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Vapotage et enfumage

Le journal d’un retraité par Bruno Tilliette, le 4/02/2014

J’ai fumoté, dans ma jeunesse, pour faire comme les autres, dans les soirées ou au sortir d’un cours ennuyeux. Des « golduches », des Gauloises au paquet bleu avec un petit casque ailé, comme celui d’Astérix : tabac brun, sans filtre, au goût âcre, desséchant. Ce fut peut-être ma chance, ce tabac arrache gueule, je ne trouvais pas ça vraiment bon, ni agréable, jamais plus de deux ou trois cibiches par jour, un demi-paquet par semaine. J’ai vite arrêté. Pas le temps de devenir addict. Après, j’ai un peu tâté du cigare, pour le plaisir, cette fois, un plaisir rare et cher (si on fume de bons cigares) : pas d’accoutumance, là non plus. Je n’ai donc aucun mérite à ne plus fumer du tout depuis plus de 20 ans. Ça ne me manque pas.

Avions fumeurs

En ces temps éloignés où j’ai donc fumoté sans enthousiasme, pourtant, aucune culpabilité ne pesait sur les fumeurs. On pouvait cloper partout sans que personne n’ose rien dire. Dans les restaurants, dans les hôpitaux, dans les trains, et même dans les avions. Dans les avions ! Quand on y pense ! La moitié de la carlingue était fumeurs, l’autre moitié, non-fumeurs. Sans séparation. Comme si la fumée, à l’image du nuage de Tchernobyl, s’arrêtait naturellement au dernier rang fumeurs… On commençait à parler de cancer du fumeur, mais discrètement, et l’idée même de tabagisme passif n’existait pas.

Tabacologues

Si ces souvenirs me reviennent, c’est à cause de l’e-cigarette devenue le dernier objet à la mode. L’aurais-je utilisée, si j’avais été un fumeur invétéré et potentiellement, donc, un mort programmé par tumeur de la bouche ou du poumon ou par maladie cardio-vasculaire ? Je ne sais pas. Le corps médical, quasi unanimement, y voit enfin la solution efficace pour arrêter de fumer. Après plus de 20 ans de lois et de campagnes antitabac, de mesures restrictives à l’égard des fumeurs, de programmes d’accompagnement des repentis de la cigarette par des « tabacologues », de pause de patchs nicotiniques qui n’ont fait baisser que modestement la consommation, voici enfin l’arme fatale qui mettra fin aux méfaits du tabac. Si ça marche vraiment, réjouissons-nous sans réserve pour tous ceux qui éviteront ainsi de crever avec les bronches goudronnées. Mais ce succès de l’e-cigarette me laisse, à moi qui n’en ai pas besoin, un goût amer dans la bouche. J’y vois une nouvelle ruse du capitalisme consumériste pour continuer à faire du profit en nous faisant payer l’antidote au mal qu’il nous a lui-même instillé.

Addiction

Reprenons l’histoire. Pendant des décennies, l’industrie du tabac a pratiqué l’enfumage systématique. Elle a menti sur les effets létaux de ses produits, triché en produisant des études bidon, corrompu des scientifiques pour assurer sa défense, fait du lobbying auprès des politiques pour les empêcher d’agir. Pire encore, elle a sophistiqué ses cigarettes en y introduisant des ingrédients chimiques, qui en accentuaient la dangerosité, pour les rendre encore plus addictives. Malgré toutes les preuves incontestables apportées sur la nocivité des cigarettes, elle n’a pas cessé de vendre de la mort sans vergogne, juste pour continuer à faire le plus de profit possible, laissant à la sécurité sociale le soin de payer pour réparer les dégâts qu’elle avait commis*. Ironie des choses, on vient d’apprendre qu’un des acteurs qui incarnait un des cow-boys de la célèbre pub Marlboro, dans les années 1970, vient de mourir, à 72 ans, des suites d’un cancer du poumon dû au tabagisme. Je ne sais pas si Marlboro lui a offert son cercueil.

Ruses

Beaucoup d’argent a aussi été dépensé par l’État, depuis la loi Evin de 1991, pour tenter d’enrayer la consommation de tabac (tout en maintenant l’ambiguïté de taxes qui rapportent au denier public). Si celle-ci a, en effet, un peu baissé dans notre pays, on est loin d’avoir éradiqué le mal. Et dès que la pression faiblit, la consommation a tendance à repartir à la hausse. Il faut donc, à chaque fois, refaire campagne, durcir les lois, augmenter le prix du paquet pour parvenir à la stabiliser. Les industriels du tabac ne manquent pas de ruses. Ils sont capables d’organiser eux-mêmes des programmes de prévention du tabagisme auprès des jeunes. Des études ont montré qu’en réalité, ces programmes n’avaient soit aucun impact, soit renforçaient l’attrait du tabac auprès des jeunes en fonction du principe bien connu que ce qui est interdit attire. Les multinationales de la cigarette craignent en fait assez peu les actions des États qui les empêchent d’autant moins de prospérer que de nouveaux marchés juteux s’ouvrent dans les pays émergents.

Vapeur

Leur véritable ennemi n’est pas la santé ou les pouvoirs publics, dont elles se moquent. Leur véritable ennemi vient, comme toujours, de là où elles ne l’attendaient pas, de leur propre camp, celui du profit. Car l’e-cigarette, inventée par des ingénieurs chinois, signe des temps, est bel et bien un produit de notre société consumériste destiné à faire du profit. Produit technologique, intelligemment marketé, dont les modèles se sophistiquent et se renouvellent de plus en plus vite et dont les ingrédients se démultiplient en parfums de plus en plus variés, il se construit comme un nouvel objet d’addiction, non plus physiologique, mais psychologique, comme tous les objets de grande consommation. Il s’agit de créer un besoin nouveau auprès d’une population, chez nous, de 15 millions de fumeurs. Des boutiques s’ouvrent à tour de bras, la concurrence s’installe, un nouveau marché est en train de se créer pour lequel les anciens fumeurs dépenseront sans doute autant que pour leurs paquets de cigarettes.

Et que nous vend-il ce marché ? De la vapeur d’eau ! C’est le plus formidable de l’affaire. Des millions de gens vont payer pour pouvoir aspirer de la vapeur d’eau au goût de verveine, de menthe ou de réglisse. Ça leur coûterait moins cher de mettre le nez au-dessus de leur tasse d’infusion fumante. Ainsi, ce n’est pas la morale qui va peut-être triompher du mal et encore moins la raison, c’est un autre mal dont nous sommes les victimes consentantes, c’est l’argent. Comme si, dans notre société, il n’y avait pas d’autre moyen de lutter contre un profit scandaleux que par l’espoir d’un profit plus grand.

* Le coût du tabagisme pour la santé est estimé à pas moins de 47 milliards d’euros par an par le CNCT (Comité national contre le tabagisme).

Lire la chronique précédente

Des raisons d’espérer


Vos commentaires

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