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Soldes migratoires…

Le journal d’un retraité par Bruno Tilliette, le 4/05/2015

Le 2 mai, en une seule journée, ce sont près de 3 500 migrants qui ont été recueillis par les garde-côtes du dispositif de sauvetage européen en Méditerranée. Ils étaient également 3 800 et 2 800 secourus par les patrouilleurs italiens, les 12 et 13 avril derniers. Entretemps, plus de 800 sont morts noyés. Encore d’autres barcasses surchargées sombrent-elles peut-être sans que nous en ayons connaissance. Pertes corps et biens d’hommes, de femmes d’enfants fuyant la famine et la terreur et qui n’auront pour toute sépulture que les eaux autrefois civilisées de « mare nostrum », notre mer.

Humanité

Que faire ? Évidemment, réaction du cœur, il faut remédier à l’urgence et tenter de les sauver par tous les moyens. Et l’Europe, vers laquelle se tournent tous les regards réprobateurs, a évidemment les moyens d’une opération de sauvetage de grande envergure. Après avoir quelque peu tergiversé, laissant les Italiens se débrouiller tout seuls, elle semble avoir pris la mesure du problème.

Nous allons donc recueillir chaque jour quelques milliers de personnes à bout de souffle pour les soigner, les retaper et les installer dans des camps de fortune, ce qui sera momentanément toujours mieux pour eux que l’enfer qu’ils ont quitté. Une majorité de ces réfugiés sont en effet des Syriens qui ont fui leur pays à feu et à sang, les autres viennent d’Afrique noire ou des pays du Maghreb et tentent d’échapper à la misère économique.

En les accueillant ainsi, en leur évitant une mort certaine, nous aurons agi en toute humanité et selon nos valeurs européennes. Heureusement. Mais après ? Comment continuer à nous comporter en toute humanité ? Selon les chiffres de la Commission européenne, 270 000 migrants en situation irrégulière sont entrés en Europe en 2014, en augmentation de 155% par rapport à 2013. Au rythme actuel, ces chiffres risquent d’être pulvérisés en 2015. Plus nous ouvrirons nos portes, en effet, plus nous donnerons d’espoir aux candidats au voyage et plus nous encouragerons les passeurs à augmenter leur flot en les entassant dans des cargos sans pilote destinés à la casse. Plus nous ne sauverons, plus il y en aura à sauver, car les sources du malheur semblent aujourd’hui intarissables. Et nous aiderons ainsi, indirectement, Bachar el-Assad et Daesh à continuer leur guerre immonde, les passeurs à développer de nouvelles et lucratives filières et tous les responsables des États déficients à continuer de ne rien faire pour leurs peuples. En faisant le bien, nous contribuerons aussi au mal.

Innommable

Je vais écrire quelque chose d’innommable contre quoi je m’élève évidemment radicalement. Le seul moyen efficace d’endiguer le flux, selon une forme un peu perverse de morale conséquentialiste, serait de couler systématiquement les embarcations pendant plusieurs mois : nous tuerions les espoirs de départ et les espoirs de profit et nous obligerions, peut-être, ceux qui poussent leurs populations à fuir à les prendre un peu mieux en charge, voire nous pourrions rêver de voir ces populations se révolter et les chasser. La méthode apparemment moins cruelle de ramener systématiquement les bateaux vers leurs côtes d’origine n’aurait aucun effet : elle ne dissuaderait pas les migrants potentiels et doublerait les gains des passeurs.

Mais puisque par bonheur, il nous reste un peu de grandeur d’âme et que nul ne songe à ces mesures radicales, quelles solutions humaines allons-nous trouver pour faire face à l’arrivée de 300, 400 ou 500 000 migrants en détresse chaque année et sans doute pour de nombreuses années encore ? Sur le long terme, on peut miser sur le développement de ces pays et la fin des guerres, non sans rappeler que nous avons nous-mêmes largement contribué à la déstabilisation de ces régions, notamment, en ce qui concerne la France, par une opération soi-disant « humanitaire » mal préparée et mal suivie en Libye*. Mais, dans l’immédiat, comment allons-nous gérer ces populations démunies arrivant sur notre sol et dont nous déchargeons, en réalité, essentiellement sur le sol italien ?

