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Une Europe humaniste et conquérante

par Bernard Nadoulek**, le 8/01/2014

Ce scénario* d’une Europe humaniste et conquérante a été présentée aux Entretiens de Varsovie*, le 16 novembre 2016, organisés par la Chambre de Commerce et d’Industrie Française en Pologne.

L’Europe a bien besoin d’être réinventée. Cette incroyable construction qui, après deux guerres mondiales, a mené 28 pays à s’unir dans la paix, la démocratie et la coopération, cette construction est en train de tourner à la caricature. Après un demi-siècle d’efforts qui ont fait d’elle la première puissance économique mondiale, l’Europe se trouve en situation d’implosion.

Voici trois scénarios. Le premier, c’est celui de l’implosion européenne, d’une situation qui continue de se dégrader et du déclin. Le deuxième, c’est celui d’une explosion populiste, avec un vote anti-européen majoritaire aux prochaines élections du Parlement européen. C’est le démembrement violent d’une Europe de toutes les peurs. J’esquisse rapidement ces deux premiers scénarios et développe le troisième : celui d’une Europe conquérante, capable de triompher dans la bataille de la compétitivité en gardant un visage humain et des peuples réconciliés. Une utopie peut-elle montrer la voie ?

Premier scénario : l’Europe technocratique, au bord de l’implosion

Un scénario que nous avons déjà sous les yeux. L’Europe soumise aux politiques d’austérité, au chômage de masse, à la crise de l’Euro, aux spéculations folles de la finance, à un système bancaire miné et corrompu, au rejet de la technocratie bruxelloise, aux oppositions entre les élites pro-européennes et les peuples exaspérés, à la montée des populismes, à l’immobilisme, à l’impuissance politique et géopolitique. C’est le scénario de nos élites, celui d’une gouvernance technocratique frileuse qui procède par petits aménagements règlementaires, sans vision globale. Une Europe qui a été loin dans la remise en cause de la souveraineté des nations, mais pas assez loin pour être efficace, pour construire son unité politique et son pouvoir de décision. Une Europe vouée aux bras de fer nationaux de politiciens jaloux de leurs prérogatives et aux négociations bureaucratiques paralysantes. La crise de l’Europe et de l’Euro s’amplifiant, nul besoin d’être prophète pour imaginer ce qui va advenir : une augmentation de la pauvreté, du chômage, du rejet et un déclin qui ira en s’accélérant, jusqu’à l’implosion.

Deuxième scénario : l’Europe populiste, en marche vers l’explosion

En mai 2014, les élections du Parlement européen donnent une majorité aux partis anti-européens qui forment une coalition. Rapidement, de nouvelles lois sont votées et la déconstruction de l’Europe commence. L’Euro est abandonné pour un retour aux monnaies nationales, les traités de Maastricht, de Lisbonne et de Schengen sont laminés et chaque pays reprend sa souveraineté. Le désordre économique s’amplifie, les dévaluations compétitives des monnaies nationales, l’évasion fiscale, la fuite des capitaux européens, aggravent la pauvreté. Dans tous les pays d’Europe, les extrémistes triomphent, la chasse aux sorcières commence : immigrés, minorités et autres boucs émissaires. L’Europe de toutes les peurs montre son pire visage, celui du nettoyage ethnique. Les lois répressives se multiplient, accentuant les oppositions politiques internes à chacune des nations. Bientôt, c’est entre les nations européennes que les tensions s’exacerbent. Le militarisme reprend ses droits dans un nationalisme haineux. L’Europe de la paix a vécu. Place au chaos.

Troisième scénario : l’Europe de la conquête

Un scénario conquérant doit apporter une réponse au principal problème de l’Europe : le problème de la compétitivité et de la concurrence mondiale sur le coût du travail. Depuis que l’économie est mondialisée, la tendance consiste : soit à utiliser les coûts du travail très bas des pays en voie de développement, c’est-à-dire délocaliser, soit à attaquer les salaires et les acquis sociaux dans les pays développés. En bref, la mondialisation néolibérale tire tout le monde vers le bas. Pour changer le cours des choses, pourrions-nous éliminer le coût du travail répétitif en automatisant le plus possible l’industrie et les services ? Pourquoi les hommes devraient-ils indéfiniment subir un travail aliénant ? N’y a-t-il pas suffisamment de métiers utiles ? Ceci mettrait fin au dumping salarial qui nous entraîne dans une compétition mondiale où nous sommes tous perdants. Ce scénario doit donc répondre à deux questions : comment automatiser l’industrie à l’échelle européenne ; comment créer les emplois de l’avenir dans une Europe où le chômage de masse et la pauvreté s’aggravent ? Voici quelques idées à explorer.

