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"Je suis passé à Auroville..."

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Expérience

Auroville, "ville" située près de Pondichéry en Inde, a été inaugurée en 1968. Création d’un nouvel ordre social et de nouvelles relations économiques... La "ville" a été pensée d’après les "visions" de Mirra, compagne de Sri Aurobindo, penseur indien de l’homme nouveau. Lieu chargé d’utopies, et non moins de contradictions, Auroville attire nombre d’occidentaux. Témoignage de l’un d’entre eux.

Me voici parti pour passer le réveillon de l'an 2000 sous les tropiques, à la (...)

Auroville, "ville" située près de Pondichéry en Inde, a été inaugurée en 1968. Création d’un nouvel ordre social et de nouvelles relations économiques... La "ville" a été pensée d’après les "visions" de Mirra, compagne de Sri Aurobindo, penseur indien de l’homme nouveau. Lieu chargé d’utopies, et non moins de contradictions, Auroville attire nombre d’occidentaux. Témoignage de l’un d’entre eux.

Me voici parti pour passer le réveillon de l’an 2000 sous les tropiques, à la découverte d’Auroville et de Pondichéry, ancien comptoir français situé à 100 kilomètres au sud de Madras-Chennaï en Inde du Sud.
Mon premier contact avec l’Inde se fait dans l’aéroport de Madras où je débarque avec mon billet d’avion et mes travellers chèques. Ayant acquis quelques roupies, je m’engouffre dans un taxi en direction le sud, en pleine nuit. Après quelques heures de goudron, les cahots et le grincement des amortisseurs me signalent que nous arrivons à Auroville. Mais, où suis-je ? Ville du futur en plein Moyen-âge... ?

Du rêve à la réalité ou la difficile concrétisation des utopies

Dès le lendemain de mon arrivée, j’essaie de prendre mes points de repère. Je me promène au milieu des villages indiens et, de temps en temps, j’aperçois des bâtiments de style plus européen ou polynésien. Auroville est un mélange d’habitations grand luxe avec villas, piscines, qui côtoient des huttes de branches d’arbres dont la durée de vie ne saurait excéder 4 moussons annuelles.
Des gardiens surveillent les accès à des entreprises... Me voici intrigué et je découvre l’usine d’assemblage d’ordinateurs qui a été récompensée par le gouvernement indien pour être l’une des entreprises les plus performantes d’Inde. Pourquoi les locaux sont-ils vides ? Les problèmes de management seraient-ils arrivés jusqu’ici ? Auroville, ville de progrès où personne ne devrait viser son intérêt personnel, a déjà été confronté aux faiblesses humaines face aux attraits des gains d’argent. Quand l’entreprise est devenue très rentable, rien n’a été plus facile que de la délocaliser là où il était possible de faire des profits personnels...

Autre exemple : "Aroma", spécialisée dans la fabrication des bâtonnets d’encens, est une des entreprises les plus florissantes d’Auroville. Aujourd’hui, elle utilise la main d’œuvre des villages du sud de Pondy. En effet, bien qu’Aroma soit installée à Auroville, une fois que les coûts de fabrication sont devenus trop élevés à cause des salaires versés aux villageois d’Auroville, il a fallu délocaliser la fabrication là où il y a des plus pauvres, des plus ignorants, car ici comme ailleurs, on ne peut vivre heureux dans la richesse que s’il y a des pauvres. C’est ainsi que les Aurovilliens envisagent de faire travailler des Chinois.
Pour Auroville, Aroma reste une vitrine de réussite, celle d’une entreprise avec des apparences flatteuses, qui cachent en réalité une sécheresse du cœur de certains dirigeants à peine imaginable.

