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Hélène Valade : « Le développement durable ouvre des perspectives stimulantes de sortie de crise »

Propos recueillis par Muriel Jaouën, le 7/12/2012

La récession oblige les entreprises à revoir leurs modèles économiques et de gouvernance. Hélène Valade, présidente du Collège des directeurs du développement durable et directeur délégué en charge du développement durable à la Lyonnaise des Eaux, propose certaines pistes de réflexion et d’action.

Qu’est-ce que le C3D ?
Le Collège des directeurs du développement durable – CDDD ou C3D – est une association créée en 2007 autour de deux grands objectifs. Tout d’abord l’échange de bonnes pratiques. Le développement durable est au sein des entreprises un sujet neuf, à bien des égards expérimental, sans vade mecum formalisé. Il appelle donc de la part de ceux qui en ont la charge pragmatisme et sens de la collaboration. Deuxième objectif : le plaidoyer. Il s’agit de promouvoir le développement durable comme un levier de transformation des entreprises et de leur rôle dans la cité.

Le C3D compte aujourd’hui une centaine de membres, dont 80% de directeurs développement durable et 20% de membres associés (experts ou anciens directeurs DD). Les grosses entreprises sont bien représentées. Pour autant, nous n’avons pas tout le CAC 40. Tous les secteurs d’activité sont présents, sauf l’agroalimentaire, que j’entends bien rallier rapidement.

Quelles sont vos thématiques de réflexion ?
Elles sont nombreuses et pour certaines déjà très enrichies. Pour assurer la robustesse de nos arguments auprès des institutionnels, des parlementaires, des élus, des PME, des relais d’opinion, il nous faut produire une base documentaire substantielle.
Je citerai quelques exemples. Nous constituons une bibliothèque de cas d’entreprises – une vingtaine aujourd’hui - ayant réellement modifié leur modèle économique dans le sillon d’une réflexion stratégique sur les enjeux de durabilité environnementale, sociale et économique.
Nous travaillons également sur la fonction développement durable au sein des entreprises. Comment inscrire la transversalité du sujet dans des organisations le plus souvent en silos ? On voit des choses intéressantes se mettre en place, comme des conseils ou des comités développement durable réunissant plusieurs fonctions (achats, production, RH, communication…).
Nous avons également récemment constitué un groupe de travail sur l’économie sociale et solidaire et sur les modalités d’hybridation des modèles économiques.

Quel rôle comptez-vous jouer dans la prochaine Conférence environnementale ?
Nous avons fait une demande pour être inclus au sein d’un septième groupe de travail, celui des experts, qui doit être créé prochainement. En préparation de la Conférence, et dans l’hypothèse d’une participation à ce futur groupe, nous “poussons” un certain nombre de réflexions sur des thématiques concrètes, pour certaines déjà bien avancées chez certains de nos voisins européens et que nous souhaitons voir soumises à examen en France.

Par exemple ?
La France est très en retard ans le domaine des télécentres, autour desquels certaines grandes villes européennes ont déjà produit des bilans riches d’informations sur la pertinence du modèle. Des expériences particulièrement intéressantes ont été menées aux Pays-Bas, avec pour effet une diminution sensible des impacts en termes d’émission carbone et une amélioration tout aussi marquée de la productivité et du bien être pour les gens qui y travaillent. Le C3D milite également pour le développement de plates-formes hybrides de conception et de mise en œuvre de projets urbains, comme il en existe en Allemagne. L’idée étant de faire coopérer des acteurs privés et publics dans un temps prédélimité avec une obligation de résultat. A Hambourg, toute la conception et la construction d’un quartier durable a ainsi été confiée à une structure de ce type. Autre thématique à nos yeux essentielle : le modèle économique à définir autour de tous ces nouveaux chantiers. Il est urgent de réfléchir à la notion de coût global – coûts évités inclus - et à sa systématisation dans les réflexes comptables des entreprises et des centres de décision, quels qu’ils soient.

Y a-t-il un clivage politique gauche-droite sur les questions que vous défendez ?
Nous sommes tous sur le même bateau. Qui pourrait ne pas être d’accord sur la direction à prendre ? Pour autant, ça n’est pas parce que le sujet est fédérateur qu’il n’est pas clivant. Des lignes de fractures peuvent en effet apparaître au regard des politiques à mettre en œuvre pour s’y engager. Les clivages sont par exemple patents en matière de fiscalité, sur l’énergie ou encore sur le logement social. Et c’est bien normal dans la mesure où ces sujets engagent la société et appellent donc de réels choix politiques.

