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Recherche et capital-risque : Comment financer l’innovation française ?

Propos recueillis par Thérèse Bouveret, le 4/07/2015

Et si l’État prenait l’initiative d’innover en permettant aux investisseurs eux-mêmes de lever plus facilement de l’argent, par exemple, en labellisant les sociétés de gestion innovantes, comme il le fait avec les entreprises innovantes elles-mêmes ? » Jean-Yves Nothias, investisseur associé de Vesale Partners revient sur son parcours de capital-risqueur.

Comment un chercheur en biologie moléculaire devient-il investisseur ?

À l’époque où j’ai fait le pari d’un changement radical de carrière, en 1995, cela était clairement un choix précurseur. Être le premier thésard à devenir analyste financier ou gérant de fonds dans les biotechnologies en France était une fierté personnelle. Le capital-risque est un métier complexe qui fait appel à de nombreuses connaissances et qualités. J’ai vécu ce challenge comme s’il s’agissait de jeter un pont de signes au-dessus d’un précipice. Je n’avais pas le vertige. En tant qu’investisseur, il est important de se forger sa propre conviction intime sur l’intérêt d’un investissement. C’est cette conviction qui donne la force d’affronter les obstacles fréquents sur le chemin de l’innovation. Par ailleurs, il faut être capable de remettre ses convictions en question. Il ne faut pas tomber dans un entêtement suicidaire de refinancement, lorsqu’un projet se révèle être un échec ou, à l’inverse, ne faire qu’un seul type d’investissement. Pour moi, le vrai taux de succès d’un investisseur doit être apprécié sur des périodes suffisamment longues et sur un échantillon d’investissement suffisamment large.

Vous avez assisté à l’émergence de nouveaux marchés à Paris, Londres, Bruxelles et en Allemagne.

Au sein de la banque d’affaires Hambrecht & Quist, mon rôle d’analyste financier était d’analyser les entreprises de biotechnologie sous toutes leurs coutures, science, technologie, produits, marchés, propriété intellectuelle, contrats, états financiers, ressources humaines, valorisation par méthodes financières ou par comparables afin de justifier la valorisation proposée aux investisseurs lors de l’introduction en Bourse. Ces entreprises étaient alors financées par les quelques acteurs du capital-risque de l’époque en France, Sofinnova, Atlas, Apax, 3i par exemple. Les banques généralistes étaient peu présentes dans ces métiers, et pour cause puisqu’il y avait une incompatibilité entre investir dans les entreprises et les financer par dette. Avant 1999, le capital-risque disponible en France était moindre. Les financements se comptaient alors en millions de francs : Genset, CEREP, Innogenetics font partie des premières entreprises de biotechnologies à s’introduire en Bourse entre 1996 et 2000. Ces introductions en Bourse ont facilité la liquidité des portefeuilles de capital-risque et ont créé un appel d’air en entraînant l’augmentation des levées de fonds.

Comment, en tant qu’analyste financier, avez-vous vécu la montée en puissance de la bulle internet à la fin des années 1990 ?

La création du poste que j’ai accepté en 1999 avait été décidée au sein d’un nouveau département de Private Equity qui correspondait au lancement de nouveaux produits d’épargne, les Fonds communs de placement dans l’innovation (FCPI). Ces produits étaient basés sur une défiscalisation de l’impôt sur le revenu des particuliers. Ils étaient levés par l’intermédiaire des réseaux bancaires directement auprès de leurs clients particuliers. Comment peut-on inciter à investir dans l’innovation qui parfois va prendre dix, voire quinze ans, à se développer lorsque les fonds qui servent de véhicules à ces investissements ne peuvent réglementairement dépasser une durée de vie de huit ans et que les investisseurs peuvent s’attendre à sortir au bout de cinq ans de délai « fiscal » ? Là où les investisseurs avertis gèrent leurs investissements sur des horizons de temps dépassant les dix ans et où ils gardent suffisamment de fonds pour refinancer leurs portefeuilles (généralement 50%), les fonds FCPI doivent être investis dans la précipitation (moins de deux ans), ce qui favorise les comportements de mimétisme ou d’entraînement aveugle entre fonds et, surtout, empêche les fonds de pouvoir refinancer les entreprises de leur portefeuille à plus long terme.