Au détour d’un sentier, je crois apercevoir la Géode de Paris. D’un peu plus près, je constate que c’est le "Matrimandir", qui remplit les mêmes fonctions qu’une cathédrale ou qu’une mosquée : lieu de rassemblement pour la méditation. L’Etat indien a un poste budgétaire pour aider toutes les religions, pourquoi ne pas en profiter à Auroville ? Construction très diversement appréciée, elle nous rappelle que quelle que soit l’œuvre que nous poursuivons, elle ne peut être que diversement jugée, digne d’éloges selon les uns, très répréhensible aux yeux des autres.
Le dôme du Matrimandir est composé de pétales recouvertes d’une fine couche d’or, mais que cette beauté extérieure ne nous fasse pas oublier combien tout ce qui vient de la matière est superficiel. La résolution des problèmes liés à la construction a mobilisé beaucoup de personnes, peut-être davantage que le fait de méditer puisque, aujourd’hui, ce sont essentiellement les touristes qui remplissent le lieu...

Les occidentaux à Auroville

Dans les sentiers de terre, les vélos et les mobylettes font d’incessants va-et-vient : il est difficile de dire que les gens travaillent au sens européen du terme, mais les choses se font, "on s’occupe". Les bâtiments, les maisons sont rarement terminés par manque d’argent et manque d’énergie pour demander les subventions ou les dons. Dans un environnement hostile, quasi-désertique, des pionniers ont réalisé des prouesses techniques en développant une énergie considérable. La foi du charbonnier faisait écho au yoga des œuvres de Sri Aurobindo (voir encadré). Résultat : électricité, eau, services administratifs, techniques, etc. ont vu le jour.
Que faut-il penser des motivations des Européens qui se sont installés à Auroville ? Ont-ils une volonté de progrès personnel ou collectif ? Recherchent-ils un endroit où ils ne seront pas dérangés ? Un besoin de mettre en œuvre le principe de solidarité les pousse-t-il à aider les villageois indiens ? Que se serait-il passé si le gouvernement indien n’avait pas accepté cette ingérence des étrangers ? Selon moi, à côté de personnes très dévouées, on trouve des nostalgiques du pays qui ne cultivent que leur jardin et considèrent qu’ils participent à la vie communautaire en rendant le jardin de leur case agréable à la vue...
Que faut-il penser des excès de certains qui se promènent à longueur de temps pour observer la croissance d’une fleur exotique ? Le problème (le terme est faible) de la relation de l’individu à l’argent est loin d’être résolu car dès qu’un Aurovillien possède un bien, il doit se protéger des vols car la délinquance n’a pas disparu. Au contraire, le déballage de moyens financiers importants au sein d’une population très pauvre n’a fait qu’attiser les jalousies. Même au sein d’Auroville, un Indien n’a pas les mêmes possibilités d’action qu’un Européen... par manque d’argent.

Aujourd’hui, pour devenir Aurovillien, il faut être coopté, faire ses preuves pendant deux ans, avoir l’argent nécessaire pour subvenir à ses besoins sans pour autant travailler. Auroville n’appartient à personne, mais il faut un visa indien pour y séjourner. Impossible d’ignorer les lois internationales, impossible d’oublier la pollution de l’eau, impossible de ne pas subir les dérèglements climatiques, impossible de fermer les portes d’Auroville au tourisme de masse.
Les effets de la mondialisation sont perceptibles : télévision par satellite, téléphones portables, informatisation du système de réservation des guest-houses qui ont fleuri. Même les mœurs changent : alors qu’il est recommandé aux occidentaux d’avoir une tenue vestimentaire correcte, les strings ont fait leur apparition sur la plage d’Auroville. Certaines femmes ont même essayé les seins nus, fait d’autant plus choquant que la plage est fréquentée par les indiennes qui se baignent complètement habillées.
Les mentalités changeront et s’adapteront certainement au fil du temps. Loin d’y voir un mal, c’est l’occasion de comprendre la nécessité d’échanges plus nombreux entre civilisations différentes, non pas pour y imposer une façon de voir personnelle, mais pour comprendre que la richesse vient de la diversité et que la tolérance est à la base des relations harmonieuses entre individus. Il m’est difficile de dire que j’ai rencontré à Auroville des hommes qui m’ont fait ressentir cette émotion communicative...

