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Bank Transfer Day : 7 décembre, le 14 juillet des indignés ?

par Christophe Desahayes , le 5/01/2012

Christophe Deshayes a écrit en collaboration avec Michel Berry "Les Révolutionnaires du numérique" publié aux éditions Autrement (mars 2010).

Dans cet article, Christophe Deshayes revient sur le Bank Transfer Day.

Le 7 décembre 2010, un mouvement citoyen se référant aux propos d’Eric Cantona tentait d’organiser via Facebook un retrait massif d’argent des banques par les particuliers.

Le 7 décembre 2011, le mouvement Occupy Wall Street reprend la même idée et institue le "Jour du Transfert" (Transfer Day). Des milliers d’Américains ont suivi. Cantona aura-t-il été le battement d’aile de papillon qui produit un cataclysme à l’autre bout du monde ?

Retour sur l’appel Cantona

Il y a un an tout juste, l’appel de Cantona mettait le monde politique sous tension : un mouvement citoyen mal organisé via Facebook s’appuyait sur des propos tenus par l’ex-footballeur Eric Cantona pour tenter de déclencher un "bank run" (une panique bancaire). Un banquier et deux ministres prirent alors la parole devant les micros pour tenter de déminer la tentative de subversion. Si le banquier est, lui, resté factuel et serein « nous n’avons prévu aucun dispositif particulier », marquant ainsi quelques points dans l’opération de déminage, les discours de celle qui deviendra directrice générale du FMI et de celui qui deviendra ministre de l’Economie démontraient, au contraire, une incontestable perte de sérénité. L’une traitait Cantona d’incompétent en économie et lui conseillait de s’occuper de sujets à sa portée tandis que l’autre ironisait sur ses qualités footbalistiques soulignant qu’il n’avait même pas fait partie de la sélection championne du monde de 98. Pourquoi un tel travail de sape ? Parce que 30 000 personnes s’étaient déclarées « prêtes » et 23 000 autres « peut-être prêtes » à aller retirer leurs économies de leur banque. Il faut dire que, si le printemps arabe n’était pas encore d’actualité, plusieurs apéros Facebook avaient tout de même tourneboulé les autorités. Les mouvements citoyens organisés via le réseau social commençaient à inquiéter…

On savait pourtant à l’époque ce qu’on devait déjà penser de tels engagements virtuels. En moyenne, un mouvement agrégeant 53 000 personnes virtuellement prêtes à passer à l’acte conduit 1 % de gens dans la rue, soit en l’occurrence 530 personnes qui devraient essayer de désorganiser un réseau de plusieurs milliers d’agences réparties sur le territoire national. Bien entendu, il s’agit là d’une moyenne et la nature de la proposition est importante. Une très sympathique proposition d’apéro un jour d’été ensoleillé peut, elle, conduire jusqu’à 20 % des sympathisants dans la rue tandis qu’une proposition consistant à retirer de son compte en banque de l’argent, qu’on n’a pas toujours, pour le mettre on ne sait où, ne peut même pas espérer conduire 1 % de sympathisants à l’assaut des banques. Pas de quoi craindre une panique. Pas de quoi déplacer deux ministres en plein week-end, pour ceux qui ont quelques notions de sociologie numérique. L’échec du bank run ne faisait aucun doute. Interrogé dans le cadre du journal télévisé d’Arte, j’annonçais l’échec de cette action un peu décousue mais prévenait à l’avance de l’interprétation à tirer de cet échec annoncé : « Cantona s’est retrouvé sans trop l’avoir voulu derrière la ligne de défense, la balle au pied mais mal préparé. Le tir ne pouvait que passer très loin des buts. On pourrait alors s’en moquer et trouver que décidemment ce n’est pas un génie… On aurait bien tort. Car, tôt ou tard, une situation mieux préparée se reproduira ». Un an après, force est de constater que le mouvement des indignés se répand sur la planète et se cristallise aujourd’hui sur le lieu le plus emblématique de la finance toute puissante et finalement le plus improbable : Wall Street… aux Etats-Unis d’Amérique. Et ce mouvement s’éternise !

La persistance du mouvement social "Occupy Wall Street", malgré les arrestations et les conditions matérielles défavorables, s’explique encore une fois par l’avantage que donnent les technologies numériques à un mouvement citoyen pour prendre conscience de lui-même, se structurer, trouver du soutien et développer une véritable popularité. « Nous sommes les 99 % » fera date, quoi qu’il advienne à ce mouvement.

Pour mémoire, le véritable message de Cantona s’adressait au mouvement social en général : « arrêtez de défiler devant les fenêtres de ministres qui n’ont pas de pouvoir » disait-il. « Vous ne serez pas reçus, vous ne serez pas écoutés. Le pouvoir n’est plus là. Prenez-vous en aux banques, c’est le cœur du système, un cœur beaucoup plus fragile qu’on nous le dit. Vous verrez, les ministres qui ne vous écoutent pas accourront ». La panique gagne les sphères du pouvoir

Depuis cet été, personne ne peut nier que l’agenda des ministres, mais surtout celui des grands chefs d’Etat, s’est concentré sur une seule action : trouver les moyens de sortir de cette crise initiée par la défiance de la finance envers les banques européennes. La démonstration de Cantona en sort renforcée, qu’on soit d’accord ou non avec sa thèse. La pilule amère administrée actuellement à de nombreux pays par des autorités très éloignées - tant des difficultés de nombre de leurs concitoyens que des phénomènes d’entraide, de solidarité ou de sympathie qui s’organisent sur Internet -, cette pilule pourrait bien conduire l’indignation actuelle - si elle n’est pas entendue - à l’exaspération. L’utilisation du numérique par ces exaspérés pourrait alors rapidement devenir explosive. Le numérique n’a jamais fait la révolution (même arabe) ! C’est l’exaspération qui crée la condition sine qua non de la révolution, la conscience que « cela ne peut plus durer » expliquait Camus. En revanche, le numérique crée les conditions culturelles de la transformation de l’indignation en exaspération et les moyens d’organiser sa manifestation.

Le 7 décembre sera-t-il le 14 juillet des indignés ?

Le 7 décembre vient d’être décrété Transfer Day. Des milliers d’américains cette fois se sont rendus à leur banque pour transférer leur compte vers des crédits locaux à but non lucratif. Ils sont 650000 à l’avoir fait depuis septembre. Le 7 décembre 2010 était la date choisie pour le bank run de Cantona. Et si dans un monde complexe globalisé, Cantona avait joué l’effet papillon d’une tornade tropicale dont le mouvement Occupy Wall Street n’est qu’un des spasmes annonciateurs ?

Christophe Deshayes Conférencier d’entreprise Management et usages des technologies numériques En 1989, Christophe Deshayes crée Documental, l’observatoire "im-pertinent" des TIC.


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