Aporie

Nous nous trouvons devant ce que j’appellerai une « aporie morale ». D’un côté, le sentiment humain, l’émotion qui nous enjoint de ne pas les laisser mourir sur leurs rafiots. De l’autre le sentiment politique qui nous rappelle que l’immigration, clandestine ou pas, est vécue désormais comme un problème à forte charge émotionnelle dans nos sociétés. Nous pouvons un moment être bouleversés par le visage de nos frères souffrants et vouloir apaiser leur souffrance, mais une grande partie d’entre nous rejette en même temps ce qu’ils représentent globalement, une immigration « étrangère », pourvoyeuse de désordre et déstabilisante. N’y a-t-il pas parmi eux des terroristes potentiels, des voleurs de poule et de travail, tout au moins ? Nous nous apitoyons sur les personnes, mais nous craignons la « catégorie » à laquelle nous les faisons appartenir. Il faut les sauver, mais sans accepter les conséquences de ce sauvetage, c’est-à-dire les héberger durablement, leur donner un travail, les accepter parmi nous.

Je comprends le malaise des politiques qui sentent sûrement cette contradiction. Ils partagent notre commisération, mais ils en voient le contrecoup économique et social. Ce qu’on leur demande de faire aujourd’hui leur sera reproché demain.

Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, blâmait récemment les dirigeants européens de leur pusillanimité envers ce problème. Ils ne se mobilisent pas assez, tançait-il. Aurait-il la même belle posture morale s’il était toujours à la tête de son petit pays ploutocratique, le Luxembourg, paradis fiscal qui a le plus haut PIB mondial par individu ? Proposerait-il à chacun de ses 560 000 habitants privilégiés d’accueillir une famille d’immigrés ? Moi-même, qui semble donner des leçons, accepterais-je de loger et d’aider financièrement un de ces déshérités alors que j’en aurais la place et les moyens ?

Accueil

Notre vernis éthique craque rapidement devant la réalité des faits, nos engagements de principe cèdent facilement quand il faut s’engager concrètement. Qu’on les sauve et qu’ils nous laissent tranquilles !, voilà au fond ce que nous pensons.

Alors, quand la morale fluctue, il faut dépasser ses états d’âme et s’en remettre à la raison. Puisque nous avons décidé de venir en aide à ces migrants, nous devons aller jusqu’au bout et leur permettre de reprendre ici une nouvelle vie, quoi qu’il en coûte économiquement, socialement et politiquement. Puisque nous savons que, même si nous étions tentés de fermer hermétiquement nos frontières, nous ne pourrions jamais y parvenir parce que des centaines de milliers de personnes sont prêtes à mourir dans l’espoir de vivre mieux chez nous, ouvrons-les, au contraire et faisons de cette « menace » une opportunité. Puisque nos populations européennes, dans leur ensemble, sont sur le déclin, sachons profiter sereinement de cet apport extérieur. Au lieu de subir la mondialisation économique, choisissons la mondialisation humaine, l’échange entre les personnes plutôt que le seul échange des marchandises. L’Union européenne est la première puissance économique mondiale, elle ne le restera que si elle sait s’ouvrir à tous les autres.

Gavés que nous sommes, nous nous sentons sans projet et sans avenir. Partager un peu plus, concrétiser les valeurs humanistes dont nous nous revendiquons, essayer d’améliorer la vie des hommes, cela ne pourrait-il pas être un projet européen qui nous mobiliserait ? Mais qui osera décréter l’accueil des immigrants « grande cause européenne » ?

* Nicolas Sarkozy se défend aujourd’hui de cette intervention calamiteuse qui a aussi déstabilisé le Mali, en disant que lui au moins « il a agi, il a fait quelque chose ». Nous ne pouvons qu’espérer que ce « faiseur » nocif, cet agitateur énervé ne revienne pas au pouvoir pour d’autres actions aussi désastreuses. Car, visiblement, il se moque des conséquences de ses actes, l’action en soi lui semblant une vertu.


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