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Transparence et secret : la démocratie au crible de l’information

Yan de Kerorguen, le 10/03/2014

Transparence et opacité, secret et dévoilement, protection de l’intimité et obscénité du tout montré, surveillance et liberté, à l’heure de l’open data (ouverture des données), de la massification d’internet et de la prolifération des smartphones, questionner la dialectique de ces termes, apparemment antagonistes, est au cœur du débat sur la démocratie et sur l’information.

Il n’est pas simple et peut-être pas pertinent d’opposer transparence et secret, surtout quand on est journaliste et qu’on revendique, par exemple, la transparence de l’information et le secret des sources. Cette dialectique est source de nombreuses confusions et paradoxes. On a vite fait d’attribuer à la transparence les risques de dérive totalitaire et au secret la tentation de la fraude, du mensonge et de la corruption. Dans le domaine de la presse, on le voit bien avec la question des otages, on oscille entre la nécessité d’alerter pour ne pas oublier, et la discrétion pour ne pas compromettre d’éventuelles négociations avec les ravisseurs. Compliqué !

Transparence = Big brother ou liberté ?

L’équation revient fréquemment dans les commentaires. La transparence serait synonyme de surveillance généralisée. L’ancien ministre Hubert Védrine, dénonçant la violence du procédé des WikiLeaks et des lanceurs d’alerte, évoque le « Big brother électronique ». Pour Védrine, « la transparence, c’est la Chine de Mao ». L’abolition de toute forme de confidentialité, dit ce dernier, « laisse présager l’avènement d’une nouvelle forme de dictature ». La psychanalyste Élisabeth Roudinesco parle de « la sottise infantile des nouveaux dictateurs de la transparence », tandis que Françoise Gaillard souligne « la thèse conspirationniste que constitue le fonds de commerce de sites comme WikiLeaks ». Des positions, affirmées au nom de la démocratie et qui vont jusqu’à pousser Frédéric Mitterrand, ex ministre de la culture, de suggérer l’interdiction de WikiLeaks. Ainsi, l’internet libre est accusé de « fruits pourris de la démocratie », portant atteinte au droit élémentaire de chacun à une vie privée ou « d’abdiquer librement leur intimité en se livrant sans pudeur sur les réseaux sociaux, de bannir le secret et d’exiger en retour que l’Etat ne leur cache rien. » Tous ces lanceurs d’alerte, Richard Snowden, Bradley Manning, Julian Assange et autres Wikileakers sont « les spécimen de cette génération perdue qui n’a plus de liens sociaux et vit une existence technologique » comme le soutient le journaliste du NYT David Brooke. Et certains de justifier la nécessité du « secret défense », du "secret professionnel", du secret de fabrication ou du « secret d’état » afin de se prémunir de dangers ou de menaces extérieures ou intérieures en invoquant les règles de confidentialité du métier ou la raison d’état ! Pour ces derniers, la transparence à tout prix ne peut être érigée en règle, car les états, tout comme les industries, ont besoin de garder certains de leurs secrets. Dans une situation particulière de guerre ou de violence, avancent-ils, un état ne saurait agir en permanence sous le regard instantané de l’opinion. Même la démocratie la plus ouverte et la plus attachée aux droits de l’homme a besoin d’une autorité, qui préserve ses secret, ne serait-ce que pour négocier ou discuter avec ses alliés ou ses adversaires, dans la discrétion. Le dévoilement serait donc un risque pour la démocratie.

De l’autre côté, si on se fie aux pro-transparence, qu’il s’agisse des supporters de WikiLeaks, ou des fervents des réseaux sociaux, au contraire, la transparence serait du côté de la liberté. Elle serait le plus efficace moyen d’information pour mobiliser les individus. Elle favoriserait la révolution tunisienne et l’expression des indignés. Elle serait source d’initiatives citoyennes, amplificateur de solidarités, et moteur d’une économie de l’échange, du collaboratif et de l’innovation. Pour ces derniers, promoteurs des logiciels libres, bloggers, geeks et autres militant du web, qui utilisent internet à foison, il ne faudrait pas laisser les états et les pouvoirs économiques profiter des données numériques pour œuvrer dans le secret des affaires. Le silence de l’information est, à leurs yeux, le meilleur allié des tyrannies. Le secret corrompt autant que le pouvoir. Le secret et le mensonge vont ensemble. D’ailleurs ne dit-on pas : mensonge par omission. Selon ces derniers, il est impératif pour que la démocratie tienne, d’énoncer les vérités qui dérangent de ne rien cacher aux publics, ne rien laisser en dehors du contrôle citoyen. A leurs yeux, le secret (au sens de services secrets) facilitant la filature numérique des citoyens, au prétexte de lutte antiterrorisme, est un pas vers la fin de la démocratie. Ainsi, les écoutes téléphoniques et l’obligation faite aux opérateurs téléphoniques de conserver les données de leurs clients est une atteinte au respect de la confidentialité. Dans certains régimes, et cela touche aussi parfois des pays se disant démocratiques, le secret devient un instrument de pouvoir, une forteresse réduisant au silence leurs opposants.

