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Fact-checking L’influence grandissante de la « vérification » dans le débat politique

par Thérèse Bouveret, le 5/02/2012

La tendance vient des pays anglo-saxons. La campagne présidentielle d’Obama a connu l’émergence du fact checking dans chaque parti pour contrôler les faits et chiffres cités par le parti adverse. Aujourd’hui, la "vérification" arrive en France

« Pendant que trois étudiants interrogent un candidat en reprenant les questions les plus posées par des internautes via twitter, 6 vérificateurs, en haut dans la rotonde, contrôlent les chiffres et les faits cités en temps réel » explique Christophe Deloire, le directeur du CFJ (Centre de Formation des Journalistes), qui a lancé une série d’interviews de candidats actuels à la présidentielle, en partenariat avec YouTube et l’AFP (Agence France Presse). Chevènement est le dernier en date. « Ils doivent être prêts à réagir entre 3 et 5 fois en dix minutes, à trouver une source fiable qui corresponde à l’information donnée ».
Le « fact checking », vérification rapide en français, aura-t-il un rôle dans la présidentielle ? Telle était le sujet du débat organisé à la Cantine dans la Silicon Sentier (Paris 2ème) par Julien Jacob, l’un des fondateurs du Social Medial Club et de Newsring, un nouveau site de débats porté par Frédéric Taddeï.

Des « pinocchios » pour faire progresser le débat

L’AP (Associated Press) et de nombreux blogs américains l’ont adopté, suivis par l’AFP et quelques blogs français. Surtout depuis que le blog PolityFact, créé en 2007 par Bill Adair, a gagné le Prix Pulitzer 2009 pour son traitement de la dernière présidentielle américaine avec son « truth-o-meter » ou véritomètre. L’icône du « détecteur de mensonge » a été reprise par le JDD (Journal du Dimanche). Autre modèle américain : le service public factcheck.org soutenu par la fondation Anneberg Public Policy Center depuis 2003-2004. Rattaché à une université, il fait appel aux citoyens pour l’amélioration du débat aux Etats-Unis et décerne des Pinocchios qui ont été repris par trois sites dont celui du Washington Post et du Nouvel Obs.

« Vérification rapide, le mot fait peur ». Loin d’être une expression à la mode, Christophe Deloire estime que cela renouvellera le genre de l’interview politique et évitera la « ringardise » des débats télévisés actuels. « Il ne s’agit pas de transformer l’interview en grand oral de l’Ena où celui qui a les bons chiffres a gagné mais surtout de proposer des débats fondés sur des arguments étayés. Sarkozy a répété que le bouclier fiscal allemand existait alorsque c’était faux..... C’est le problème de la légitimité politique ». Pas question pour autant d’imposer le calcul mental en direct, ni de « restreindre le champ du débat en restant rivé à des calculs » comme ce fut le cas lors du débat qui a opposé Anne-Sophie Lapix à Marine le Pen sur le chiffrage de son programme à Dimanche Plus.

Les vérificateurs font leur entrée dans les rédactions presse ou Internet plus vite que sur les médias « chauds », télé ou radio. L’écrit laisse plus de temps pour vérifier les informations. Pour l’instant, à à l’écran, ce qui s’en approche le plus est le Petit Journal de Yann Barthès sur Canal +.
Côté radio, Libération s’est associé depuis peu à RTL. A Libération, une cellule dédiée a été créée il y a trois ans par Cédric Mathiot. « J’étais spécialisé depuis 7 ans dans les transports à Libération et j’en ai eu assez d’entendre des personnalités politiques citer des chiffres faux. J’ai proposé à la rédaction de créer le blog désintox et à présent ça passe du blog au papier » raconte-t-il. Alimenter cet observatoire des mensonges et des mots du discours politiques représente un vrai travail de veille pour vérifier les données, chiffres ou faits, et éviter qu’ils ne se répètent, d’une édition à l’autre, sans être corrigés. Cela amène parfois à décortiquer la méthodologie utilisée pour construire les indicateurs qui sont donnés par les organismes tels que l’OFCE (sur la question du pouvoir d’achat). Autre exemple, quand Jean-François Coppé affirme sur la matinale de France Info que « l’Etat paye 12 milliards d’euros pour financer la RTT », le coût de la RTT a été passé au crible par les journalistes des Décodeurs, un blog LeMonde.fr « qui enquête avec les internautes ». Verdict : « c’est plutôt vrai ». Rue 89 aussi a son blog Contrôle technique.

Le fact-checking peut-il restaurer la confiance dans les médias ?

Pourquoi faut-il une cellule pour ça ? En principe, ça fait partie du travail de base du journaliste que de vérifier les infos. « Nous sommes à un tournant, en moins de dix ans les rédactions ont perdu 30 % des journalistes. Les modèles économiques sous tensions font qu’elles n’ont plus les moyens, sauf exception, de consacrer du temps au travail d’enquête sur les chiffres. Les spécialistes réfléchissent à d’autres structures rédactionnelles qui rassemblent quelques journalistes, des pigistes et un réseau d’experts »intervient Jean-Marie Charon, chercheur en sociologie des médias à l’EHESS, qui considère que « le fact-checking est l’une des composantes du rôle de contre-pouvoir des medias en démocratie ».
Le journalisme américain a toujours recherché les faits et joué son rôle de quatrième pouvoir ». Il est toujours prêt à fouiller pour dénicher des faits. Par exemple, le site du New York Times a fait appel aux internautes sur Twitter pour savoir combien il y avait eu de victimes civiles en Libye et ils sont arrivés à un total de 80. Comment obtient-on une telle précision à partir de témoignages aléatoires ?« Si un tweet a été réactivé 300 ou 400 fois, on estime que ça correspond à une information pertinente » constate Cédric Mathiot. En effet, les journalistes spécialisés peuvent être incollables dans un domaine mais ne sont pas forcément les mieux informés de ce qui se passe sur le terrain, particulièrement en temps de guerre. « Dans certaines structures collaboratives, les sujets sont traités par la rédaction avec des internautes qui peuvent accélérer et nourrir les papiers en proposant des éléments ou des angles possibles » ajoute J.-M. Charon. Toujours dans l’optique présidentielle, Christophe Deloire signale Vigie 2012, un blog de vérification des informations données sur l’Europe « assez utile sachant que c’est au sein du conseil européen, sans témoins, que se prennent les décisions concernant les Etats européens. C’est un projet collaboratif fonctionnant avec 2 journalistes et 40 bénévoles : il a permis de réaliser 600 interventions dont 40 sont classées Vrai/Faux ».

Alimenter la controverse

« On ne peut pas récuser le pouvoir du chiffre mais le chiffre ne détient pas toute la vérité. En France, l’homme politique a toujours le verbe haut et son message fait appel au symbolique. Des enjeux symboliques vont dépasser le chiffre. Si seulement le fact-checking pouvait contribuer à apporter plus de rigueur au débat politique français à défaut de vérité... » insiste Mehdi Benchoufi, Président du Club Jade, think tank politique qui a fondé le Personal Democracy Forum Paris. En France, désormais les politiques ont compris qu’on ne pouvait plus dire n’importe quoi et seront amenés à faire leur propre fact-checking avant de passer à l’antenne. Pour sa campagne, Dominique de Villepin a fait appel aux services d’Antony Hammele, responsable R&D de l’agence conseil CLM BBDO qui a pris position à ce sujet sur Netpolitique. Au PS, la cellule communication a lancé un blog désintox. C’est certain, la campagne 2012 va donner du grain à moudre aux vérificateurs de tous bords pour déceler les contradictions chez les candidats et approfondir les sujets.


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