Magazine Novembre 2016

diminuer augmenter Bookmark and Share

Sie kommen !

Le journal d’un retraité par Bruno Tilliette

Le très sinistre Robert Ménard, ci-devant maire de Béziers - qu’on devrait plutôt dire d’extrême dextre, même s’il vient effectivement de la gauche, comme les mauvais présages (c’est l’origine du mot « sinistre ») - a récemment fait placarder, sur les murs de sa ville, une écœurante affiche où l’on voit un groupe de personnes, d’évidente origine maghrébine ou moyen-orientale sur fond de cathédrale biterroise, avec pour légende menaçante : « Ils arrivent ! », sous-entendu « comme des envahisseurs ».

De quelle invasion s’agit-il ? De l’arrivée d’une quarantaine de réfugiés supplémentaires au Centre d’accueil des demandeurs d’asile (CADA) de cette ville qui compte 75 000 habitants intra-muros et 170 000 avec son agglomération. Il y aura donc au CADA de Béziers moins d’une centaine de demandeurs d’asile, soit 1 pour 1700 habitants. La menace de déstabilisation est évidente, le grand remplacement est en marche…

Faut-il que monsieur Ménard et ceux qui le soutiennent se sentent fragiles dans leur identité pour redouter l’arrivée de quelques personnes épuisées, chassées de leur pays par la guerre ou par la famine, n’aspirant qu’à une vie normale et, par ailleurs, encadrées et prises en main par la Cimade, une association reconnue et adornée d’une belle devise : « L’humanité passe par l’autre ».

Inversion des valeurs

Le slogan provocateur « Ils arrivent ! » est la traduction littérale du titre d’un livre – Sie kommen ! - écrit par un ancien SS, Paul Carell, pour raconter l’arrivée des troupes alliées en Normandie du point de vue allemand (le contrepoint, en quelque sorte, du Jour le plus long, livre de Cornélius Ryan dont a été tiré le film éponyme).

L’édile biterrois ne craint donc pas de mettre en parallèle le cri de nazis vivant notre libération par les troupes américaines comme une invasion et celui, supposé, de sa population qui verrait du même œil affolé l’asile apporté à quelques individus à bout de souffle. Quelle étrange inversion des valeurs ! Beaucoup de citoyens de la ville ont d’ailleurs manifesté leur forte désapprobation de cette initiative et montrent aux migrants une face beaucoup plus accueillante.

Mais, malheureusement, Ménard n’a pas été le seul maire à entonner cette triste rengaine de l’invasion. Dans trop de villes et de villages de France, on a vu des responsables communaux la reprendre à leur tour : pas de « ça » chez nous, « ça » étant nos frères en humanité. A tel point que ces discours de rejet ont masqué, médiatiquement, toutes les initiatives positives prises par d’autres villes (en général, d’ailleurs, les grandes villes, naturellement plus ouvertes à l’autre, à « l’étranger ») de nombreuses associations et même par des particuliers en faveur des migrants.

A ce sujet, rendons hommage à notre gouvernement, que l’on a bien d’autres occasions de critiquer, pour la manière dont il a su mener sans heurts et sans violence le nécessaire démantèlement de la jungle de Calais, en prenant tous ses habitants en charge.

La génération des sans frontières

Néanmoins, et même si tout n’est pas aussi sombre qu’il y paraît, je ne cesse de me demander comment nous en sommes arrivés à ce renfermement sur nous-mêmes, à ce rejet de l’autre, à cet égoïsme radical qui nous fait penser qu’un pays aussi riche que le nôtre n’est pas capable d’accueillir correctement quelques dizaines de milliers de personnes dans la détresse et qu’il s’en trouverait ébranlé dans ses fondements. D’où vient notre peur ? Comment ce discours de haine et d’exclusion a-t-il pris le pas, au point de ne plus guère choquer personne, voire d’être largement jugé « compréhensible », sur nos idéaux de jeunesse ?

Car la génération qui est encore aux commandes - globalement la mienne, et qui s’y accroche – est la génération de tous les « sans frontières », y compris les « reporters sans frontières » que présida longtemps Robert Ménard. L’Europe se construisait, le monde s’ouvrait, nous découvrions, grâce aux ethnologues et à la télévision, les autres cultures humaines égales à la nôtre et nous percevions la différence comme un enrichissement. Nous n’avions en tête que la liberté de tous et nous nous trouvons aujourd’hui recroquevillés chacun sur notre petite (et illusoire) sécurité personnelle, au détriment même de notre liberté et plus encore de celle des autres qu’il faudrait enfermer dès qu’ils nous dérangent.

Le besoin de fraternité

Je ne m’exclus pas, moi-même, de ce « racrapotage » généralisé. Qu’est-ce que je fais pour venir en aide aux migrants ? Pas grand-chose, si ce n’est verser quelque argent à des associations et écrire ces lignes pour me donner bonne conscience. Au moins ne les couvré-je pas d’opprobre. C’est le minimum. Mais je m’en veux de n’avoir pas l’énergie de faire plus, de l’alphabétisation en français, par exemple, comme je le faisais quand j’avais vingt ans pour des Maliens en foyer. Une expérience aussi émouvante qu’enrichissante où l’on s’aperçoit qu’on reçoit toujours beaucoup plus qu’on ne donne.

La solution à notre marasme, j’en suis de plus en plus persuadé, ne viendra que des initiatives personnelles et collectives de citoyens. Les responsables politiques ne font plus, pour une grande majorité, que se donner en spectacle et promettent d’autant plus qu’ils se sentent incapables d’agir. Notre génération et celle qui la suit doivent laisser la place. Elle ne sait plus que pérorer sur la sécurité en attisant les peurs. Or, la seule sécurité durable ce n’est pas la surveillance policière permanente, c’est la fraternité, la grande oubliée de notre devise nationale, qu’aucun de nos « patriotes », autoproclamés défenseurs de la francitude gauloise, n’évoque jamais.

Elle existe pourtant et j’en veux pour preuve la brève interview, captée sur le Huffington Post, d’une étudiante à Sciences-Po qui offre tous les matins le petit-déjeuner aux réfugiés du campement de Stalingrad à Paris. « En un mois et demi de cet engagement, dit Caroline en substance, dans un sourire plein de bonheur, j’ai eu le temps de foutre en l’air tout ce que j’avais appris à Sciences-Po. J’ai eu beaucoup de désillusions face à l’impuissance de l’État et au manque de volonté des politiques pour résoudre le problème. Avec tout l’argent du dispositif sécuritaire qui a été mis en place, on aurait pu largement les prendre en charge ».

Et, ajoute Judith, une comédienne, dans le même article : « Malgré tout ce que l’on peut raconter, il y a une solidarité extraordinaire dans le quartier. On diffuse beaucoup la parole de haine, mais très concrètement les gens sont solidaires. C’est assez réjouissant. »

Oui, en tout cas moi, ça me réjouit.


Vos commentaires

Moteur de recherche

Recherche simple
SOMMAIRE du magazine