Des petites usines automatisées à rendement croissant

Les politiques industrielles auront beau favoriser les grandes entreprises industrielles, cela ne suffira pas. Cela ne résout pas le problème de la compétitivité et n’irriguera pas l’économie des territoires européens en profondeur. Imaginons une alternative complémentaire : un réseau européen de petites usines, spécialisées et automatisées, installées près des nœuds de communication. Petites, pour que les investissements soient accessibles à l’initiative individuelle d’entrepreneurs de PMI-PME. Il ne s’agit pas d’exclure les Etats (mesures incitatives) ou les grands groupes (création de filiales), mais il faut que le changement puisse venir de la base pour concerner tous les secteurs de production et tous les produits. Des petites usines très spécialisées pour réussir la meilleure automatisation possible. Le but : occuper des niches de l’économie mondiale en créant, à jet continu, des produits bien conçus et peu chers. Pourquoi un réseau européen ? Pour bénéficier des ressources nombreuses et diversifiées, à une échelle continentale de proximité, grâce aux nœuds de communication. Ces usines permettraient de créer automatiquement de la richesse, grâce à un travail créatif de conception, de maintenance et de logistique. Sans oublier d’intégrer les apports du développement durable, de la transition écologique, de l’économie circulaire, etc. Un tel réseau permettrait une revitalisation globale de l’économie et des territoires européens. Cette automatisation est déjà amorcée dans le monde, il faut l’amplifier rapidement en Europe, car de nombreux pays sont sur les rangs.

Maillage des entreprises, des territoires et des emplois

A partir d’une production revitalisée, comment développer les territoires et les emplois ? Les entreprises dynamisent le tissu local grâce aux impôts, aux taxes destinées aux collectivités locales, mais aussi en générant de l’activité de proximité : fournisseurs, sous-traitants, logistique, services, etc. C’est là que sont les emplois à créer, dans les activités locales dynamisées par la création de richesses. Nous avions cru que nous pourrions délocaliser les industries et nous concentrer sur les services. Nous avons appris que c’est à partir de l’industrie que naissent et se développent les services. Il faut mailler notre économie grâce à ces petites usines qui couvriront le plus grand nombre de territoires européens. Le travail pérenne est dans les métiers et les tâches sur mesure qui s’articulent entre l’entreprise, la population et le territoire. C’est aussi sur les territoires que ces petites entreprises pourraient verrouiller un ancrage stratégique et patrimonial. L’entreprise n’est plus seulement une entité fonctionnelle, elle fait partie du territoire, elle ancre sa communication et son marketing sur le patrimoine de sa région. Elle devient elle-même patrimoniale : donc non soluble dans la mondialisation.

Les Services Publics créent de la richesse

Pour qu’une poussée économique globale de l’Europe soit possible, les États doivent l’accompagner en revitalisant tous les services publics pour améliorer l’existence des populations. Pour avoir une population bien formée et motivée au travail, les services publics doivent fournir une éducation et une recherche de qualité, des soins médicaux performants, des aides sociales aux plus défavorisés, des retraites, etc. C’est une question de cohésion sociale : il ne peut y avoir d’effort collectif quand les inégalités sont fortes. Il faut cesser de voir les services publics comme des coûts : en nous éduquant, en nous soignant, en nous secourant, ils créent de la richesse. Les politiques actuelles diminuent les dépenses publiques, alors qu’il faudrait les augmenter. Les Etats et les régions doivent aussi investir dans les meilleures infrastructures de transport et de communication pour que les citoyens et les entreprises puissent travailler le plus efficacement possible. En aidant les peuples à mieux vivre et à mieux travailler, les services publics augmentent le bien commun. Il n’y a pas opposition mais complémentarité entre les richesses produites par le privé et le public. Les deux tirent les populations vers le haut.

