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Combien ça coûte ?

Le journal d’un journaliste par Bruno Tilliette , le 10/02/2012

Voici donc venu le temps des programmes présidentiels. Chacun y va de ses propositions : 1,6 point de Tva en plus, 60 000 profs supplémentaires, taux d’imposition passant à 50 % pour les plus hauts revenus, 40 000 logements nouveaux par an, 30 % de surface constructible en plus, réduction du déficit public à 3 %, 20 milliards alloués à des mesures nouvelles, etc.. Ce ne sont que quelques-uns des chiffres agités par les candidats (déclarés ou potentiels) ces derniers jours. Mais la foire aux promesses est ouverte. Les impétrants à la plus haute fonction de l’État et leurs épigones n’ont pas fini de s’empailler sur les chiffres. En témoigne le récent débat technocratique sur France 2 entre Martine Aubry et François Fillon où l’incompréhension le disputait à l’ennui.

Calculette journalistique

Car, une fois de plus, au nom du « réalisme économique » toutes les propositions sont ramenées à leur dimension quantitative. Et si les candidats ne se soumettaient pas à ce diktat du « combien ? », les interviewers le leur rappelleraient aussitôt. Toutes les mesures annoncées passent immédiatement sous les fourches caudines de la calculette journalistique, avec l’aide des économistes de service. Ramener les présidentiables à la raison chiffrée peut en effet relever du devoir de la presse, afin qu’ « ils ne nous racontent pas n’importe quoi ». Certes. Mais qui ne voit, en même temps qu’il s’agit d’un jeu de dupe. D’abord parce que nous savons tous qu’en politique les promesses n’engagent que ceux qui y croient, fussent-elles apparemment réalisables… Ensuite parce que l’apparent réalisme des chiffres n’assure en rien leur crédibilité. Tous ces calculs reposent sur des prévisions de croissance, de recettes, de démographie, de réactions de consommateurs ou d’entrepreneurs que personne ne maîtrise.

Boussole erratique

Comment évaluer l’impact réel de la possibilité d’agrandir son logement de 30 %, sans permis de construire ? Car qui a vraiment la place pour cet agrandissement ? Va-t-on, dans nos villes, élever d’un tiers l’ensemble des immeubles ? Quant à la réduction du déficit public, ça doit bien faire 30 ans qu’on nous dit que l’on va y arriver… Nul ne sait non plus quels seront les effets concrets de la « Tva sociale », censée alléger les charges patronales, sur l’emploi. On a vu ce que ça avait donné pour la restauration : pas grand-chose. Et les prévisions de croissance ne reflètent que les secrets espoirs de ceux qui les formulent : elles sont toujours prises en défaut. Rappelons que lorsqu’on estime une croissance à 1 %, et qu’on s’aperçoit en fin d’année qu’elle n’a été que de 0,5 %, cela représente quand même une marge d’erreur de 50 %. Pas très scientifique ! A tel point qu’on se demande pourquoi on continue à s’accrocher à cette boussole erratique qui nous mène à l’ouest quand on pensait aller vers le nord.

Chiffres contradictoires

Mais le plus grave, à mon sens, dans cette avalanche de calculs avec lesquels chacun cherche à se rassurer, c’est qu’elle manifeste le triomphe du quantitatif et de l’économisme. Tout projet d’avenir est ainsi réduit à ses seules dimensions financières : « Combien ça coûte ? Combien ça va rapporter ? », comme dans feu l’émission de Jean-Pierre Pernaud, sur TF1. Prenons pour exemple une question de société essentielle : « Faut-il sortir du nucléaire ? » Le débat, chez les politiques et dans la presse, avec le soutien actif du lobbying atomique, s’est rapidement replié sur le prix du kilowattheure, le coût du démantèlement des centrales, l’impact en termes d’emplois, les térawatts à produire, la compétitivité énergétique, chacun brandissant évidemment des données contradictoires (où l’on vérifie encore qu’il n’y a pas de « vérité » des chiffres, comme l’économisme veut nous le faire croire, mais de multiples interprétations possibles).

Rets économiques La question nucléaire relève pourtant, aussi, et surtout, de la santé publique, de la préservation de l’environnement et des ressources naturelles, du dérèglement climatique, de la sécurité des personnes, de nos modes de vie, du monde laissé à nos enfants. Chaque partie, opposants et partisans, peut d’ailleurs avancer des arguments valables. Mais la discussion sur un tel choix de société, qualitatif, est escamotée par la querelle quantitative qui inverse les priorités. Au lieu de décider d’abord du principe de sortir ou non du nucléaire et d’en mesurer ensuite les conséquences économiques, pour agir efficacement, on fait le contraire : on calcule que c’est impossible (ou possible) pour s’interdire (ou s’autoriser) cette sortie. Les chiffres tranchent donc de ce qui est bon pour nous. Les pros et les antinucléaires, et les journalistes qui les interpellent, sont pris dans les mêmes rets économiques. Nous ne savons plus penser en dehors de l’économie, elle borne notre vision du monde, elle est devenue notre seconde nature. Alors que notre problème n’est pas combien coûte le bonheur, mais comment mieux vivre ensemble. Et ça, ça n’a pas de prix.

Lire la chronique précédente

- Derniers voeux avant la fin du monde


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