L'Observatoire

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Thérèse Clerc, une femme remarquable

Place publique, le 17/02/2016

En hommage à Thérèse Clerc, féministe, 85 ans, fondatrice de la Maison des Babayagas à Montreuil, récemment décédé. Interview paru dans le livre de Yan de Kerorguen : "les seniors ont de l’avenir" . Editions Yves Michel

Vous êtes la fondatrice de la Maison des Babayagas et l’inspiratrice de l’habitat pour les femmes âgées. Quel est votre parcours ? J’ai quatorze petits enfants. Je suis issue d’un milieu conservateur et chrétien. Mais très tôt, ayant le goût de la vie collective j’ai changée de paroisse pour agir aux côtés des prêtres ouvriers. Les pauvres, le colonialisme, le mouvement de la paix ont été mon église. Par nature, je me sens libertaire. Mai 68 a considérablement marqué ma vie. Après vingt ans de vie conjugale pas très heureuse, cet évènement a été un souffle poétique inoubliable qui a marqué changé mon existence et pour moi une résurrection plus qu’une révolution.

Quel est le fondement de votre engagement ? Je suis militante féministe depuis cette époque. La lutte pour la contraception, l’avortement libre et gratuit ont été des moments importants. Dans les collectifs de femmes qui se retrouvaient dans la Tour 47 de la faculté de Jussieu, il y avait des Madame Toulemonde. C’était important de parler de son intimité. La prise de parole rend lucide. Les femmes se plaignaient beaucoup de leur vie familiale en couple. Elles se sentaient captives d’un devoir. La vie confortable n’était pas pour tout le monde. Le mari ivre, la pauvreté, la violence, le sexe, tous les récits se ressemblaient. Ils parlaient du corps. La politique des femmes naissait dans ces réunions. Les maîtres mots étaient la libération sexuelle. Le corps devenait soudainement politique. L’auteur que nous lisions était en particulier Wilhelm Reich « Ecoute Petit Homme » qui a développé la théorie de l’orgone et de l’orgasme.

Vous êtes toujours féministe ? Plus que jamais. Il y a encore beaucoup à faire sur l’égalité des hommes et des femmes. En particulier sur l’égalité des salaires, la parité dans la représentation politique. Lors d’une réunion sur le sujet du vieillissement en assemblée parlementaire, il y avait dix hommes et deux femmes sur l’estrade. La mixité est une grande idée, mais elle n’existe pas vraiment dans les faits.

Comment voyez-vous la société aujourd’hui ? Aujourd’hui, nous subissons une sorte d’apathie politique de régression collective. Nous fabriquons des structures politiques mais pas des idées. Exception faite de ce qui se fait sur le temps choisi ou sur l’écologie. L’utopie est le plus désirable des écoles. Et la culture reste le sel de la terre. C’est ce dont l’humanité a le plus besoin avec le collectif et après le pain. Nous avons pourtant tout loisir d’inventer notre propre vie autour du plaisir, du bien être, du lien social et de l’intelligence, comme le font, par exemple, les créatifs culturels .

Etes vous heureuse ? Quels sont les éléments de votre bonheur ? Je pense avoir une aptitude au bonheur car je suis d’un naturel optimiste et en bonne santé. La santé est intérieure. J’ai passé des années fabuleuses entre 1968 et 1980. La communauté, c’était magique. L’arrivée du Sida a malheureusement bloqué toute cette énergie. Mon bonheur est d’avoir appris à décrypter la politique, les mouvements sociaux, le travail, le chômage, le logement. Je m’intéresse aux femmes dans l’art et l’anthropologie me passionne. Aujourd’hui, je doute un peu de la société actuelle. Mais l’espérance me guide. L’utopie est nécessaire. Rêver aussi.

Quelles valeurs défendez-vous ? Le collectif est le maître-mot de ma vie. J’inclus dans cette notion la solidarité, le féminisme, la citoyenneté, l’écologie, la laïcité, l’autogestion. J’ai été croyante. Je ne me suis jamais éloigné du sacré. Je trouve que notre époque manque de sacré. Je ne parle pas du zen mais de la métaphysique. Moïse est une grande figure de la religion. Dans l’église de gauche, il y a des gens formidables, en particulier des protestants. Ils sont plus politisés. En eux résonnent les textes sacrés.

Le regard sur les personnes âgées a-t-il changé ? C’est un regard assez indifférent. Les vieux de mon âge ne semblent pas exister. Les responsables politiques ont l’air de trouver qu’on est vieux à 50 ans. A 60 ans, on ne se sent pas du tout vieux. Les babyboomers sont de jeunes retraités. Ils ont surtout connu la vie de l’entreprise. Nous les octogénaires, nous avons connu la résistance, l’occupation, la peur, la police. Dans le club Senior, je trouve plus de vieux syndicalistes qui prennent la parole. Il y a de la vigueur et cela m’amuse. Mais les débats passionnés, les forums où l’on refait le monde sont loin. Un des défauts de notre société est de considérer le vieillissement sous l’angle de la dépendance, sous l’angle du dégénératif. Le regard que porte la société sur les vieux est sous l’angle de l’impotence, de la dépendance. Non, la vieillesse est un très bel âge de la vie. Sur les 17 millions de vieux, 15 millions sont en bon état.

