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Entre réchauffement climatique et exploitation pétrolière, l’Arctique en danger

par D.Sabo, le 3/10/2011

Cet été, la mer de glace Arctique a atteint une superficie record. D’après deux instituts de recherche allemand et américain, la disparition totale de la glace estivale devrait intervenir d’ici dix ans. L’université de Bremen et le NSIDC (Université de Colorado) ont tous deux utilisé des satellites pour mesurer les radiations de microondes provenant de la couche de glace, mais avec des méthodes légèrement différentes : le NSIDC peut obtenir des images plus précises, mais l’Université de Bremen obtient une résolution plus pointue de 6 kilomètres contre 25 kilomètres. La banquise est ainsi passée sous les 3 millions de kilomètres carrés contre plus de 4 millions pour toutes les années précédentes depuis 1979.

Plus important que les records, c’est la tendance à la fonte qu’il faut retenir, a déclaré Georg Heygsterall de l’Université de Bremen. Les scientifiques ont montré que le réchauffement climatique dans l’Arctique se faisait deux fois plus rapidement qu’ailleurs dans le monde et encore plus vite que prévu. La fonte des glaces qui permettra de libérer la circulation marine en été, au risque de porter dommage à cette région du monde encore préservée, ouvre des perspectives économiques et stratégiques majeures, via le développement de routes commerciales maritimes bien plus courtes, plus rentables et plus sûres, entre l’Occident et l’Asie.

Cette mauvaise nouvelle pour le climat est accompagnée de sombres projets. D’après une étude du US Geological Survey, la région de l’Arctique pourrait renfermer 30 % des réserves de gaz naturel et 15 % des réserves pétrolières de la planète. De quoi susciter toutes les convoitises.

La Russie a annoncé qu’elle officialiserait dès 2012 ses revendications territoriales pour redessiner la carte de l’Arctique, et s’attribuer une plus grande part de cette région. Le gouvernement russe a ainsi déclaré qu’elle n’hésiterait pas à envoyer des troupes et des armes vers le nord pour garantir ses intérêts en Arctique. La Russie, qui possède le littoral arctique le plus long, dispose d’une flotte à la fois militaire et civile de brise-glaces, des navires essentiels pour tracer les routes qui traversent la zone. Elle a symboliquement affiché ses ambitions lorsqu’en 2007, elle a envoyé un corps expéditionnaire planter son drapeau en titane au fond de l’océan, au pôle Nord.

Moscou qui revendique, auprès de l’ONU, la Dorsale de Lomonossov, a déclaré que la Russie dépenserait des millions de dollars pour réaliser des études afin de prouver qu’une chaîne de montagne sous-marine (riche en pétrole, en gaz naturel et en dépôts minéraux) fait partie de son territoire eurasien. La Convention des Nations Unies sur la Loi de la Mer indique que tout Etat côtier peut revendiquer sa propre masse terrestre dans un rayon de 200 miles nautique de sa côte, et ainsi exploiter les ressources naturelles de cette zone s’il arrive à le prouver.

Récemment, la société d’État russe spécialisée dans l’extraction, la transformation et la distribution de pétrole Rosneft, a signé un important accord de partenariat stratégique avec le géant américain ExxonMobil. Les deux groupes entendent explorer conjointement les ressources énergétiques de l’Arctique russe dans la mer de Kara. Le géant français Total va aussi investir, avec l a société russe Novatek, 38 milliards de dollars en zone arctique dans la péninsule de Yamal, en vue de la production de plus de 15 millions de tonnes par an de gaz naturel liquéfié (GNL). Récemment également, les Américains ont délivré au géant pétrolier anglo-néerlandais Shell l’autorisation de forer dans l’océan Arctique, en Alaska, à partir de l’an prochain. Ces manœuvres annoncées profiteront de la fonte de la banquise. De quoi faire frémir. Car la tendance climatique joue en leur faveur.

« Dans moins de 20 ans, la moitié du commerce mondial pourrait emprunter les voies maritimes du pôle Nord. D’énormes sommes d’argent vont circuler. L’avenir de la région est l’affaire de tous ses futurs usagers » a déclaré Michel Rocard, l’ambassadeur des pôles, lors de l’ouverture de la 8e conférence de l’Arctique réuni à Nuuk, capitale du Groenland, en mai 2011, pour tenter de fixer les règles d’une exploitation économique « durable » des richesses de la région. A l’évidence, les 8 pays participants n’étaient pas sur la même longueur d’ondes. Certains voulaient parler changement climatique. D’autres n’avaient que le mot « exploitation » économique en tête.

Il faudra faire preuve de prudence, a laissé entendre M. Rocard. « Est-ce qu’on va laisser tout le monde circuler en Arctique ». Pour l’heure, il n’existe aucun organisme pour fixer des règles contraignantes. Le Conseil de l’Arctique, n’est pas une instance décisionnaire. Pour Michel Rocard la communauté internationale devra tôt ou tard mettre en place des règles de gouvernance qui pourraient encadrer les activités commerciales qui ne manqueront pas de se développer dans l’Arctique. Car il serait à l’évidence beaucoup plus difficile d’intervenir en Arctique en cas de marée noire que, par exemple, dans le golfe du Mexique..
Lors des négociations de Nuuk, Hillary Clinton a obtenu la création d’une « task force » chargée de parvenir à un accord de gestion des catastrophes pétrolières dans l’Arctique, une question sensible après la marée noire aux Etats-Unis l’an dernier. « Comme nous l’avons tragiquement appris dans le golfe du Mexique, il est vital d’avoir des mécanismes en place pour de tels désastres », a-t-elle souligné.
La Suède, qui a succédé le 12 mai pour deux ans au Danemark à la tête du Conseil arctique, a elle aussi appelé à un « développement environnemental durable » de la région. Un tournant dans le renforcement de la coopération internationale dans l’Arctique, certes mais qui ne laisse d’inquiéter les défenseurs de l’environnement

Pour Greenpeace, « la course aux ressources pétrolières et gazières de l’Arctique ne fait qu’attiser les tensions géopolitiques et militaires dans la région, où apparaissent les premières disputes territoriales ». « Au lieu de voir la fonte de la calotte glaciaire de l’Arctique comme une raison d’agir sur le changement climatique, les dirigeants des nations arctiques investissent dans du matériel militaire pour se battre pour le pétrole du sous-sol », dénonce l’ONG de défense de l’environnement. Et Greenpeace d’insister : « pour extraire les mêmes carburants fossiles qui ont entraîné la fonte des glaces au départ. C’est comme jeter de l’essence sur le feu ».

Ce qui empêcherait que ces lieux ne se dégradent, ce serait que personne n’y aille et qu’on les laisse tranquilles (comme n’importe quelle réserve naturelle protégée...). L’explorateur Jean-Louis Etienne, avait lancé une pétition il y a 3 ans pour faire de l’océan Arctique une zone d’intérêt commun pour l’Humanité. Le continent antarctique bénéficie déjà de ce statut, qui permet la coopération scientifique mais interdit l’exploitation commerciale ou l’appropriation d’un territoire par un pays ou une entreprise. Force est de constater que son appel pèse de peu de poids face aux manœuvres stratégiques pétrolières et militaires

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