Auroville : laboratoire des utopies

Auroville est un microcosme, qui aurait voulu faire l’économie des échanges commerciaux de type traditionnel. Mais, il est impossible de vivre en autarcie et la solidarité des hommes de toute la terre est aujourd’hui indispensable à son évolution. Faut-il qu’il y ait d’autres Auroville ? Peut-on considérer Auroville comme un laboratoire ? Selon moi, le laboratoire d’expérimentation est l’homme et c’est en apprenant à se connaître que l’homme s’améliorera. Auroville se voulait un lieu de progrès, mais, en s’isolant, Auroville court le risque de se voir dépassée par le progrès des autres régions de l’Inde et des autres pays. Ce qui était extraordinaire il y a 20 ans ne l’est plus aujourd’hui. La volonté de travailler à la construction dans un désert nécessite une âme de pionnier. Aujourd’hui, il faut assurer le quotidien et c’est maintenant que la croissance va confronter les Aurovilliens à de nouveaux défis : faire vivre 50 000 personnes de plus dans un pays où on sait ce que veut dire "surpopulation".
En France, les problèmes d’hébergement de masse ont entraîné l’arrivée de barres de béton. A Auroville, ils envisagent la construction des premiers appartements. Comment vont-ils vivre l’expérience de la co-propriété collective ?

Pendant mon séjour, j’ai rencontré de nombreux Français qui étaient venus à Auroville à ses débuts et qui m’ont dit : "quels changements depuis 20 ans !!!". Auroville permet de vivre des expériences qu’on ne peut quasiment pas vivre ailleurs, à condition de respecter les règles en vigueur à Auroville. Les réalisations sont des tentatives de mise en œuvre du "rêve" de la compagne de Sri Aurobindo (voie encadré). N’oublions pas que la philosophie n’était pas destinée à une poignée de "happy few", des heureux élus que seraient les Aurovilliens. Au contraire, tous les êtres sans exception ont droit au bonheur ; il convient de faire en sorte que les conditions matérielles de vie leur permettent de réaliser ce bonheur intérieur.
Aujourd’hui, Hubert Reeves nous promet : "la vie va continuer sur Terre, mais sans l’homme". Apocalypse now ? Je retournerai bien volontiers dans quelques années pour observer les changements réalisés à Auroville. Car, si ce laboratoire du progrès est efficace, il ne peut être valorisé que par les changements qu’il opère dans l’homme et dans son environnement. J’ai quitté Auroville en émettant un souhait : que la volonté de changement ne soit pas une simple utopie et que évolution se conjugue avec amélioration.

