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Hugues Sibille : “L’économie sociale et solidaire est un nain politique”

Propos recueillis par Muriel Jaouën, le 6/12/2010

Hugues Sibille est Vice-président du Crédit Coopératif, président de l’Agence de valorisation des initiatives socio-économiques (AVISE). Il préside également depuis novembre 2008 le groupe ESFIN-IDES, outil de fonds propres au service des entreprises de l’économie sociale. De 1998 à 2001, il a été délégué interministériel à l’Economie sociale.

Pourquoi l’économie sociale et solidaire ne dispose-t-elle pas d’une entité représentative transversale ?
Elle dispose d’une représentation : le Conseil des entreprises, employeurs et groupements de l’économie sociale (CEGES). Mais L’ESS, qui est une incontestable puissance économique, un véritable laboratoire social, est encore un nain politique. Mais heureusement, ça bouge.

Comment expliquez-vous ce peu de puissance politique ?
Je vois plusieurs facteurs d’explication. A commencer par son origine. On l’oublie souvent, mais en France l’économie sociale en tant que concept a été instituée par l’Etat. En 1981, Michel Rocard, nommé ministre du Plan et de l’Aménagement du Territoire, a demandé à ce qu’on ajoute l’économie sociale à son portefeuille. A l’époque, le concept d’économie sociale n’existait pas et ne figurait dans aucun texte. Ce n’est qu’avec la création de la Délégation interministérielle à l’économie sociale et de l’Institut de développement de l’économie sociale que l’économie sociale a commencé à exister en France.
L’ESS a donc été une construction de politique publique nationale, plus que le fruit d’une initiative sociale émanant d’acteurs cherchant à s’organiser. On est dans un schéma “à la française”, top-down.

L’extrême diversité du secteur ne facilite sans doute pas non plus les choses…
Lorsque l’on a en référence la capacité de représentation et de lobbying du secteur agricole, on peut légitimement se demander pourquoi l’ESS, dont le poids est aussi important, pèse encore peu politiquement. Mais le secteur agricole a pour lui un ciment culturel très fort, qui n’est pas comparable à celui de l’économie sociale et solidaire, plus protéiforme. Quel degré immédiat de communauté entre le dirigeant d’une scop de matériel électrique, le patron d’une mutuelle de santé, le responsable d’une maison de retraite associative, le directeur d’un magasin Système U ? Difficile pour le moment de se reconnaître dans un même affectio societatis, de s’investir spontanément dans un même mouvement d’action.
Un autre élément d’explication à cette absence de “maison commune” tient aux enjeux de pouvoirs, qui sont assez forts dans le monde de l’ESS.

Pourtant, les différents acteurs du secteur en appellent régulièrement à une représentation transversale…
Personne ne peut dire qu’il est contre la création d’une maison commune. Mais quand il s’agit de passer à l’acte, chacun défend sa boutique. Le meilleur indicateur, ce sont les moyens limités du CEGES. Avec10% du PNB, plus de 2 millions de salariés, 60% de la banque de détail, deux véhicules sur trois assurés dans ses structures, le secteur de l’ESS ne parvient pas à animer une entité de plus de trois salariés ! Quand le service de la communication du MEDEF compte à lui seul plusieurs dizaines de personnes… Mais là encore, cela bouge : il y a eu les états généraux de l’ESS, le secteur se fait davantage entendre, le CEGES a un nouveau délégué général.

Le déclic peut-il venir de l’Europe ?
L’ESS reste une idée assez française. Ca n’est pas encore un concept universel. Aux Etats-Unis, ou dans les pays du sud, on voit beaucoup de choses émerger, notamment du côté de l’entrepreneuriat social. Mais dans des environnements assez différents des nôtres : moindre présence de l’Etat, moindre souci de régulation.
A l’échelle de l’Europe, l’économie sociale et solidaire n’est pas davantage uniformément admise. Quand vous parlez de “coopérative” en Hongrie ou en Pologne, vous n’êtes pas accueilli à bras ouverts. Pour autant, au-delà des différences, on peut imaginer une vision “à l’européenne” de l’économie sociale et solidaire. C’est ce que je défends. Et la France s’honorerait à prendre une position de leader dans la création et la défense de cette vision commune. Jacques Delors l’avait fait, en créant une unité économie sociale alors qu’il présidait la Commission européenne.

Les entrepreneurs sociaux ne sont-ils pas les mieux armés pour porter une parole commune ?
Lorsque j’ai pris l’initiative en 2005 de créer un collectif pour le développement de l’entrepreneuriat social, je pensais que pour dynamiser l’ESS, il fallait sortir des organisations par silos et par strates. De ce collectif est né le Mouvement des entrepreneurs sociaux, qui milite également pour un renforcement de l’entreprise et des entrepreneurs face au poids des institutions. L’entreprise sociale est plus immédiatement et universellement signifiante. Elle est donc plus aisément fédératrice. Il y a sans doute également avec l’entrepreneuriat social un levier générationnel qui va jouer en faveur de la rénovation de l’ESS.

Si le secteur parvient à constituer une force lobbyiste, ce sera pour dire quoi ?
Il faudra s’accorder sur un discours commun. Ce qu’il faut obtenir, c’est la reconnaissance politique de l’ESS, de sa contribution à la dynamique économique globale et de sa capacité d’influence et de contagion. Je suis pour la biodiversité entrepreneuriale. Je ne pense pas que l’ESS a vocation à prendre toute la place de l’économie. Mais si nous sommes suffisamment présents, reconnus et démonstratifs, nous pourrons faire tache d’huile. Si le grand emprunt prévoit 100 millions d’euros pour l’ESS, c’est parce que Claude Alphandéry, Edmond Maire et moi-même sommes allés les chercher. Nous devons faire en sorte que dans les différents éléments de politique publique, il y ait systématiquement un volet ESS. Qu’en est-il aujourd’hui ? Un exemple : Valérie Pécresse lance un plan sur l’étudiant entrepreneur, pas un mot sur l’ESS. Autre exemple : dans les dispositifs de droit commun proposés par Oséo pour le financement de l’innovation, rien de prévu pour l’économie sociale.

Il y a eu le rapport Vercamer…
Le rapport Vercamer, puis, dans la foulée, le relancement du Conseil supérieur de l’économie sociale, constituent des signes positifs. Mais ils sont également contrebalancés par des signes négatifs : la suppression de la délégation interministérielle, l’amputation de moitié du budget 2011 de l’ex-délégation à l’économie sociale - passé de 10 millions d’euros à 5 millions.
Cela fait trente ans que je défends les valeurs de l’économie sociale. Il n’y a jamais eu une telle attente de l’opinion publique, un tel intérêt dans les relais d’opinion, dans les écoles et les universités. Mais du nouveau gouvernement, j’attends de voir clairement une volonté politique. En fait, les rapports se sont inversés. La délégation interministérielle était une création politique de sommet, qui, de facto, n’avait pas de réelle traduction territoriale. Aujourd’hui, on constate des dynamiques territoriales fortes, alors qu’au niveau national il n’y a pas grand chose. Il s’agit donc de raccorder les morceaux, de mettre en correspondance la réalité territoriale et une volonté politique nationale et/ou européenne.


Vos commentaires

Posté le 22 juillet 2011 à 22:23 , par ezjmzdjrzhf

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