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Europe : Les ravages de l’indécision

par Yan de Kerorguen, le 1er/11/2011

Savez-vous quel est le facteur le plus fréquemment observé dans les situations d’échecs au cours de la vie ? Le manque de connaissances ? Non. L’absence de relations ? Non. L’insuffisance dans l’élaboration d’un plan d’objectif ? Non plus que ça. Le principal facteur d’échec est l’indécision ! La crise que nous traversons actuellement n’est pas seulement une crise financière, elle est surtout une crise politique caractérisée par l’indécision.

On l’aura compris : la décision est au centre des questions contemporaines du politique. Et l’indécision, son terrible boulet.
Comme l’a fort justement remarqué Traian Basescu, le président roumain, "l’indécision des leaders de la zone euro" fait "beaucoup de mal non seulement à la Grèce mais à toute la région, y compris à des pays européens qui ont pris des mesures d’austérité pour contenir leurs déficits ». Utilisant l’art consommé de remettre au lendemain, les leaders de la zone euro qui retardent sans fin une décision sur le pays des Hélènes font beaucoup de dégâts. Cette indécision du couple franco-allemand, pour ne pas le nommer, a un coût dont la résolution coutera beaucoup plus cher qu’elle n’aurait coûté si on avait agi à temps, il y a deux ans.

L’indécision en politique est en train de devenir une pathologie.

Typiquement, l’indécis est quelqu’un qui donne l’illusion de la réactivité et de l’action. Il parle beaucoup, fait des moulinets, mais se place dans l’impossibilité d’agir. Emporté par ses promesses, se sachant incapable de les tenir, il n’a plus comme ressource que jouer la montre pour masquer son impuissance. Le moment du choix est sans cesse reporté au lendemain, parce que l’indécis n’en finit pas de délibérer, trouvant toujours de bonnes raisons de ne pas préférer un parti à un autre. Pourtant, l’indécis a en général tout ce qu’il faut pour agir. Sauf la maturité politique. L’indécis est infantile. Infantilisé, par exemple, par les agences de notation qui distribuent les bonnes et mauvaises notes. L’absurdité du système est patent et pourtant ces agences continuent de faire la pluie et le beau temps, intimidant nos dirigeants.

Revenons à l’Europe. Les conférences au sommet ( 14 sommets européens en un an) sont un peu comme les mirages dans le désert : plus on s’en approche et plus ceux-ci semblent loin. Plus longue sera l’indécision, plus la menace de la contagion sera forte, préviennent les analystes. En attendant, de divergences en divergences, les annonces de plan sont repoussés, l’espace de la décision s’opacifie, plus personne ne comprend rien à ce qui se passe. Même les économistes en perdent leur grec et leur latin mais aussi leurs théorêmes. Une vraie cacophonie. Et c’est alors par ignorance que plus aucune action n’est entreprise. Même les réflexes de bon sens n’opèrent plus. Au final, que de temps et d’argent perdu ! C’est dire l’état de déliquescence dans lequel l’Europe, cette idée magnifique, a été plongée par la faute de ses dirigeants. Où est-elle cette nouvelle « gouvernance » de la zone euro, promise le 21 juillet dernier par les Européens, avec ce Fonds européen de stabilité financière qui n’est toujours pas entré en vigueur ? Pour motiver les politiques à agir, faut-il être en face du scénario le pire ?

Retrouver le temps politique

Comme le faisait remarquer un de mes amis récemment, ce qui se passe aujourd’hui, sur le plan européen, ressemble, dans le mécanisme, à ce qui s‘est passé dans le cockpit du vol Air France Rio/Paris avant le crash. Une panne de sonde, deux pilotes qui ne savent plus rien sur le cap à suivre, ni sur l’altitude, après de multiples alertes de décrochage, et font cabrer l’avion au lieu de piquer pour le redresser.