Auroville : histoire et philosophie
Nous sommes en Europe, en 1900. Les Anglais occupent l’Inde et les Français se sont installés à Pondichéry car à défaut de pétrole ou de diamants, il y a des épices.
Des Indiens n’apprécient pas de voir leur pays gouvernée par une tête couronnée d’un pays qui prend leurs richesses et leur impose un mode de vie et de penser différents. Voici qu’une révolution éclate et à sa tête l’un des plus grands penseurs des temps modernes : Sri Aurobindo. Les Anglais se dépêchent de le mettre en prison à Alipore.
La France est déjà une terre d’asile : Sri Aurobindo se réfugiera à Pondichéry, comptoir français où il créera un Ashram, lieu d’enseignement et de pratique philosophique, persuadé que le changement le plus important pour l’homme ne peut venir que de l’homme par sa propre transformation. Il abandonne complètement la lutte sociale et se consacre à la philosophie notamment en faisant la synthèse de toutes les religions et des systèmes de pensées existants. La synthèse des yogas permet à celui qui met en œuvre cet enseignement, de condenser, en une seule incarnation, son évolution et d’atteindre la perfection de l’être. C’est l’aventure de la conscience qui, de toute éternité, cherche à se manifester notamment en l’homme, qui n’est qu’un animal de transition.
Avec sa compagne, Mirra, il développera son Ashram et vivra des moments d’une rare intensité qui lui feront dire que le "supramental a commencé sa manifestation sur la Terre". L’homme nouveau est arrivé ! Sri Aurobindo quitte son corps le 5 décembre 1950.
Vers 1960, le gouvernement indien décide de mettre en œuvre "la révolution verte", qui consiste à mieux exploiter les richesses de la terre pour réduire les besoins alimentaires de sa population. C’est à cette époque que Mirra, la compagne de Sri Aurobindo, décide de créer une ville nouvelle : Auroville, qui n’appartiendrait à personne, à aucun Etat.
Le 28 février 1968, Auroville est inaugurée, une poignée de terre des 121 Nations et des 23 Etats indiens est déposée dans une urne, symbolisant l’effort pour la paix mondiale, l’amitié, la fraternité, l’unité. Des hommes et des femmes de tous pays construisent des habitations, des entreprises, des fermes, installent l’électricité, l’eau et des stations d’épuration écologique, etc.
Un nouvel ordre social, de nouvelles relations économiques, tout est à créer d’après les "visions" de Mirra. Le terme "vision" est fréquemment utilisé dans cette partie de l’Inde pour signifier une pensée constructive du futur. De nombreuses guest-houses accueillent les candidats à l’installation et les visiteurs d’un jour qui veulent découvrir une autre façon de vivre.
Le rêve de Mirra
"Un Rêve. Il devrait y avoir quelque part sur la terre un lieu dont aucune nation n’aurait le droit de dire : "Il est à moi" ; où tout homme de bonne volonté ayant une aspiration sincère pourrait vivre librement comme un citoyen du monde, et n’obéir qu’à une seule autorité, celle de la suprême vérité ; un lieu de paix, de concorde, d’harmonie, où tous les instincts guerriers de l’homme seraient utilisés exclusivement pour vaincre les causes de ses souffrances et de ses misères, pour surmonter ses faiblesses et ses ignorances, pour triompher de ses limitations et de ses incapacités ; un lieu où les besoins de l’esprit et le souci du progrès primeraient la satisfaction des désirs et des passions, la recherche des plaisirs et de la jouissance matérielle.
Dans cet endroit, les enfants pourraient croître et se développer intégralement sans perdre le contact avec leur âme ; l’instruction serait donnée, non en vue de passer des examens ou d’obtenir des certificats et des postes, mais pour enrichir les facultés existantes et en faire naître de nouvelles. Dans ce lieu, les titres et les situations seraient remplacés par des occasions de servir et d’organiser ; il y serait pourvu aux besoins du corps également pour tous, et la supériorité intellectuelle, morale et spirituelle se traduirait dans l’organisation générale, non par une augmentation des plaisirs et des pouvoirs de la vie, mais par un accroissement des devoirs et des responsabilités.
La beauté sous toutes ses formes artistiques - peinture, sculpture, musique, littérature - serait accessible à tous également, la faculté de participer aux joies qu’elle donne étant limitée uniquement par la capacité de chacun et non par la position sociale ou financière. Car dans ce lieu idéal, l’argent ne serait plus le souverain seigneur ; la valeur individuelle aurait une importance très supérieure à celle des richesses matérielles et de la position sociale. Le travail n’y serait pas le moyen de gagner sa vie, mais le moyen de s’exprimer et de développer ses capacités et ses possibilités, tout en rendant service à l’ensemble du groupe qui, de son côté, pourvoirait aux besoins de l’existence et au cadre d’action de chacun.
En résumé, ce serait un endroit où les relations entre êtres humains, qui sont d’ordinaire presque exclusivement basées sur la concurrence et la lutte, seraient remplacées par des relations d’émulation pour bien faire, de collaboration et de réelle fraternité. La terre n’est pas prête pour réaliser un semblable idéal, parce que l’humanité ne possède pas encore la connaissance suffisante pour le comprendre et l’adopter, ni la force consciente indispensable à son exécution ; et, c’est pourquoi je l’appelle un rêve. Pourtant, ce rêve est en voie de devenir une réalité ; et c’est pour cela que nous nous efforçons à l’Ashram de Sri Aurobindo, sur une toute petite échelle à la mesure de nos moyens réduits. La réalisation est certes loin d’être parfaite, mais elle est progressive ; et, petit à petit, nous nous avançons vers notre but qui, nous l’espérons, pourra un jour être présenté au monde comme un moyen pratique et efficace de sortir du chaos actuel, pour naître à une vie nouvelle plus harmonieuse et plus vraie".
(Texte écrit en août 1954)