À quoi sert l’Europe ?

Elle sert d’abord à protéger ses nations des soubresauts violents de la mondialisation. Aucun des pays européens n’aurait pu résister seul à la crise de 2008. Selon certains experts, l’Europe nous protégerait mal, d’où le débat idéologique sur le protectionnisme. En réalité, malgré son discours libéral de façade, l’Europe pratique un protectionnisme gradué. L’Europe est le continent qui protège le mieux son agriculture. Sur certains produits ou secteurs industriels, l’Europe impose des taxes anti-dumping qui peuvent aller jusqu’à 50%. De plus, elle subventionne ses industries (aéronautique, automobile, etc.). L’Europe est protectionniste, mais elle ne le dit pas. Ce qui est la manière la plus habile de protéger nos exportations. L’Europe est aussi un large espace de développement pour ses peuples et ses entreprises, c’est pourquoi elle est devenue la première puissance économique mondiale. Si nous totalisons ses 28 PIB, l’Europe est plus puissante que les Etats-Unis, mais elle ne le sait pas parce qu’elle reste un nain politique.

L’unité politique

L’Europe se bat les mains liées : l’absence de gouvernance politique l’empêche de prendre les décisions efficaces qu’exige l’évolution rapide de la conjoncture mondiale. Les principaux adversaires de l’unité politique européenne sont les politiciens, qui affichent une unité de façade mais torpillent toute initiative limitant ce qui leur reste de souveraineté. Une solution radicale serait une démocratie directe, comme celle de l’Athènes antique : tirage au sort des dirigeants dans un panel de citoyens volontaires présélectionnés, mandats courts non renouvelables, contrôle permanent des dirigeants par des magistrats, révocabilité immédiate en cas de corruption. Mais il est trop tôt. L’unité politique doit se faire par le bas, ce qui n’est donc pas pour demain. Ce que l’Europe a apporté de plus précieux, depuis un demi-siècle, après deux guerres mondiales, c’est la paix. À l’intérieur, 28 pays se sont agrégés sur des critères démocratiques. Une grande première dans l’histoire mondiale. À l’extérieur, l’Europe est un pôle d’équilibre dans un monde qui en a bien besoin. Aucun pays européen ne peut compter à lui seul. Pour devenir maîtresse de son destin et faire entendre sa voix, l’Europe devra faire son unité politique.

L’humanisme européen

Ce que l’Europe apporte au monde, c’est un humanisme universel, une vision du monde fondée sur l’homme, et non sur l’économie. À rebours d’une doctrine néolibérale, simpliste et stérilisante, l’Europe peut puiser dans un riche patrimoine. L’humanisme se développe depuis l’Antiquité. Dans l’Athènes de Périclès, il y a 25 siècles, Protagoras fonde une vision du monde sur l’être humain devenu la "mesure de toute chose", "l’artisan de son propre destin". Cette nouvelle vision se forge parallèlement à l’invention de la démocratie. Avec la logique, la dialectique et la rhétorique, l’individu apprend à penser, à s’exprimer et à convaincre sur l’Agora. Au Moyen Âge, l’humanisme créera l’idéal d’une économie d’équité, qui se définit par "le juste salaire", "le juste de prix", "la belle ouvrage" : une conception du travail qui donne à l’individu toute sa noblesse. À la Renaissance, parallèlement à l’émergence d’un capitalisme marchand et financier fondé sur la découverte du Nouveau Monde, les humanistes voudront développer la culture individuelle, la compréhension du monde. En plus de l’enseignement professionnel, les Humanités encouragent à étudier : la littérature (comprendre les ressorts secrets qui animent l’âme humaine), la philosophie (appréhender les systèmes complexes), l’histoire (ne pas refaire les mêmes erreurs), les arts (créer une communauté de valeurs). Imaginons l’avènement d’un humanisme conquérant, pour convaincre plutôt que vaincre, pour équilibrer le monde, pour ré-enchanter l’avenir…

* Entretiens de Varsovie

* *Cet article est publié sur le site de Bob Nadoulek


Vos commentaires

Posté le 13 janvier 2014 à 10:56 , par Thierry Gaudin

Très bel article Bob, félicitations TG


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