Vous défendez une vision assez radicalement transformatrice du développement durable. Comment cela se traduit-il dans les entreprises ?
Par un glissement du modèle économique. Il s’agit de passer de systèmes fondés sur la masse et le volume à des approches construites autour de la valeur. Cela suppose que l’on apprenne à se détourner d’une culture du produit pour intégrer une culture des services, de la qualité, de l’actif immatériel.

On en est encore bien loin, non ?
Disons que l’on n’est pas entré dans une phase d’industrialisation de ces modèles. Aujourd’hui, les projets les plus avancés relèvent encore de l’expérimentation. N’oublions pas que nous parlons ici de chantiers potentiellement considérables, extrêmement structurants pour les entreprises et pour la société tout entière. Certaines entreprises ont bien avancé dans ce domaine, au travers de pilotes susceptibles, à brève ou moyenne échéance, de sédimenter les modèles généraux de fonctionnement des organisations. Le C3D suit tout cela de très près.
La notion de valeur d’usage, par exemple, commence à faire son chemin. Un groupe comme Bouygues est très avancé dans la réflexion sur une offre de location ou d’achat qui dépasse la seule prestation immobilière pour inclure des charges énergétiques, la location de voitures électriques et des services divers. Au Japon, Sodexo mène des expériences sur l’agrégation d’offres annexes à la restauration collective, notamment au travers d’infrastructures et de services de détente et de bien-être pour les salariés. Le modèle économique marchand s’en trouve nécessairement modifié : si l’on décide de vendre du bien-être, il faut créer de nouveaux indicateurs de valeur.

Au-delà des modèles économiques, la transformation ne passe-t-elle pas également par les modes de gouvernance ?
C’est en effet essentiel. Les entreprises doivent se départir d’une certaine forme d’arrogance, s’ouvrir à de nouvelles familles d’interlocuteurs et de partenaires, mettre en œuvre des systèmes de co-construction. Si elles ne travaillent pas dans ce sens, elles ne pourront pas inscrire leurs offres et leurs modèles dans la cité. Or, raréfaction des ressources publiques oblige, il va falloir dessiner de nouveaux équilibres entre un Etat qui se désengage de certaines de ses missions et une société civile qui exprime – avec une force et une responsabilité accrues - de nouvelles exigences.

Dans les entreprises, quels sont aujourd’hui les freins majeurs à cette dynamique de transformation ?
Ils sont premièrement d’ordre culturels. Toujours cette fameuse résistance au changement, qui est somme toute bien naturelle. L’effet générationnel va nécessairement jouer un rôle d’accélérateur. La complexité de ces sujets constitue également un obstacle à une traduction rapide et massive. Enfin, il y a la crise, qui peut nécessairement retarder certains choix politiques ou stratégiques. Ce qui est certain, c’est que la crise aura changé beaucoup de choses, sans doute de manière définitive. Nous en sortirons différents de ce que nous étions en y entrant. Et nous ne reviendrons pas en arrière. Tous ces chantiers de réflexion, d’innovation, de coopération, tous ces nouveaux métiers qui vont se créer dans leur sillon ouvrent des perspectives stimulantes de sortie de crise que nos sociétés aurait tort de négliger.

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Vos commentaires

Posté le 11 décembre 2012 à 09:37 , par MD DE SUREMAIN

bonjour, cette réflexion me semble stimulante et proche de ce que je travaille autour de l’accompagnement de femmes africaines à l’autonomisation et l’amélioration des revenus. Rien à voir ? mais si, nous essayons de mesurer les bénéfices monétaires et non monétaires des formations imparties, tant dans le domaine technique, économique que de développement personnel. Faire reconnaitre comme indicateur de réussite des bénéfices immatériels, est tout un exercice dans la coopération au développement. L’économie du care est à la fois monétaire et non monétaire et bon nombre d’activités humaines indispensable au bonheur mais aussi à la survie physique de l’humanité, sont non monétaires et le plus souvent développées par des femmes (et des hommes si les stéréotypes changent). donc il serait intéressant de creuser ces interactions.


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