Des utopies concrètes

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Témoignage

Après une journée "perdue" dans les grandes messes du FSE (Forum social européen) 2003 à Paris/Saint-Denis, j’ai décidé de choisir des séminaires plus interactifs et plus en cohérence avec mes propres aspirations. Un titre très bref dans le programme m’a intrigué : atelier sur les utopies concrètes.

FSE 2003, dédale de conférences, séminaires, ateliers, etc. Lorsque j'ai enfin trouvé le théâtre d'Ivry, les deux animateurs de l'atelier sur les utopies concrètes étaient entourés de cinq (...)

Après une journée "perdue" dans les grandes messes du FSE (Forum social européen) 2003 à Paris/Saint-Denis, j’ai décidé de choisir des séminaires plus interactifs et plus en cohérence avec mes propres aspirations. Un titre très bref dans le programme m’a intrigué : atelier sur les utopies concrètes.

FSE 2003, dédale de conférences, séminaires, ateliers, etc. Lorsque j’ai enfin trouvé le théâtre d’Ivry, les deux animateurs de l’atelier sur les utopies concrètes étaient entourés de cinq participants assis en cercle ; chacun avait pris place sur la scène. Avant de me dire que les réunions sans stars font fuir le public, je m’assieds et écoute ce qui se dit.

Les animateurs nous présentent les principes de leur association sur l’utopie concrète :
- le principe de l’autonomie
- le principe du bien-être
- le principe de la coopération
- le principe de la communication - le principe du respect

Une heure plus tard, nous étions déjà 40 participants et nous nous sommes répartis en deux groupes. Un premier groupe devait dresser un inventaire aussi exhaustif que possible d’expériences d’utopies déjà mises en œuvre et un deuxième groupe devait explorer le champ de signification de "l’utopie concrète". On m’a chargé, dans ce deuxième groupe, de restituer la synthèse des réflexions d’une vingtaine de personnes, plutôt jeunes. Voici quelques extraits de ce débat d’une heure et quelques verbatim sur des interprétations très personnelles de l’utopie concrète.

A première vue, l’intitulé de l’atelier paraissait une contradiction en soi, car l’étymologie du mot utopie ("le lieu qui n’est pas") semble interdire sa juxtaposition à une expérience sociale concrète. Nous sommes tombés d’accord pour conserver ce titre afin de décrire des projets réalisés à l’échelle locale dont la généralisation à l’échelle nationale, européenne, voire mondiale pose problème. En effet, la généralisation "d’utopies concrètes", telles que les éco-villages, les systèmes d’échanges locaux (sel), la “permaculture” (1), le covoiturage, les magasins et restaurants où le client paie selon ses ressources, etc. trouve ses limites non seulement dans la résistance du pouvoir politique, mais dans le comportement de bon nombre de nos concitoyens qui refusent de vivre dans un tel monde.

Les prototypes d’utopies concrètes n’atteignent souvent pas une taille critique suffisante pour qu’on envisage leur généralisation et bon nombre d’utopies se heurtent tout simplement aux structures existantes. C’est pourquoi, notre groupe a décidé d’échanger sur des utopies dont nous rêvons sans pouvoir démontrer leur faisabilité (utopie concrète).

