Magazine Eté 2016

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Un printemps marécageux

Le journal d’un retraité par Bruno Tilliette

Le printemps fut donc maussade, noyé sous des pluies de mousson. Non loin de la colline rouge où j’habite, Nemours nettoie encore ses caves et ses rez-de-chaussée, déposant des objets gorgés d’eau et couverts de boue sur les trottoirs. Ces débordements aqueux sont-ils la manifestation patente du dérèglement climatique ou un phénomène isolé ? Prudents, les météorologues refusent de se prononcer. A quoi cela servirait-il d’ailleurs ? Puisque le réchauffement général, prouvé lui par des mesures de températures objectives, quand il n’est pas contesté par d’irréductibles ultralibéraux, provoque plus de discours que d’actions.

La transition énergétique a des problèmes de transit. Elle reste coincée dans les dossiers. La COP 21, après les congratulations d’usage, semble avoir disparu des calendriers. Il y a d’autres urgences à fouetter. Vouloir faire baisser la température de 2 points dans les cinquante ans à venir, ne donne pas 2 points de plus aux prochaines élections. La pluie peut donc continuer de tomber drue, les rivières de sortir régulièrement de leur lit et leurs riverains de nettoyer leurs caves. Ils devront se contenter de la visite compassionnelle (et éclair) d’un ministre qui les déclarera en état de catastrophe naturelle. Les assurances paieront, les cotisations augmenteront, ce sera bénéfique pour le PIB, le seul thermomètre qui intéresse les politiques.

Testostérone

Le printemps social a été tout aussi chagrin. A l’heure où j’écris, on s’embourbe dans la onzième journée de mobilisation contre la loi travail et dans les débordements des casseurs que même un hôpital pour enfants ne saurait retenir dans leur hargne. Cette loi, pourtant, ne me semble mériter ni tant d’honneur, ni tant d’indignité. Mal préparée, certainement, mal présentée et rapidement caricaturée, il ne s’agit quand même pas d’une loi scélérate qui justifierait révolte populaire et désobéissance civile. On aurait aimé que le sort scandaleux réservé aux immigrés et réfugiés, rejetés de partout, parqués dans des camps misérables, traités comme des malpropres suscite la même indignation et la même mobilisation. Quand il suscite quelque chose, malheureusement, c’est surtout de l’hostilité. Pourquoi tant d’acharnement contre la loi défendue par Madame El Khomry ? L’ultime explication sent très fort la testostérone et finit par se résumer dans la lutte entre un matador et un moustachu qui veulent passer en force et ne rien lâcher. Là encore, le fond de l’affaire, l’intérêt des salariés comme celui des entreprises est un peu oublié. Comme est négligé le fonctionnement démocratique qui veut que, dans nos démocraties représentatives, le parlement ait le dernier mot, fût-ce par l’utilisation du 49.3 qui n’est pas inconstitutionnel.

Guignols

La Tamise n’a pas débordé, mais les Anglais, à la fin de ce même printemps, se sont englués dans un beau marécage. Leurs responsables politiques se sentent pris au piège d’une décision référendaire très démocratique qu’ils ont pourtant fièrement organisée au nom du peuple souverain. Problème : le peuple n’a pas voté comme ils le souhaitaient et leurs manigances politiciennes se retournent contre eux. Même les gagnants, qui avaient usé de tous les arguments démagogiques possibles, ne savent quoi faire de leur victoire. Ils sont comme une poule qui aurait trouvé un couteau. Visiblement ils n’étaient pas préparés à ce résultat et ils ne savent qu’en faire. L’un déclare avec cynisme qu’une des plus grosses promesses du Brexit, le retour de l’argent européen au bénéfice du système de santé – « I want my money back » disait déjà Thatcher en entrant dans l’UE -, était un mensonge. L’autre, militant du « leave » et pourtant ancien maire de Londres, ville résolument européenne, explique que c’est plus compliqué que ça et que, finalement, le Royaume-Uni peut partir tout en restant. Quant à l’apprenti sorcier qui a lancé l’affaire, il démissionne pour ne pas avoir à s’en dépêtrer. Courage, fuyons ! Tous ces guignols (il n’y en a pas que chez nous) uniquement occupés de leurs calculs politiques s’aperçoivent soudain qu’ils ont ouvert la boîte de Pandore et qu’ils ne maîtrisent plus rien du chaos qu’ils ont provoqué. Il leur manque le bon sens de Gnafron.

Zadistes

Dans les marais de Notre-Dame-des-Landes, ce sont les opposants qui ne veulent pas reconnaître les résultats du référendum qui devait trancher l’épineuse question de l’aéroport. Je ne sais si cet aéroport est utile ou néfaste, mais je constate qu’après 15 ans de décisions légalement prises et confirmées par des passages en justice, le vote populaire final ne saurait compter aux yeux des zadistes qui considèrent que leur point de vue seul est légitime. Que faire dès lors qu’au nom de ses intérêts particuliers, chacun prétend défendre l’intérêt commun ? On le voit encore avec les dénominations des nouvelles régions. Les élus ont fait appel au vote des populations. Pour le Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, celles-ci ont très majoritairement opté pour « Occitanie ». Las, les Catalans râlent parce qu’ils veulent se distinguer des Occitans (alors que la langue catalane est assez proche de la langue occitane). On va donc rajouter un sous-titre pour leur faire plaisir. De même pour la « Nouvelle Aquitaine », où les Poitevins-Charentais ne retrouvent pas leur « identité » spécifique, pantoufles et fromages de chèvre.

Crocodiles

J’ai le sentiment que nous sommes en train de nous enliser dans une tourbière egocratique où plus personne n’accepte les décisions collectives, où chacun pense que sa vision du monde - en fait son chétif point de vue - est la seule valable et doit s’imposer aux autres comme une vérité, sans discussion et sans compromis. Comment se sortir de ce déni permanent de démocratie, d’autant qu’il n’est alimenté que par des arguments émotionnels toujours plus efficaces que des analyses rationnelles et que ce sont toujours les crocodiles qui profitent de l’opacité du marigot ?


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