Magazine Avril 2017

Une certaine idée de l’Europe

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« Ce qui manque à l’Europe, c’est une idée de l’Europe", rappelait, au cours d’un interview, le sociologue Ulrich Beck. Et ce dernier d’ajouter que la faiblesse européenne est son manque d’imagination. Enchâssée dans l’obsession monétariste et financière, elle soumet l’idée à la rationalité normative. On ne cesse de le dénoncer, par manque de vision, l’idée européenne s’abandonne à la bureaucratie. Elle devient calcul, classement, mise en case, codification. Exit la citoyenneté. C’est pourtant avec le ferment de l’initiative citoyenne que l’Europe se nourrit. Cette imagination des citoyens censée tonifier le projet n’est pas sollicitée. Sans imagination, sans vision, sans perspective, il n’est point de « joie » ni de « vie bonne » comme dirait Spinoza. Si la raison bureaucratique prévaut, l’entrain européen s’essouffle. Si la raison est un préalable, sans le sentiment, elle n’est que papier. Il convient donc de raconter une autre histoire que l’histoire officielle. Reconfigurer l’Europe à l’aune du sensible, de la chaire, de la langue, devient un impératif.

La grille de lecture cosmopolite est une clé pour relancer l’Europe. Une clef qui ouvre au moins deux serrures : le cosmopolitisme culturel d’un côté qui pousse à imaginer l’avenir européen ; le cosmopolitisme politique de l’autre, précieux pour régénérer le cadre démocratique dans lequel peuvent évoluer les initiatives citoyennes. Dans un monde globalisé où exclure les autres s’apparente à une déclaration de guerre, le cosmopolitisme ouvre la porte des temps à venir. Il rend visible. Il met en perspective. La citoyenneté est le ressort politique qui rend possible l’identification de l’européen, comme porteur de paix et de raison, dans la cité universelle. Encore faut-il avoir pouvoir régler la focale entre la communauté particulière et la communauté générale telle que l’idée européenne ?

« Je ne crois pas que nous devrions abandonner la démocratie nationale pour une démocratie européenne. Nous avons besoin d’une combinaison nouvelle de la démocratie nationale et de la démocratie européenne. C’est la même chose en ce qui concerne l’opinion publique : elle est européenne et nationale en même temps. Il s’agit de comprendre que l’Europe peut résoudre nos problèmes nationaux mieux qu’à une échelle nationale.../… Le cosmopolitisme permet d’exorciser l’idée qu’il faudrait se suicider culturellement pour devenir européen. Il faut cesser de toujours raisonner sur le mode du « ou bien… ou bien » pour saisir les pluralités d’appartenance », explique Ulrich Beck.

Mais peut-on appartenir politiquement à une idée ? Qu’en est-il d’une politique cosmopolite pour forger une identité européenne ? L’esprit cosmopolite européen, abondamment évoqué dans la littérature du XXème siècle, signe l’apparition d’une sensibilité humaniste au devenir du monde, à l’heure où le vieux continent était soumis au danger nationaliste. « La cosmopolitisation de fait serait, en outre, liée à la naissance d’une nouvelle affectivité, « l’empathie cosmopolitique » qui, sans se substituer à « l’empathie nationale », viendrait lui donner une autre teinte, une autre direction, en particulier en posant à nouveau frais la question du rapport aux autres » pense Yves-Charles Zarka, auteur de « Refonder le cosmopolitisme » (PUF. 2014).

L’expérience du programme européen Erasmus, après trente ans d’existence est un des symboles forts de cette cosmopolitisation. Le dispositif, étudié par le sociologue Vincenzo Cicchelli, donne la possibilité à 200 000 jeunes par an de se détacher de leur cadre de vie habituelle, d’étudier dans un pays de l’UE pour un séjour d’une durée de six mois en moyenne, d’élargir ses connaissances et in fine, par la sociabilité dans le pays d’accueil, d’être en adéquation avec d’autres cultures. Son enquête menée avec des étudiants qui ont bénéficié du programme Erasmus confirme que si une socialisation supranationale venait à s’instituer, une grande partie de ces jeunes ne revendiquerait aucune identité transnationale. Le poids des affiliations acquises à la naissance reste fort, y compris parmi ceux qui semblent le plus appartenir à la catégorie des « citoyens du monde ». Et pourtant la majorité de ces étudiants se vivent comme des citoyens européens. Pour eux, Erasmus représente une sorte d’apprentissage des « dimensions transnationales du monde ». Pascal Bruckner souligne le paradoxe quand il évoque dans son livre Vertige de Babel « un patriotisme paradoxal, qui nous demande de ne pas faire de notre renoncement à notre pays le prix de notre affection envers l’Europe, (…) le dévouement à ce qu’il y a de meilleur dans le passé et la prise en considération des apports étrangers les plus intéressants ». L’ingrédient, le composant de base moteur qui permet la transformation des atouts de l’Union européenne se joue pour une bonne part dans l’espace éthique et culturel du cosmopolitisme.

