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Réflexions sur la grève…

Le journal d’un retraité par Bruno Tilliette, le 6/07/2014

Ces derniers temps, j’ai une farouche envie de me mettre en grève. Pour faire un peu comme tout le monde, les cheminots, les intermittents, les inspecteurs du permis de conduire, les marins de la SNCM (les car-ferrys pour la Corse), les avocats, les taxis et bien d’autres que j’oublie. Le problème, c’est qu’il faut que je trouve un prétexte sérieux pour justifier mon débrayage. Quoiqu’il ne soit pas sûr que les autres débrayeurs cités plus haut aient eu des motifs vraiment plus fondamentaux que les miens pour arrêter le travail. En tout cas, je ne les ai pas toujours compris clairement. En gros, ils étaient tous d’accord pour la réforme, mais pas celle qu’on leur proposait et pas pour eux.

Pancarte

Bref, pour quelle raison pourrais-je bien cesser le travail ? D’autant plus que je suis à la retraite. Faire la grève de la retraite, ça serait une assez bonne idée qui consisterait à travailler comme un fou, pour rien. Original, non ? Et j’aurais alors des raisons très valables : le gel de mes indemnités, le report sine die de leur indexation sur le coût de la vie, l’augmentation des contributions sociales, le déremboursement des médicaments de confort, la hausse du prix de l’essence et de l’électricité, l’augmentation des tranches d’imposition, somme toute une baisse caractérisée de mon pouvoir d’achat qui mériterait bien que je me fâche tout rouge et que je descende dans la rue pour protester vigoureusement contre cette atteinte à mes intérêts personnels et immédiats. Malheureusement, je n’ai pas de syndicat pour me soutenir et j’ai peur que tout seul avec ma pancarte sur la place de la République, « Retraité en grève », ça n’ait pas beaucoup d’effet.

Bien commun

Et puis, je suis un peu idiot en ces temps du chacun pour soi, de l’individualisme forcené, de tous les droits pour ma pomme et de tous les devoirs pour les autres, j’ai gardé ce réflexe désuet de m’interroger sur l’intérêt général. Je me dis bêtement que si ces 1 ou 2 pour cent de perdus sur mes revenus peuvent contribuer à l’amélioration de nos finances, permettre à de plus fragiles de s’en sortir un peu moins mal, après tout, je n’en mourrai pas (j’ai pourtant une retraite relativement modeste). Ce sera ma contribution au bien commun. Je ne suis pas certain que tous les actuels grévistes en chaîne aient la même préoccupation, même s’ils prétendent défendre, qui le service public, qui l’intérêt des consommateurs ou des justiciables, qui l’exception culturelle. Je crains qu’ils ne soient plus focalisés, dans leur ensemble, sur le maintien de leurs prérogatives diverses et variées et que le bien-être de leurs concitoyens soit le dernier de leurs soucis. J’espère me tromper. Mais bloquer les trains pendant dix jours et transformer le quotidien des banlieusards en galère, empêcher des jeunes de passer leur bac ou leur permis de conduire dont ils ont besoin pour trouver un emploi, faire annuler des festivals dans lesquels des équipes se sont investies toute l’année, qui sont la seule ressource de certains pour survivre et que les spectateurs attendent ne me paraît pas relever, a priori, de l’intérêt général.

Poitrail nu

De toute façon, comme je n’ai aucun pouvoir de nuisance, je n’ai aucune chance d’être entendu, aucune possibilité qu’on s’intéresse à mon cas. Même si je m’exhibe poitrail nu dans une église, comme les Femen, ou les fesses à l’air devant les grilles de l’Élysée, il est douteux que la gracilité de mon corps âgé et usagé émeuve les pouvoirs publics au point qu’ils décident d’augmenter ma pension. Je risque surtout de me retrouver au poste ou dans un asile ! Voilà donc le triste sort du retraité. Non seulement il n’a plus de congés payés, de week-ends, de jours fériés, de RTT, mais il ne peut même plus se mettre en grève, comme tout un chacun. Ce droit élémentaire lui est à jamais retiré. Et sans vouloir le retirer aux autres, peut-être serait-il bon que ceux qui ont tendance à en abuser songent à en user de manière un peu moins pavlovienne. C’est à ces réflexions que je m’adonne, mollement allongé sur la grève, tout près des vagues…

Lire la chronique précédente

Europe : la fin d’un rêve ?


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