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Schizophrénies exemplaires

Le journal d’un retraité par Bruno Tilliette, le 4/04/2013

Nous sommes, nous aussi, petites gens, dévastés par l’affaire Cahuzac. C’est un raz-de-marée qui emporte tout sur son passage, nos convictions et nos espoirs, le reste de foi que nous mettions dans la politique, notre envie que l’on sorte enfin du marigot des malversations en tous genres dont les remugles empoisonnent l’atmosphère quotidienne, bien plus que la pollution réelle.

Dévastés, oui, écœurés, abattus. Cela ne finira donc jamais ! Tous pourris ! L’histoire est d’autant plus exemplaire que le gouvernement et le chef de l’État se voulaient tels. Et que le fraudeur fiscal était le ministre chargé de traquer la fraude fiscale. Et que le menteur prétendait tenir un discours de vérité. Et demandait à tous de faire un effort, par l’impôt auquel il s’est dérobé, pour redresser la France. Nous ne sommes pas seulement dans la perversion, mais dans l’inversion des valeurs.

Errements

La faute est monstrueuse, le dégoût est immense. Pourtant, il faut essayer de raison garder, de comprendre. Car il ne suffit pas de condamner un homme pour mettre fin à un système gangrené. Jérôme Cahuzac est totalement responsable du piège dans lequel il s’est lui-même fourvoyé. Il n’est pas question de le dédouaner de ses errements même si l’on peut avoir une pensée humaine pour la souffrance qui doit être aujourd’hui la sienne. Mais il est aussi le produit d’une période folle où l’argent, devenu l’unique valeur, règne et corrompt sans limites, où l’accès au pouvoir rend les gens schizophrènes, au vrai sens psychiatrique du terme de perte de contact avec la réalité, d’ambivalence des pensées et des sentiments, voire de dédoublement de personnalité.

Contradictions

Comment l’ex-ministre du Budget a-t-il pu vivre aussi longtemps cette contradiction flagrante entre sa mission officielle, qu’il exerçait d’ailleurs avec une compétence reconnue par tous, et son comportement personnel ? Les ressorts de cette dichotomie, de cette capacité à scinder son engagement politique – peut-être sincère – et ses intérêts privés me troublent profondément. A mon sens, ce n’est pas seulement du machiavélisme de base qui conseille à la main gauche d’ignorer ce que fait la main droite. J’y vois plutôt une césure profonde, quasi inconsciente, entre l’homo economicus, individualiste forcené focalisé sur ses seuls intérêts que, depuis des décennies, l’économie capitaliste nous enjoint d’être, et le citoyen, animal social, être de relation, soucieux du collectif, que nous restons malgré tout. On a l’impression, aujourd’hui, que de plus en plus de nos concitoyens ne sont plus en mesure de faire le lien entre ces deux facettes qui les constituent. Dès lors, ils ne s’aperçoivent même plus qu’ils interdisent aux autres les prodigalités qu’ils s’accordent à eux-mêmes, que les règles contraignantes qu’ils édictent sont valables pour tous, sauf pour eux.

Dictatures

J’y songeais, avant que n’éclate le cas Cahuzac, en observant les manigances de Laurence Parisot pour essayer de se maintenir à la tête du Medef. Cette libérale bon teint ne peut que dénoncer tous ces dictateurs qui changent la constitution de leur pays pour exercer un troisième ou quatrième mandat, voire pour se proclamer président à vie. Or, qu’a-t-elle cherché à faire, si ce n’est à modifier les statuts de son organisation pour son propre usage et son intérêt personnel, à l’instar de ces autocrates ? Si elle trouvait incohérent, comme elle s’en justifiait, que les deux mandats possibles ne soient pas de la même durée, elle se serait grandie à faire voter la modification au bénéfice de ses successeurs. Mais, visiblement, l’intérêt général de son mouvement n’est pas son problème.

Cynismes

Que dire aussi de ces grands patrons qui augmentent sans pudeur leurs rémunérations déjà pharaoniques, alors que leur entreprise va mal et qu’ils se disent « dans l’obligation économique » de bloquer les revenus de leurs salariés, voire de les licencier. Sont-ils seulement cyniques ou sont-ils devenus psychologiquement incapables, comme je le suppose, de mettre en rapport leur situation personnelle et la situation globale de leur entreprise ? Comment fonctionnent ces traders qui spéculent sur les denrées alimentaires, pour gagner toujours plus, paraissant oublier qu’ils affament des millions de gens en faisant monter artificiellement les prix ? Et ceux qui trichent sur l’origine et la qualité des produits qu’ils vendent ? S’ils avaient vraiment conscience d’être des tueurs potentiels, continueraient-ils leur sinistre commerce ? Ils ne peuvent à mon sens perdurer dans leurs crimes à distance qu’en faisant « la part des choses », en établissant des cloisons entre le travail qui les nourrit grassement et les conséquences de ce travail sur les autres.

Forfaitures

Que penser, encore, d’un Henri Guaino qui a été le principal conseiller d’un président qui n’a cessé de durcir la justice et de prôner la tolérance zéro et qui insulte aujourd’hui un juge et veut discréditer la justice parce qu’elle s’intéresse à son père de substitution, ce même président ? Comment cet homme intelligent ne perçoit-il pas que son admiration « filiale » le pousse à renier ses convictions politiques ? Combien de journalistes, qui dénoncent les forfaitures de nos élites, ignorent leurs propres forfaitures ? Moi-même, n’ai-je donc rien à me reprocher qui m’autorise à donner des leçons ?

Scandales

L’affaire Cahuzac n’est que le syndrome emblématique d’une crise morale généralisée créée par le conflit entre intérêt individuel et intérêt collectif, qui a toujours existé, mais semble s’être exacerbé en raison de l’éclatement des garde-fous collectifs qu’étaient la religion, les valeurs républicaines, les modèles sociaux. Notre société est devenue non pas immorale, ce qui se soigne, mais amorale, ce qui est plus grave. Nous ne comprenons littéralement plus la règle de base de la morale : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse », pas plus que l’impératif kantien : « Agis toujours en sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en règle universelle ». Cette articulation essentielle entre comportement individuel et construction d’un vivre ensemble acceptable semble avoir perdu tout sens pour nombre d’entre nous. Si nous ne parvenons pas à lui en redonner un, nous n’en aurons pas fini avec les scandales.

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