Les principes suggérés par les organisateurs pour identifier une utopie n’étaient pas considérés comme suffisamment pertinents par le groupe pour qualifier une expérience de vraiment utopique. Alors, chaque participant a tenté d’exposer ses propres critères pour mieux définir ce qu’il entend par utopie :
- "l’utopie n’est pas la restructuration du même système par d’autres moyens",
- "l’utopie, c’est le bonheur universel, une nouvelle façon de penser, une vie plus en cohérence avec nos propres identités",
- "“des communautés intentionnelles” qui se caractérisent par l’auto-gouvernement, de manière non-hiérarchique et qui permettent de nouveaux styles de vie",
- "un rêve collectif vers lequel on tend (= une idée régulatrice), mais le chemin est plus important que le but (or, "l’utopie crée le chemin, l’utopie c’est déjà emprunter le chemin")",
- "il faut distinguer les utopies parcellaires que l’on vit déjà à titre personnel de l’utopie collective qui consistera à faire partager ces premières à d’autres personnes",
- "l’utopie, c’est s’extraire des contingences, se permettre de rêver d’une autre société et à force de pratiquer ce changement imaginaire de la réalité, de changer ses cartes mentales, et d’agir et de penser différemment",
- "communiquer davantage et avec plus de monde au lieu de s’ignorer, de se concurrencer, voire de se combattre : mieux vaut parler que de se faire la guerre (cela commence dans la famille et s’achève dans les relations bilatérales internationales)",
- "l’enjeu n’est pas d’imaginer un monde différent, mais de le réaliser ; comment vivre l’utopie ici et maintenant ?",
- "comment susciter le goût de l’utopie chez les autres ?".

Après ce tour de table, nous sommes revenus à la question de départ : pourquoi devrait-on avoir des utopies ? Les réponses ont été de trois ordres :
- "parce que l’on souffre, par détresse",
- "car on ne se satisfait pas uniquement de l’existant et que l’on aspire à un monde meilleur, à un épanouissement...",
- "par pure gourmandise, hédonisme, car on veut travailler moins, avoir plus de liberté pour assouvir ses envies (désirs)...".

Ainsi, les raisons sont diverses pour rêver aux utopies, mais ne répondent pas vraiment à la question posée ; il ressort de notre tour de table que chacun a sa définition personnelle de l’utopie. Alors nous nous sommes posés la question suivante : "Comment passer du niveau individuel, de l’utopie "privée" au partage de son utopie, à la création d’une utopie collective ?"

Plusieurs pistes ont été évoquées, mais nous avons manqué de temps pour les approfondir :
- "Informer sur la force du “bon exemple”, le défricheur de nouveaux styles de vie (en société)",
- "prendre le risque de changer sa vie (éventuellement en sacrifiant la sécurité)",
- "essayer de se retrouver avec ceux qui partagent les mêmes utopies",
- "prendre conscience de ses peurs face à une vie inconnue, une société inexpérimentée",
- "commencer à agir avant d’avoir tout analysé intellectuellement au risque de se tromper",
- "communiquer ses rêver et communiquer sur ses rêves".

Ces débats m’ont inspiré une réflexion personnelle : celui qui rêve de temps en temps de vivre dans un monde libéré de toutes les tares qui nous tracassent quotidiennement se bâtit sa propre utopie. Cependant, on peut se demander si cette gymnastique mentale n’a pas d’autres buts que de balayer le champ des avenirs possibles tout en sachant qu’aucun d’eux ne se réalisera jamais exactement tel que l’on a imaginé.