« Si l’Europe a jamais été unie et divisée en même temps, c’est bien aujourd’hui. Parce que l’Europe est tout à la fois un continent de nations et d’Etats constitués ou en cours de formation, et un continent ouvert à tous ceux qui sont en quête d’un nouveau lieu de vie ». Cette préface de Vaclav Havel issue d’un rapport du Conseil de l’Europe sur la diversité et la cohésion dit bien ce qui a fait la grandeur de la communauté des Européens : le « projet ». Que le projet européen ait permis à plus de 500 millions de citoyens de vivre en paix aussi longtemps alors qu’ils avaient connu les pires des déchirements au terme de deux grandes guerres est inédit dans l’histoire de l’humanité. Georges Steiner s’interroge bien à propos : « Où trouver, finalement, l’idée d’Europe ? Il se peut que l’avenir de l’“idée d’Europe”, si elle en a un, dépende moins des banques centrales et des subventions agricoles, des investissements dans la technologie ou des tarifs communs que nous soyons amenés à le croire. » (Lire : « Une certaine idée de l’Europe ». Acte Sud. 2004). La réponse est dans la question. La vie cosmopolite suppose des manières de faire qui se définissent moins par la participation aux structures de l’économie mondiale que par le dialogue exigeant des cultures dans les espaces de vie qui fondent, innovent, créent des langages nouveaux. Ce projet européen, on le doit pour beaucoup à tous ces gens remarquables que le temps a ingratement délaissé. Projet qui ne tient pas seulement de la raison universelle mais aussi d’un désir, comme le rappelle Paul Valéry « Il est remarquable que l’homme d’Europe n’est pas défini par la race ni par la langue, ni par les coutumes, mais par les désirs et par l’amplitude de la volonté » (« La crise de l’esprit ». 1919). Cette notion désirable du politique est unique dans l’histoire des nations. Oui mais, comment transformer la dimension du tragique en un espace dans lequel la part comptable s’estompe devant la part désirable ? Avec quoi créer un espace qui donne envie ? Refonder l’Europe en ce début de millénaire si tourmenté n‘est-il pas de transformer la dimension du tragique sans attendre Godot ?

C’est la culture qui doit tonifier l’Europe. Stefan Zweig, toujours lui, pointe la difficulté de la tache : « L’idée européenne n’est pas un sentiment premier ». La carte de la patrie où il suffit d’ébranler les émotions collectives et s’adresser à l’instinct grégaire est bien plus facile que celle des europhiles. L’idée européenne, il est vrai, est compliquée, intellectuelle. Elle fait appel à la raison individuelle. Le prérequis de l’idée cosmopolite est une vraie connaissance de sa propre culture et de son histoire. Souvent marqué par l’exil, le cosmopolitisme se fortifie dans l’épreuve, par l’ancrage affectif dans une autre nation que la sienne, au contact des autres dans les espaces de culture ouverts à l’universalité. L’expérience du dépaysement nous rend peut-être plus « européens » qu’on ne croit l’être, et plus sensible à la conscience de l’Europe. Les musées, les marchés, les cafés, les places publiques, les halls de gare, les espaces de conférences et autres lieux propices aux échanges, sont autant de refuges hospitaliers pour la formation de soi et la fabrication du cosmopolite. Nous retrouvons, dans ces tiers lieux, l’esprit des espaces publiques où se confrontent et s’estiment le singulier et le pluriel, que décrit Françoise Bonardel dans son livre “Des héritiers sans passé ». (op.cit. Essai sur la crise de l’identité culturelle européenne. La Transparence. 2010 ). Au sein de ces fabriques culturelles, la citoyenneté trouve ses plus solides ressources en termes d’héritage, de connaissance, d’éducation et de transmission. Sans ces ressources, difficile de faire tenir le social et l’économique. Pour l’Europe, connaître une seconde jeunesse suppose de passer par ces chemins.

Dans son livre « Les Pulsions du temps », Julia Kristeva visite avec bonheur l’universel et la singularité de ce vieux continent si jeune. « L’Europe est le seul endroit au monde où l’identité n’est pas un culte mais une question, grâce à la pluralité des langues et des cultures, mais aussi à la spécificité de notre héritage grec, juif et chrétien » souligne l’intellectuelle française, d’origine bulgare. A l’occasion d’un interview accordé au quotidien Libération, elle soutient que « les peuples européens, les Grecs, les Polonais, et même les Français, bien que tous choqués par la crise qu’ils identifient avec l’Europe, se sentent fiers d’appartenir à sa culture prestigieuse, ajoute-t-elle. Un trésor flou et peu rentable qu’ils ne sauraient définir mais qui les définit et fascine aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières ». Comme le souligne Kristeva, l’art et la culture constituent l’un des grands moteurs de l’Europe.