C’est bien la crise de leadership dont il est question aujourd’hui. Elle paralyse l’Europe autour d’un point de désaccord entre les gouvernements allemands et français : la taille du Fonds européen de stabilité financière pour venir en aide aux pays en difficultés. La déplorable image de l’Europe aujourd’hui est en bonne partie due à l’impuissance de ses élites qui ne savent plus, dans un monde en crise, faire face aux urgences. La complexité des choix, les nécessités de la délibération collective, l’urgence de certaines actions à entreprendre, sans oublier les exigences de l’opinion supposent des dirigeants à la hauteur. Soit des hommes engagés, appuyés sur de solides convictions et non des illusionnistes qui annoncent des mesures au fil de l’eau .
Or force est de constater que les pays d’Europe, dépassés par les évènements, n’ont pas su produire de tels caractères, capables de maîtriser ce qui s’appelle la gestion du temps politique. N’est-il pas nécessaire aujourd’hui de doter les instances européennes d’une sorte d’outil d’aide à la décision qui lui permette, en contexte de crise, d’intégrer simplement la multitude de parties prenantes, d’évaluer les différents scénarios avec un maximum d’objectivité, et de prendre des décisions rapides ? Cet instrument politique, serait l’émanation d’un véritable ministère européen de l’économie et des finances gérant les outils d’un fédéralisme fiscal, susceptible de faire poids pour peser efficacement dans la régulation des marchés. La condition de cette autorité politique est l’acceptation et le désir d’engagement dans une Europe fédérale et solidaire.

La première décision d’importance pour l’Europe doté d’un tel outil serait de s’attaquer au problème du décrochage entre le temps technique (rapide) des décisions financières et le temps politique (lent) de la négociation. Comment espérer avoir prise sur le temps de la finance quand les européens mettent tant de temps à se rencontrer.
Toute la question est d’avoir prise sur les phénomènes de circulation de l’argent et sur la fiscalité. Il est clair que les marchés financiers voient dans le temps un ennemi qu’il faut tailler en pièces. Le temps est l’adversaire de la logique du profit immédiat. Le marché fait tout pour échapper à la politique. Les cotations ultra rapides (jusqu’à 600 messages au cours d’une seule seconde) opérées par des ordinateurs extrêmement puissants qui caractérisent les échanges financiers n’ont plus lieu dans un temps commun à tous, dans un temps où l’information se partage, ils ont lieu dans l’instantanéité du trading à haute fréquence. Cette information en temps réel exerce une pression extrême sur l’économie réelle. Tout se passe comme si les flux financiers étaient en état d’« hyperfonctionnement » constant, ne laissant aucune place au développement de la réflexion, de l’analyse et de la décision. Cette situation aveugle ne peut plus durer.

Le temps des grandes décisions est venu.

Aujourd’hui, avec l’accord à minima signé le 27 octobre puis les voeux pieux énoncés au G20 de Cannes, qui ne prennent toujours pas en compte la gravité de ce qui arrive, on a évité le pire mais l’incendie n’est pas éteint et l’autosatisfaction de nos "sauveurs" ne cache pas le prix à payer : une austérité à perpétuité. Rien d’engageant ! Là où l’Europe aurait du chercher en elle-même les outils de la solidarité, elle n’a d’autre recours que d’aller faire l’aumône auprès des Chinois. Notre souveraineté d’européen est ainsi mise en cause. Nous nous trouvons désormais en situation de dépendance.

Le seul moyen d’en sortir : une solidarité européenne en acte sur des transformations structurelles fortes. De plus en plus d’experts, d’hommes politiques et de citoyens sont convaincus, qu’on peut passer à la vitesse supérieure pour retrouver des marges de manœuvre. Ces marges sont prioritairement fiscales. Elles sont régulièrement évoquées depuis plusieurs années déjà, mais laissés en suspens. Qu’il s’agisse de la lutte contre la fraude fiscale et de l’interdiction résolu des paradis fiscaux, qu’il s’agisse de la suppression des nombreuses niches d’impôts pour les nantis, de la réforme des agences de notation, de la création des eurobonds pour refinancer directement à moindre taux les états sans passer par les banques, ou bien encore de la taxation significative des flux financiers, de l’instauration de nouvelles taxations écologiques, de la séparation nette des activités de banque de dépôt et de banque d’investissement, ou encore de l’harmonisation de l’impôt sur les sociétés entre pays européens…, autant de mesures parmi d’autres qui peuvent rapporter des centaines de milliards. Elles sont techniquement réalisables pour peu qu’il y ait une volonté politique commune renforcée.

Peut-être faut-il saisir la gravité de la crise pour, de façon opportune, s’attaquer aux véritables changements et définir les nouveaux horizons : la transition énergétique, l’enjeu de l’économie sociale et solidaire, la transformation structurelle liée aux réseaux internet, et bien sûr cette révolution fiscale urgente à engager.

Encore faut-il que l’esprit de décision revienne au sein d’une Europe plus solidaire et fédérale !

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