Pour poursuivre la réflexion, le site des utopistes chez Passerelle éco a le mérite d’avoir osé penser l’utopie : http://www.passerelleco.info/utopiesconcretes/

(1) C’est dans les années 70 que les Australiens Bill Mollison et David Holmgren jettent les bases de la permaculture (contraction de "permanent culture") avec la publication du livre Permaculture One. Trois principes éthiques sont à la base de la “permaculture” :
1. Prendre soin de la Terre
2. Prendre soin des gens
3. Limiter la consommation et la reproduction, et redistribuer les surplus

Pièces jointes

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L’utopie : attention aux dérives totalitaires de nos rêves collectifs !

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Témoignage

Comment rêver collectivement sans nier les subjectivités ? Comment se projeter dans une société utopique en respectant la diversité humaine ? Telles sont quelques unes des questions auxquelles Europe citoyenne, dans sa démarche prospective sur l’Europe, a été confrontée. Témoignages.

"Europe citoyenne" est un collectif de citoyens qui souhaitent participer activement à l'évolution de l'Europe en faisant de la prospective thématique sur l'Europe. Cette démarche consiste à développer des (...)

Comment rêver collectivement sans nier les subjectivités ? Comment se projeter dans une société utopique en respectant la diversité humaine ? Telles sont quelques unes des questions auxquelles Europe citoyenne, dans sa démarche prospective sur l’Europe, a été confrontée. Témoignages.

"Europe citoyenne" est un collectif de citoyens qui souhaitent participer activement à l’évolution de l’Europe en faisant de la prospective thématique sur l’Europe. Cette démarche consiste à développer des scénarios sur des thèmes tels que l’éducation, la démocratie locale, la politique de la communication, le peuple, la société multiculturelle en Europe à l’horizon 2020. Nous projetons sur un scénario tous nos espoirs les plus utopiques et sur un autre ("l’anti-utopie") toutes nos craintes à l’égard de l’avenir de l’Europe. Après une esquisse des principaux objectifs de chacun des scénarios, nous les déroulons sous forme de courts récits (sociologique, journalistique, littéraire...).

L’utopie autoritaire

Nous nous sommes aperçus que nos scénarios utopiques pouvaient nous amener à développer des projections autoritaires et contraignantes pour les citoyens. C’est le cas, par exemple, quand nous déplorons une éducation morale défaillante, un manque flagrant de contrôle des centres de pouvoir, un manque d’intérêt et d’engagement pour la chose publique chez beaucoup de nos concitoyens.

Certains de nous sont tentés par le fait de rendre le vote obligatoire aux élections européennes, voire au référendum sur le traité constitutionnel. D’autres revendiquent la création de taxes européennes et le renforcement des responsabilités de l’Europe dans le fonctionnement de ses Etats-membres afin que les citoyens reconnaissent le rôle pratique de cette entité politique lointaine. Toutes ses revendications impliquent une rupture assez nette avec la culture politique de l’Europe d’aujourd’hui et les moyens pour réaliser cette utopie devraient s’exercer par une certaine contrainte et une remise en cause de nos sociétés de providence où le citoyen "free-rider" (profiteur abusant du système social) est largement répandu.

Il faut bien prendre conscience de la tendance quelque peu totalitaire que sous-tendent certains concepts d’avenirs utopiques, et nous interroger sur les pertes de libertés, de créativité et de bien-être causés par ce genre de scénarios "autoritaires" qui supposent de prendre des mesures de rééducation et de surveillance... au nom d’un bien commun utopique.

L’utopie totalisante

Nous sommes ainsi pris à contre pieds, nous apercevant que notre travail d’élaboration d’utopies remue de vieux démons favorisant une normalisation selon un seul et unique moule. Le vingtième siècle nous a immunisé contre ces tentations de vouloir changer les hommes pour leur bien. Il nous faut apprendre à être plus sensibles à des changements davantage orientés vers la diversité, plus lents, plus réformateurs qui tiennent compte de l’inertie des traditions, des cultures locales, des aspirations de nos individualités.