Force est de l’admettre, le souci de singularité est ce qui fait la distinction de cette culture cosmopolite. Pourtant, de nombreux préjugés veulent faire croire que diversité et singularité ne vont pas ensemble. C’est bien le contraire dont il s’agit. Cet alliage que d’aucuns jugent contradictoire est facteur de concorde et de sécurité. Il faudra bien dire tout haut que ceux qui s’évertuent à démontrer que la vie en commun est impossible sont ceux qui ne veulent pas vivre en commun. La ficelle est un peu grosse pour faire accroire l’idée auprès de l’opinion qu’il vaut mieux être chacun chez soi et qu’ainsi les vaches seront mieux gardées. C’est tellement plus simple. Mais sans profit. Car la richesse vient de la rencontre, de la mobilité et des échanges. L’Europe témoigne de cette coopération et de cette libre circulation. Les progrès en matière de droits sociaux comme la mixité hommes/femmes, la Garantie jeunes ont des impacts positifs. Une diversité fondée non pas sur le seul marché unique ou l’idéal consumériste mais sur une certaine idée de la culture associant singularité et pluriel. Revivifier le projet européen rend nécessaire de puiser dans la multiplicité de voix l’esprit européen qui a permis de soutenir un dialogue permanent entre les individus européens dans les moments les plus incertains. Bien que jeune, l’histoire n’est pas nouvelle. « Les capacités à créer des ponts et à transcender la différence culturelle prennent alors une place importante dans le fonctionnement de groupes de pairs et font émerger des règles générales de savoir-vivre en situation cosmopolite » écrit Vincenzo Cicchelli. (L’esprit cosmopolite. Presses de Science-PO. 2012). Le chantier éducatif et culturel à mener est un investissement humain considérable. Sans cet effort, la refondation est compromise. A l’heure actuelle, les secteurs européens de la culture et de la création, représentent jusqu’à 4,5 % du PIB de l’UE, emploient plus de 8 millions de personnes. Peut mieux faire.

En établissant des ponts entre jeunes, universités, cultures, langues, l’exemple du programme Erasmus est un formidable exemple de l’esprit européen qu’il convient de raffermir. Jusqu’à présent, on n’a pas trouvé mieux que cette mobilité transnationale pour écouter les jeunes et restituer leur vision cosmopolite de l’Europe de demain. « Si elle peut se purger de son propre héritage ténébreux en affrontant cet héritage sans faiblir, l’Europe de Montaigne et d’Érasme, de Voltaire et d’Emmanuel Kant pourrait, une fois encore, servir de guide », soutient George Steiner. L’image des cafés est riche tant elle illustre pour les citoyens du monde, la place publique, à la fois intime et ouverte. « Dessinez la carte des cafés, vous obtiendrez l’un des jalons essentiels de la “notion d’Europe” », observe George Steiner. A titre d’illustration, ce dernier évoque le Milan de Stendhal, la Venise de Casanova, le Paris de Baudelaire, la Vienne de Freud, et le fait que le café ait toujours été le lieu par excellence où prenaient place débats politiques, intellectuels et culturels. Dans le domaine de la culture, l’UE a mis en place un programme important baptisé

Un programme baptisé « Europe créative » destiné à soutenir jusqu’en 2020 la culture européenne, le cinéma, la télévision, la musique, la littérature, les arts du spectacle, le patrimoine et des domaines connexes et doté d’1,5 Md d’€* permet à des milliers d’artistes européens d’atteindre de nouveaux publics en Europe, tout en favorisant la diversité culturelle et linguistique. Il offre aux petites entreprises culturelles un accès au financement rarement égalé. En profitent 250 000 artistes et professionnels de la culture, 2 000 cinémas, 800 films et 4 500 traductions de livres. « Europe créative » les aidera à contribuer encore davantage à tirer le meilleur parti des possibilités nées du passage au numérique. Il leur permettra aussi de surmonter des problèmes tels que la fragmentation du marché et les difficultés d’accès aux financements, et contribuera à améliorer l’élaboration des politiques en facilitant le partage de savoir-faire et d’expérience.

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Confrontations Europe : un think tank européen, un réseau, un lobby d’intérêt général Confronter les idées pour mieux construire l’Europe : Créée en 1992, Confrontations Europe, association non partisane, a pour but de peser sur le choix des décideurs nationaux et européens. Sa méthode est de rassembler de nombreux acteurs économiques et sociaux européens qui élaborent ensemble des propositions visant à (...)