Transparence et secret : Démocratie et totalitarisme

Totalitarisme du secret, totalitarisme de la transparence. Il est étrange de constater que c’est au nom de la démocratie que ces deux points de vue s’affrontent. Comme l’écrit Florence Hartmann, (Les lanceurs d’alerte » 2014, Voir le compte rendu dans ce magazine) « dans un dialogue de sourds, les uns clament que le secret, c’est la démocratie, les autres que c’est son fossoyeur. Pourtant le secret de la vie privée et la transparence de la vie publique sont deux des fondements de la démocratie, l’un et l’autre ne pouvant être absolus, sinon à porter l’horizon de la dictature ». Certes la protection de l’individu est au fondement de la démocratie mais, dans le même temps, la transparence de l’information est au préalable du débat démocratique. On ne saurait contester le fait qu’il est préjudiciable au bon équilibre de la vie en société que les personnes ne puissent protéger leur intimité et tenir leur vie privée secrète. On le voit bien, tout dépend dans quel sens on retourne les termes. Trop souvent, les options sont tranchées. Tout blanc, tout noir.

Se pose donc la question du Tout, du Total, du Totalitarisme. C’est l’idée d’absolu qui fausse le débat. Alors que l’analyse du réel nous apprend à relativiser les faits et les options en fonction du contexte, de l’histoire, de la psychologie, les catégories du discours idéologique nous amènent au contraire à prendre parti. Et c’est ce discours là, manichéen à souhait, qui a aujourd’hui autorité sur la place publique. Les prises de position idéologique traitent d’absolu, pas de relatif. Transparence absolue et secret absolu dessinent le paysage totalitaire du rapport entre individu et état : la domination absolue de l’état et de la technologie, la négation de l’autonomie à l’individu et à la société civile.

La menace de la dissolution du lien social

La référence au totalitarisme nous renvoie si on veut réfléchir un peu à Hannah Arendt. Le totalitarisme tel qu’il est décrit par Hannah Arendt n’est pas tant un « régime » politique qu’une « dynamique » autodestructive reposant sur une dissolution des structures sociales. Dans le cas du débat d’aujourd’hui sur le pouvoir d’internet et l’exigence de transparence, le mot totalitaire est utilisé sous son acception policière du terme ; un appareil policier, la prise en main totale de l’éducation pour la baser sur l’idéologie et la mise en place d’un réseau omniprésent de surveillance de l’individu. Pour Arendt, l’absolu : le totalitarisme ; c’est contrôler l’intimité de tout individu, jusqu’à la transformer en atome d’une « masse ». La philosophe dénonce ce contrôle impossible à supporter si l’on tient à la singularité de sa personne.

Force est de constater que l’hydre à quatre têtes formé par Google, Apple, Facebook et Amazon, que Pierre Bellanger, le fondateur de Skyrock appelle « Gafa » est aujourd’hui, le dominant le plus susceptible de dissoudre le social dont parle Arendt. Et sur ce terrain, les anti-transparences et les pro-transparence pourraient se retrouver au nom précisément de la résistance au Big brother. Hannah Arendt a bien compris le paradoxe du secret et de la transparence. La philosophe s’appuie sur une pensée du secret pour démontrer que secret et transparence ne sont pas si contradictoires. Du moins si l’on en considère le versant positif. Au contraire. D’après elle, la parole publique ne peut se construire qu’en s’appuyant sur un « secret », sur une mise à distance, en protégeant les motivations intimes de nos engagements (non parce qu’elles sont mauvaises, mais parce qu’elles ne sont pas traduisibles dans le langage structuré et argumenté que présuppose l’espace public). Sa conception du secret repose sur l’idée qu’il faut pouvoir choisir ce que l’on décide de montrer, de publier et ce que l’on décide de préserver, de dire plus tard, ou de garder pour nos proches. Les sentiments profonds ne sont pas faits pour être communiqués, car ils habitent le cœur humain. En ce sens, le réseau social est selon Arendt, totalitaire. Il participe du Big brother, de manière consentie.

Relativiser

Mais ce qui est grave, pour la démocratie, est-ce le fait que les gens dévoilent leur intimité sans aucune retenue ? On admettra volontiers, dans ce cas, que la part de jeu, le jeu de la communication, le jeu du temps, le jeu de la reconnaissance sont des curseurs dans l’échelle de gravité. On est « addict » par période, selon les circonstances. Cela se soigne, dirait le docteur. On peut en sortir. L’autre pôle de gravité est le pôle technologique, le fait que des géants de l’internet fassent tout pour inciter les internautes à tout se dire et à les rendre prisonniers de cette « prison des échanges », par le biais de sollicitations marketing sans fin ? La discussion porte finalement sur l’échelle de gravité du risque totalitaire dans cette dissolution des structures sociales que la philosophe évoque quand elle parle de « dynamique autodestructrice ». La menace ; est-ce le totalitarisme consenti par les addicts de Facebook dans leur abandon intime aux réseaux sociaux ? Ou bien est-ce le totalitarisme policier, l’usage privatisé que des états, des opérateurs font de la donnée publique, à des fins de manipulation de l’opinion ? Ou les deux ?

