Magazine Février 2017

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Rêve électoral

Chronique des temps numériques par Bruno Tilliette

En cette année 2017, nous allons donc devoir nous choisir un nouveau président de la République et une nouvelle majorité. Comme beaucoup d’électeurs, je pense, j’ai bien du mal à savoir pour qui je vais voter et, même quand les candidatures et les positions se seront clarifiées, le choix restera difficile.

Faut-il apporter mon suffrage à celui dont les convictions seront les plus proches des miennes (et celui-là ne m’est pas encore clairement apparu), au risque, parce qu’il n’aurait aucune chance de figurer au deuxième tour, de se retrouver entre les deux écueils de Charybde et Scylla ? Faut-il opter d’emblée pour un vote « stratégique » qui permettrait d’éviter le choix impossible entre l’extrême droite et la droite extrême ?

Encore que, de ce côté-là, les jeux ne sont pas faits, vu que le père La Vertu du libéralisme, pourfendeur du gaspillage de l’argent public, vient de montrer, bien malgré lui, que cette réserve ne s’appliquait pas à son cas personnel et à celui de sa famille. Car, que l’emploi de Pénélope fût fictif ou non – à l’instar peut-être de celui de la femme d’Ulysse qui rendait fictif, la nuit, le travail qu’elle accomplissait le jour en détissant sa toile -, il n’en reste pas moins qu’elle a pu bénéficier de nombreuses années de la générosité aveugle du contribuable. Quel que fût son travail, il était fort bien rémunéré, sans contrôle et dissimulé, ce qui n’est pas le cas de celui des fonctionnaires lambda dont son mari pense qu’ils sont trop nombreux et payés à ne rien faire. Monsieur Fillon aurait dû se méfier de ces boules puantes lancées aux agents publics, car l’odeur qu’elles dégagent n’est pas sélective et revient toujours aux narines de leur auteur (ô puissant souvenir olfactif des bancs d’école !).

Un chemin à défricher

Nous n’en sommes sans doute qu’au début des jets d’œufs pourris qui vont fuser de toutes parts dans cette campagne qui ne bat pas encore son plein. Dans une époque où tout est bon pour déstabiliser l’adversaire, il faudra être solide pour démêler le vrai du faux et se faire une opinion objective des compétences et des propositions réelles des candidats. Puisque je n’ai pas encore trouvé mon favori parmi les impétrants déclarés, peut-être puis-je en profiter pour dessiner le portrait de celui pour lequel j’aurais envie de voter.

Ce ne serait pas forcément un président normal, mais au moins une personne qui ne se présenterait pas comme un homme (ou une femme, mais celle qui a fait acte de candidature à ce jour est plutôt un cauchemar) providentiel, capable de régler tous les problèmes d’un coup de baguette magique. Elle reconnaîtrait que le monde est complexe, qu’il n’y a aucune solution simple pour remédier aux difficultés que nous traversons, qu’elle ne pourra faire évoluer la société qu’avec modestie, en nous consultant le plus souvent possible, en recherchant le consensus plutôt que le conflit, en étant attentive à ce que le moins de gens possible reste sur le bord de la route. Elle nous montrerait qu’elle a compris que les solutions d’hier ne sont plus d’aucune utilité, et même contre-productives, pour accompagner les mutations en cours et donner toute sa place, mais rien que sa place au monde numérique dans lequel nous sommes entrés, pour que celui-ci soit réellement à notre service et non, nous, au sien. Elle parlerait ainsi d’un avenir à construire ensemble. Plutôt que nous imposer sa vision, forcément partielle et partiale, elle nous proposerait un chemin à défricher en commun en nous permettant de vérifier régulièrement si c’est vraiment le bon, c’est-à-dire celui qui mène vers toujours plus de liberté, d’égalité et de fraternité, ce qui, à mes yeux, reste un objectif enthousiasmant depuis plus de deux siècles et qui est loin d’être atteint.

Un bouleversement des mentalités

De ce fait, elle ne nous infligerait pas un programme aussi millimétré qu’intenable, une kyrielle de promesses chiffrées avec optimisme dont chacun sait qu’elles deviennent illusoires dès lors qu’elles sont confrontées à la réalité de gouvernement. Cela lui évitera de sombrer aussitôt dans le mensonge et les « faits alternatifs » de l’ère de la post-vérité qui, désormais, veut nous faire prendre des vessies pour des lanternes, nous faire avaler que toutes les interprétations de la réalité se valent et que la vérité n’est que ce que nous avons envie de croire. Cela devrait la conduire aussi à ne pas jouer en permanence l’émotion primaire contre la raison.

Elle ne nous raconterait pas, par exemple, qu’elle va régler, en deux temps trois mouvements, le problème du chômage qui ne fait que croître depuis 40, malgré tous les présidents qui nous ont dit qu’ils allaient régler sans délai le problème du chômage, et qui n’a été résolu dans aucun pays du monde, sauf artifices comptables et paupérisation des plus faibles. Elle nous expliquerait, au contraire, ce que tout le monde sent aujourd’hui confusément, mais ne veut pas admettre parce que cela implique un bouleversement des mentalités et des pratiques, que le travail humain productif et contraignant, tel que nous le connaissons depuis 200 ans, est devenu inutile et est en train de disparaître au profit des robots. Elle nous ferait comprendre que c’est une bonne nouvelle parce que ça peut nous permettre de faire autre chose de nos vies que métro-boulot-dodo et de libérer nos forces créatrices, si nous acceptons de ne plus faire du travail une « valeur » centrale de nos sociétés, valeur qui porte bien son nom puisqu’elle sert essentiellement à faire tourner la machine capitaliste de plus en plus vite au profit de moins en moins de gens. Elle soulignerait à ce propos le paradoxe que ce sont ceux-là mêmes qui suppriment des emplois à foison qui sont les thuriféraires de cette valeur sans laquelle leur idéologie consommatrice s’effondre.

Une fraternité gratuite

Elle aurait enfin le courage de sortir de l’économisme pâteux dans lequel nous baignons et qui nous fait mesurer toute action, tout projet selon leurs seuls coûts et revenus financiers. La liberté, le bonheur, la santé, la vie n’ont pas de prix. Faut-il, par exemple, continuer de sacrifier la vie de milliers d’urbains pour protéger les emplois et les profits dans l’industrie automobile ? Faut-il n’évaluer un éventuel Revenu minimum d’existence qu’en termes de dépenses économiques, sans essayer de voir ce que cela pourrait rapporter en termes de mieux-vivre à beaucoup de nos compatriotes ?

Oui, la personne pour qui j’aimerais voter est celle qui saura affirmer que l’argent est secondaire, qu’il est au service des hommes et non le contraire, que l’intendance suivra si les réformes à financer sont utiles et justes. Et que, d’ailleurs, tout n’est pas affaire de gros sous. Les relations entre les humains, la fraternité ne coûtent rien qu’un peu d’ouverture à l’autre et rapportent beaucoup. Cette croissance-là vaut largement celle du PIB et nous permettrait d’être moins obnubilés par la quête d’un toujours plus devenu ravageur de la planète. Au terme de cette description de mon candidat idéal, j’ai bien peur d’avoir du mal à le trouver parmi ceux qui vont se présenter, tant ils sont presque tous modelés par la pensée d’hier et finalement peu enclins à prendre le risque d’un chemin inhabituel. Peut-être pourrais-je repérer chez l’un ou l’autre quelques traits au moins qui correspondront à mon attente ? On peut rêver !


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