Nous avons peu l’habitude de travailler sur la prospective. Nous sommes plutôt réactifs, bien souvent dans la plainte, particulièrement par rapport à l’Europe. Aussi, il faut bien reconnaître que nos puissances d’invention, notamment du quotidien, sont faibles. De même, nos scénarios "roses" comme nos scénarios "noirs" (anti-utopique) se trouvent infectés par le radicalisme des utopies, car l’évolution lente et la politique des petits pas sont rarement spectaculaires et difficiles à communiquer à grands traits. La prospective devient ainsi la victime de notre faiblesse à imaginer avec profondeur mais aussi avec nuance l’avenir.

Les membres d’Europe citoyenne admettent que des revendications telles qu’un service civil pour l’Europe, une citoyenneté européenne accrue, des élus qui respectent leur mandat sont moins spectaculaires et simplificatrices qu’une revendication finalement aussi floue que celle d’une "Europe sociale". Le réformisme est devenu impopulaire et le décalage entre les discours politiques radicalisés et la réalité politique ne cesse de s’accroître.

L’utopie et l’anti-utopie : visions d’impasses ?

Enfin, nous attribuons aux visions utopiques de l’avenir un rôle de garde-fou pour détecter les impasses et fixer les bornes des réalités supportables. Ainsi, l’utopie ne nous sert paradoxalement pas comme idéal globalisant pour lequel nous nous battons en tant que militant, mais plutôt en tant que source de multiples points de vigilance, de réflexions à approfondir, de scénarios contrastés à construire, c’est-à-dire jamais tout "rose".

Au lieu de promouvoir un seul nouveau modèle pour l’Europe, n’y a-t-il pas lieu de développer une multitude de projets européens qui puissent mieux refléter la multitude d’espoirs individuels de l’Europe.

Ainsi, nous nous sommes prêtés à une petite enquête, sans prétention, pour rappeler que dans notre société, mais sans doute aussi de tout temps, les individus, c’est-à-dire chacun d’entre nous pris individuellement, avons des rêves et des aspirations singuliers. Nous avons posé la question suivante à plusieurs personnes : "Quelles seraient, selon vous, les capacités d’un jeune de 18 ans à sa sortie du système de formation initiale tel que vous le rêvez en Europe en 2020 ? Donnez 3 mots clés".

Voici quelques réponses :
- Une femme, Française, entre 35 et 50 ans : anglais, culture, générale, spiritualité ;
- Un homme, Allemand, entre 35 et 50 ans : maîtrise de 2 langues actives et de 3 langues passives ;
- Un homme, Français, plus de 50 ans : esprit critique, talent artistique, apte à débattre ;
- Un lycéen, Français : communiquer, lire, comprendre ;
- Une femme, Belge, plus de 50 ans : tolérance, intérêt pour les autres cultures, ouverture d’esprit.

Les 5 résultats donnés n’ont pas de valeur représentative. Nous en avons recueillis beaucoup plus mais la quantité a peu à voir avec ce que nous voulons montrer. Ces quelques réponses illustrent que nos rêves, nos utopies varient d’une personne à l’autre. Elles ne sont pas forcément contradictoires. Elles peuvent même se rejoindre en partie et, sans doute, se compléter.

Ne sacrifions pas nos rêves individuels aux utopies qui, au nom du bonheur collectif, nous demandent d’abandonner nos subjectivités. Par contre, apprenons à enquêter sur nos propres rêves et nos propres aspirations pour contribuer à produire de l’utopie, de l’utopie respectueuse de la diversité humaine.

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Date de création : 1950 Objectif : Organiser des échanges de correspondance entre des détenus et des personnes prêtes à leur apporter une écoute et un soutien moral (National). Activités : Créé en 1950, le Courrier de Bovet, du nom de sa fondatrice Madame de Bovet, est une association nationale loi 1901 qui propose aux détenus un accompagnement épistolaire afin de faciliter leur (ré)insertion (...)