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Facebook : trop vrai pour être beau

Le journal d’un journaliste par Bruno Tilliette, le 10/06/2012

Le journalisme semble être un métier où l’on n’apprend rien de l’expérience, où l’on a du mal à tirer les leçons du passé. La récente introduction en bourse de Facebook en est encore une récente illustration.

Depuis des mois, l’annonce de cette introduction, d’ailleurs plusieurs fois reportée, faisait le bonheur des médias en mal de bonnes nouvelles économiques. Dans un horizon morose, Facebook apparaissait comme le phare glorieux de notre avenir numérique. Et chacun de s’enthousiasmer sur la valeur potentielle et les futurs dividendes mirobolants qu’allait dégager ce réseau social, chacun d’avancer des sommes aussi incandescentes qu’indécentes.

100 milliards de dollars ! Facebook, l’entreprise qui valait 100 milliards de dollars ! Sur quoi reposait ce chiffre ? Sur quel calcul savant ? Apparemment aucun. Un tel chiffre se suffit à lui-même par son caractère à la fois apparemment rationnel, dans notre système décimal, et symbolique, puisqu’il constitue un seuil, une barre à franchir qui aurait placé Facebook dans la cour des géants dès son premier essai. Cela aurait été tellement beau que cela ne pouvait qu’être vrai. Et donc toute la presse économique semblait y croire et s’est mise, en relayant ce chiffre magique, peut-être sans en avoir clairement conscience, au service de la communication des banques, toujours les mêmes - Morgan Stanley, Goldman Sachs, JPMorgan - qui réalisaient l’introduction. Ces dernières ne pouvaient que se réjouir de ce soutien inconditionnel à l’illusion qu’elles entretenaient, notamment parce qu’elles sont rémunérées en fonction du prix d’entrée en bourse.

25 milliards de membres !

Pas besoin d’être un prix Nobel d’économie, pourtant, pour se livrer à un calcul tout bête. Le chiffre d’affaire annuel de Facebook est de quatre milliards de dollars, 25 fois moins que la capitalisation rêvée. Le réseau compte 900 000 millions d’adeptes. Chaque membre rapporte donc à l’entreprise 4 dollars et quelques cents par an. Rappelons que dans ce modèle économique fondé à 85 % sur la publicité, le membre n’est pas le client, mais le produit : il est vendu comme cerveau disponible. Cela veut dire qu’il faudrait que chaque Facebookien soit vendu 25 fois plus cher à la publicité pour atteindre les 100 milliards. Ou que le réseau conquiert 25 milliards de membres, ce qui à court et même à long terme paraît un peu irréaliste… Et même en faisant un mix des deux, un peu plus de membres, monnayés un peu plus cher, l’objectif semble encore hors de portée.

Ajoutons à cela que Facebook est déjà, pour Internet, un modèle ancien concurrencé par de nouveaux arrivants. La bulle Internet des années 2000 est-elle déjà si loin qu’on a oublié la fragilité de ces modèles immatériels, qui reposent sur une (bonne) idée facilement copiable ? Raisonnablement, et en restant très optimiste Facebook ne vaut pas plus que 5, ou 10 milliards de dollars, au grand maximum. C’est déjà beaucoup quand on sait que Google, entreprise beaucoup plus puissante, n’a été valorisée qu’à 20 milliards. Mais ce n’était pas assez pour créer « l’événement ».

Plumitif emballement

Raisonner comme je viens de la faire, en effet n’est pas très « sexy ». Ça ne déclenche pas les passions dont les médias se nourrissent. La belle histoire est toujours plus vendeuse que la vérité. Et là, on avait tous les ingrédients d’une belle histoire, mille fois racontée, certes, mais toujours pleine d’émotions : l’invention géniale par un jeune étudiant de Harvard, seul dans sa chambre, le succès rapide, l’extension à l’échelle mondiale, les millions d’amis qui papotent chaque jour sur le réseau, un nouvel univers virtuel qui s’ouvre à l’humanité et le jeune homme méritant qui devient soudain archi-milliardaire, mais garde son survêt’ à capuches, comme nos enfants. C’est l’Amérique, c’est le Nouveau Monde et un monde nouveau où tout redevient possible et notamment d’être très riche, très rapidement. Il n’en faut pas plus pour que les esprits et les plumes s’emballent au détriment de la plus élémentaire lucidité.

Et la morale de cette « belle histoire », comme le marché, lui, ne s’est finalement pas emballé, c’est que fleurissent aujourd’hui autant de papiers pour analyser avec sagacité pourquoi ça n’a pas fonctionné qu’il en a été écrit pour dire pourquoi ça allait être l’affaire du siècle. C’est bon aussi pour les médias quand la belle histoire tourne mal.

Lire la chronique précédente

Seul le silence est grand ?


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