Qu’est ce qui vous a incité à vous intéresser au logement ? Quand ma mère est devenue grabataire, je travaillais encore. J’ai passé cinq années difficiles à l’aider. La mort de la mère est une expérience très douloureuse. Je me suis dit : surtout pas cela pour moi. Je ne souhaitais pas aliéner mes enfants avec ce fardeau. Ayant le goût de l’aventure collective, je me suis lancée dans la réflexion sur l’habitat avec des amies. C’est à ce moment-là que l’idée de La maison des Babayagas est venue, après le décès de ma mère. Le projet qui germait était de concevoir une sorte d’antimaison de retraite gérée par des personnes âgées qui veulent prendre leur vieillesse en main car vieillir c’est vivre, c’est avoir des projets, c’est continuer à être. La vie n’a pas d’âge. J’ai d’abord participé à la création de la Maison des femmes dans une boutique, rue de l’église, à Montreuil. L’association s’est beaucoup impliquée dans le problème des sans papiers. Il y avait une permanence juridique, on organisait des expositions et des débats. On a vite été submergé. On a présenté l’idée d’une maison autogérée aux responsables politiques et institutionnels, mais nous n’avons eu aucune réponse sur ce sujet. Que des vieilles femmes veuillent lancer un projet social innovant n’était pas crédible. Nous avons rencontré beaucoup d’obstacles. Les politiques refusaient l’idée d’une maison pour des femmes vieilles et seules.

Quel a été le facteur déclenchant de la création des Babayagas ? C’est la canicule de 2003. S’il n’y avait eu cette épisode, sans doute ne serions-nous pas là. A la faveur de cet événement, j’avais l’intuition que la question du vieillissement allait devenir exponentielle. Le monde politique a été affolé par le nombre de décès de vielles personnes isolées ou dans les maisons de retraite. Personne ne venait réclamer les morts. Jean-Pierre Brard, qui était alors le maire de Montreuil, voulait faire quelque chose. Il a senti qu’il y avait une carte à jouer avec les femmes sur le plan électoral. C’est un homme intelligent et qui a beaucoup de culture. Le maire a contacté les HLM avec le projet de construire un projet social innovant pour les femmes ayant peu de moyens. La canicule a créé une telle émotion que les médias se sont emparés du sujet. Il y a eu un dossier dans le quotidien Le Monde. Et tout à coup le sujet est monté dans l’opinion. Le projet devenait crédible. Commence alors un long parcours administratif et financier d’une dizaine d’années pour que le projet devienne réalité.

Concrètement, comment s’est déroulée la phase de l’idée à la réalisation ? La mairie a contacté l’office des HLM de Montreuil et a cédé un petit immeuble de trois étages en plein centre ville. Le directeur des OPHLM a reçu 35 projets. Nous avons éliminé tous les projets qui ressemblaient à des EHPAD. Dès le début, cela a été un véritable travail collectif avec des architectes à qui nous avons fait part de nos désirs : l’autogestion, l’écologie, la citoyenneté. Nous voulions être de simples locataires, autonomes, pas des vieilles assistées. Actuellement, dans la maison des Babayagas, il y a une vingtaine de studios avec salle de bain et cuisine. Il y a aussi des lieux collectifs, avec espace bibliothèque, salle de conférence et lieu de réunion. Après quelques années de débats et de combats, les travaux ont commencé en 2009. Il a fallu au total treize années pour que le projet voit enfin le jour. Nous nous définissons comme des semeuses du futur. Notre profession de foi s’énonce en quelques mots : mourir vieux c’est bien, mais vieillir bien c’est mieux.

Comment définissez vous le projet des Babayagas ? Le mot de Babayaga vient des ogresses russes qu’on trouve dans les contes. Babayaga est un combat de femmes. La maison des Babayagas est un lieu de vie pour des femmes âgées, ouvert sur la ville. Les décisions se prennent démocratiquement. La Maison des Babayagas est aussi un espace de partage d’expérience et d’atelier de formation. C’est un espace solidaire d’entraide et de réconfort affectif. Une caisse commune permet d’aider celles qui ont des difficultés financières. Le combat des Babayagas, c’est le combat pour rester autonome. Cela ne coûte donc pas cher à la société. Nous voulons changer le regard des vieux sur eux-mêmes et faire évoluer le regard des gens sur le vieillissement, car d’ici 2050, un tiers de la population française aura plus de 60 ans.

Quelles sont les perspectives ? La maison des Babayagas est une expérience d’innovation sociale, c’est un projet politique, un lieu d’action. il s’agit de promouvoir une large réflexion sur toutes les questions de la vieillesse dans une optique pluridisciplinaire. Le réseau réunit des citoyens et des experts, des anthropologues, des philosophes et des économistes. Les Babayagas font école. IL y a plusieurs projets en cours, à St Priest, à Palaiseau, à Bagneux, à Lons-le Saulnier… Régulièrement nous partageons un repas pour discuter des projets sur le logement social innovant, la création d’un label et d’un vademecum.


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