Hannah Arendt nous conduit vers le relativisme. Ce qu’elle vise dans son raisonnement, c’est un tiers : l’individu, le citoyen. Florence Hartmann, dans son livre, nous mène sur une piste. Dans sa réflexion sur les « papiers du Pentagone » (1971), Arendt explique que, en classant « secret défense » les documents qui auraient du aller devant les parlementaires, Nixon et le Pentagone ont accru leur puissance et se sont ainsi autorisés à tromper et manipuler le Congrès et l’opinion. « Le secret , la tromperie, la falsification délibérée et le mensonge pur et simple employés comme moyens légitimes de parvenir à la réalisation d’objectifs politiques », coupent les citoyens de la réalité et les privent des « vérités de faits » indispensables au débat politique et à la réflexion démocratique. D’où la nécessité, avance-t-elle, de « garantir le droit à une information véridique et non manipulée, sans quoi la liberté d’opinion n’est plus qu’une cruelle mystification ». Bref, une forme de transparence qu’on pourrait qualifier de relative.

Dans la société submergée par l’information, la masse de données est si importante qu’un outil est nécessaire pour faire le tri entre les informations pertinentes et celles qui le sont moins. Question d’efficacité. La parole déballée ou débridée est parfois inaudible et devient silence. La vérité des faits qui se dégage d’une information brut et massive peut devenir contreproductive. Trop d’informations tue l’information. C’est le risque couru par ceux qui prônent l’ouverture des données sans que cette action ne soit accompagnée d’un crible qui permette à l’information de rencontrer une écoute. S’apparentant à de l‘espionnage, la production de documents secrets est ainsi soumise à l’inconvénient d’être reléguée au rayon des règlements de compte et non au rang d’informations utiles. Toute la question est d’effectuer ensuite un travail de vérification et de recoupement, afin de ne pas publier n’importe quoi. Aussi bien, les médias sont-ils des relais utiles à condition qu’ils investissent cette mission d’analyse. Or, dans l’ère du fast média, cette mission, à quelques exceptions près, laisse à désirer.

Le citoyen et la conscience éclairée

Le tiers relatif porté par la vigilance citoyenne est de nature à faire bouger cet univers de la médiation. Les éléments du « relativisme » sont l’évaluation, la situation historique, la condition psychologique, la dialectique du risque et de la précaution, la responsabilité. C’est ce qu’on appelle en d’autres termes, l’intelligence humaine. Elle constitue la marque distinctive du processus démocratique dans ce qu’il a de complexe et de nécessaire pour le bien commun. Finalement, pour éviter les confusions et illusions entretenues par le jeu de la transparence et du secret, n’est-il pas plus pertinent de remplace ce couple « transparence et secret » par le joli mot de « conscience » ?

Le débat sur la transparence/secret rejoint le combat mené de tous les temps par les acteurs de la conscience, les fameuses « consciences éclairées ». On pense aux écrivains, à Zola et « J’accuse », à Romain Rolland quand il voit poindre le danger de la guerre de 1914 ( dans son livre « Jean-Christophe »), on pense aux chercheurs dans leur quête de la vérité scientifique, on pense aux journalistes d’investigation qui risquent parfois gros pour donner les informations nécessaires au débat public. « Quand la presse cessera de déranger les importants, il faudra s’inquiéter », disait le philosophe Alain.

On pense aussi évidemment aux lanceurs d’alerte, dont Florence Hartmann nous conte la vie dangereuse. Les lanceurs d’alerte ne visent rien d’autre, quand ils ouvrent les documents secrets qu’à opposer à une force de frappe menaçant les libertés, une force de frappe défendant les libertés. L’ouverture des données est à leurs yeux un devoir citoyen, un exercice de la conscience individuelle contre l’immoralité de pratiques ou de stratégie militaires, étatiques, économiques. Certains parleront de résistance. Pour être pleinement admise dans le jeu démocratique, la fonction de lanceur d’alerte est donc nécessairement une fonction citoyenne. Elle doit non seulement être protégée mais défendue pour que la solitude de ces « témoins » trouve « son public ».

Restons-en au mot de « conscience » dont la force d’évocation traverse les époques et nous montre que le combat pour l’information et la vérité reste la clé de la démocratie.


Vos commentaires

Posté le 20 juin 2015 à 15:34 , par Mitzi Teece

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