Vous estimez que le mot capital-risque ne convient pas en français.

Les termes « capital » et « risque » sont connotés négativement. L’ombrelle bienveillante de l’État est d’ailleurs emblématique de l’aversion au risque qui s’assimile à une culture en France. Aux États-Unis, on parle de Venture Capital en faisant référence à l’aventure plus qu’au risque. Il est évident que les start-up de biotechnologie se placent dans le segment le plus risqué de l’économie. Elles ont besoin de fonds importants sur des périodes longues, avant même de justifier d’une quelconque rentabilité financière. Sommes-nous simplement face à une guerre économique globale, avec une hégémonie de l’Économie de la Connaissance américaine, qui sape tous les efforts consentis par les pouvoirs publics français et plus largement européens ? Si on considère cette situation, il faudrait placer nos entreprises de biotechnologie dans des « zones franches » qui leur permettent d’accentuer leur effort d’investissement tout en restant compétitives ? Car nous manquons cruellement de capital suffisant pour ces entreprises par rapport à ce que lèvent leurs collègues américaines. Le crédit d’impôt est une bonne mesure qui institue déjà le principe de zone franche, mais la moindre contestation avec Bercy peut résulter dans la mort d’acteurs trop fragiles, car peu capitalisés. Au lieu de prélever beaucoup de taxes et de permettre des allègements de charges en octroyant des crédits d’impôts complexes à mettre en œuvre, il serait plus simple de ne pas prélever d’impôts sur les sociétés jugéesuffisamment innovantes en instituant une zone franche « duty free », dans laquelle on les placerait virtuellement. Les zones existent déjà : elles sont constituées d’autant de lieux d’accueil de start-up qui font un travail fantastique : incubateurs, pôles de compétitivité, etc. Les outils financiers existent également, mais ils pourraient être redirigés. Certains acteurs ne demandent qu’à émerger.

Quel est votre bilan au sein de Vesalius Biocapital ?

Nous avons déjà rendu aux investisseurs deux fois la valeur des fonds qui nous avaient été transférés. Et ce n’est pas fini. Nous avons également participé aux financements de nouvelles entreprises françaises avec des investisseurs étrangers. Nous rencontrons de graves difficultés de levée de fonds et le contexte actuel ne semble pas propice à faire évoluer les choses. Pourquoi l’État français ne réagit-il pas en favorisant l’investissement privé en capital ? Pourquoi observe-t-on un développement du financement par dette garantie et pas par capital ? Le capital garanti n’existe pas, malgré l’existence de certaines garanties apportées notamment par la Bpi. Et si l’État prenait l’initiative d’innover en permettant aux investisseurs eux-mêmes de lever plus facilement de l’argent, par exemple, en labellisant les sociétés de gestion innovantes, comme il le fait avec les entreprises innovantes elles-mêmes ? Ce label pourrait être assorti d’aides en termes de capitalisations de ces sociétés de gestion et en offrant des garanties ciblées à leurs clients investisseurs. Ces clients seraient des investisseurs institutionnels avertis ayant la capacité de prendre des risques calculés et relativement limités. Les quelques équipes spécialisées en financement de l’innovation seraient ainsi aidées, alors qu’on assiste à leur disparition depuis la dernière crise financière. Vous avez décidé de créer vous-même une société innovante ?

Si l’écosystème du financement privé de l’innovation reste aussi bloqué, je me lancerai effectivement moi-même dans la création d’entreprise innovante. Car un investisseur doit avant tout être capable d’entreprendre lui-même.


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