagne brutale de purification ethnique menée contre les musulmans et les Croates en Bosnie, le siège meurtrier de Sarajevo par les forces serbes de Bosnie entre 1992 et 1995 qui a fait 10 000 morts et le massacre de Srebrenica, en juillet 1995, où les forces serbes massacrèrent 8.000 hommes et jeunes garçons. Au total, la guerre en Bosnie a coûté la vie à 200 000 personnes. 2, 2 millions de Bosniaques ont été déplacés.

Assurant seul sa défense, Karadzic plaide son innocence et accuse ses accusateurs de faux témoignages . Il a déclaré qu’il n’avait pas l’intention de témoigner dans le cadre de son procès pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre, arguant que les Serbes se défendaient contre ce qu’il décrit comme un complot fondamentaliste.

Continuant de nier les faits, il va même jusqu’à qualifier le massacre de Srebrenica de « mythe ». Une déclaration mal inspirée. En effet, treize jours plus tôt, le 31 mars, le Parlement serbe lui-même a enfin voté une résolution reconnaissant de facto le massacre et le condamnant, mettant ainsi fin à des années de refus de reconnaître l’ampleur de ce drame.

Le procès retentissant de Karadzic fait directement écho au film « La Révélation », du réalisateur allemand, Hans-Christian Schmidt, en salle depuis le 17 mars. Cette fiction, plus vraie que la réalité, retrace en effet les coulisses du procès d’un ex-général serbe, au TPIY.

L’une des principales difficutés rencontrées par les procureurs et mis en lumière par « La Révélation » est de faire témoigner des personnes qui ont survécu à l’horreur . Même plusieurs années après, la peur les paralyse, craignant des représailles de leurs tortionnaires dont la plupart sont encore en liberté. « La révélation » montre aussi avec beaucoup de justesse les tergiversations et compromissions politiciennes entre certains juges, certains diplomates et les autorités serbes, qui se mènent au détriment de la justice.

Outre l’arrestation de Mladic, d’importants efforts doivent être encore déployés pour que la justice suive son cours sereinement.
Les pressions financières, que subit la Cour afin de clore au plus vite les procès, n’en sont que plus révélatrices de la volonté des puissances internationales de refermer le chapitre ex-Yougoslave et de réhabiliter la Serbie au sein de la communauté internationale. Malgré sa faible coopération avec le TPIY, Belgrade négocie son entrée dans l’Union européenne. Les négociations semblent bien parties et pourraient aller bien plus vite pour ce pays que pour la Turquie...

En attendant, la Bosnie continue de panser dans la douleur des plaies qui retardent son développement. Elle reste la victime humanitaire, géographique et économique de cette terrible guerre de l’Europe moderne.

lire nos articles consacrés au procès

- Reprise du procès de Radovan Karadzic le 1er mars 2010

- Justice internationale : rétablir l’honneur, éviter l’indignité ?

- "La révélation" : une leçon de justesse

- Bosnie ! Malheur aux vaincus !


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