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Qui se souvient d’Ivan Illich ?

Le journal d’un retraité par Bruno Tilliette, le 4/03/2015

En fouinant l’autre jour dans ma bibliothèque, je suis tombé sur un livre d’Ivan Illich, datant de 1973, La Convivialité (Points Seuil, toujours disponible en librairie). J’avais dû le lire à l’époque et j’en avais totalement oublié le contenu. Je me souvenais seulement que ce penseur radical de l’écologie politique était très en vogue en cette période post soixante-huitarde. Mais que défendait-il, que pourfendait-il pour plaire aux jeunes « révolutionnaires » que nous étions ? Je ne le savais plus.

J’ai donc commencé à feuilleter ce petit livre (150 pages) au titre sympathique puis j’ai été happé par des phrases telles que celle-ci : « Au stade avancé de la production de masse, une société produit sa propre destruction. La nature est dénaturée. L’homme déraciné, castré dans créativité, est verrouillé dans sa capsule individuelle. » Ou encore : « Le monopole du mode industriel de production fait des hommes la matière première que travaille l’outil ». Je me suis assis au coin de ma cheminée (c’est un des avantages de la retraite de pouvoir disposer de son temps) et j’ai relu ce livre d’une seule traite. Ce n’était pas le monde d’il y a quarante ans qui y était décrit, mais bien celui de 2015. Ivan Illich, alors qu’Internet n’existait pas, que le mur de Berlin n’était pas tombé, avait compris les dérives et les contradictions du monde capitaliste et perçu les impasses où il nous menait. Mais il espérait que par un sursaut de conscience, nous pourrions y échapper. Il n’en a rien été, hélas, et aujourd’hui nous sommes bien là où il craignait que nous allions, proche de l’autodestruction.

Utopie

L’utopiste des années 1970 avait vu juste. Il n’a pas été écouté car il voulait empêcher la machine industrielle de tourner rond et de continuer à travailler pour elle-même au détriment des hommes. Il est mort quasi oublié en 2002. Je me demande ce qu’il a pu ressentir, dans ses dernières années, d’avoir eu raison pour rien, de constater, impuissant, que ses pires prédictions se réalisaient. « L’installation du fascisme techno-bureaucratique n’est pas inscrite dans les astres, écrivait-il pourtant. Il y a une autre possibilité : un processus politique qui permette à la population de déterminer le maximum que chacun peut exiger, dans un monde aux ressources manifestement limitées ; (…) un processus d’encouragement de la recherche radicale de sorte qu’un nombre croissant de gens puissent faire toujours plus avec toujours moins. Un tel programme peut encore paraître utopique à l’heure qu’il est : si on laisse la crise s’aggraver, on le trouvera bientôt d’un extrême réalisme. »

J’ai le sentiment que nous ne sommes plus très loin du « fascisme techno-bureaucratique » qui nous impose ses vues consommatoires pour faire tourner l’économie et qu’il nous en faut désormais toujours plus pour en faire de moins en moins. L’exemple de la voiture, qu’Illich utilisait déjà à l’époque, en est l’illustration la plus flagrante : toujours plus chère, toujours plus sophistiquée, toujours plus « sécurisée », elle nous transporte de moins en moins vite. (Illich avait calculé que si on prenait en compte non seulement le temps passé au volant mais aussi le temps passé à travailler pour l’acheter et payer les différents frais, la vitesse moyenne de nos bolides était de 6 km/h… A peine plus rapide que la marche à pied !)

Despotisme

L’idée qui m’a le plus frappé, dans ce texte, sans doute parce que c’est autour d’elle que moi-même je tourne depuis un moment, c’est que « l’homme devient l’accessoire de la méga-machine. (…) Passé un certain seuil, l’outil, de serviteur devient despote. » Contrairement à ce que nous feignons de croire, nous ne façonnons pas la technique mais nous sommes de plus façonnée par elle, nous sommes de plus en plus soumis aux exigences de l’outil et du système industriel qui le produit. Loin de nous libérer, comme l’espérait Paul Lafargue dans son Droit à la paresse (1880), les machines nous rendent esclaves. « Les symptômes d’une crise planétaire qui va s’accélérant sont manifestes, écrit toujours Illich. On en a de tous côtés cherché le pourquoi. J’avance pour ma part l’explication suivante : la crise s’enracine dans l’échec de l’entreprise moderne, à savoir la substitution de la machine à l’homme. Le grand projet s’est métamorphosé en un implacable procès d’asservissement du producteur et d’intoxication du consommateur. (…) Durant un siècle, l’humanité s’est livrée à une expérience fondée sur l’hypothèse suivante : l’outil peut remplacer l’esclave. (…) La dictature du prolétariat et la civilisation des loisirs sont deux variantes politiques de la même domination par un outillage industriel en constante expansion. L’échec de cette grande aventure fait conclure à la fausseté de l’hypothèse. »

Et le grand outil d’aujourd’hui, Internet et tous ses dérivés qui envahissent notre existence, n’échappe pas à cette malédiction. Malgré les espoirs et les discours de libération qui ont présidé à sa naissance, on ne peut que constater qu’il est aujourd’hui repris en main par des grands monopoles pour leur seul bénéfice et qu’il apporte désormais moins de libertés que de contraintes, dès lors qu’il ne nous est plus possible de nous en passer, que nous ne maîtrisons plus son usage.

Convivialité

Si nous en sommes arrivés là, pense Ivan Illich, c’est que nous avons dépassé les limites, que nous ne voulons pas « reconnaître l’existence d’échelles et de limites naturelles. L’équilibre de la vie se déploie dans plusieurs dimensions ; fragile et complexe, il ne transgresse pas certaines bornes. » Pour retrouver cet équilibre, il faut articuler de façon nouvelle la triade homme, outil, société, autour d’une « société conviviale », c’est-à-dire une « société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil. »

Il nous faut donc des outils plus modestes, à dimension humaine, qui permettront à chacun de développer sa créativité et de réaliser son autonomie. Cela ne va pas, reconnaît l’écologiste, sans une certaine austérité, mais une austérité telle que la définit Thomas d’Aquin, « une vertu qui n’exclut pas tous les plaisirs mais seulement ceux qui dégradent la relation personnelle. L’austérité fait partie d’une vertu plus fragile qui la dépasse et qui l’englobe : c’est la joie, l’eutrapelia, l’amitié. »

Je crains que nous soyons encore loin de cette convivialité espérée, de cette austérité joyeuse et que nous nous en éloignions même de plus en plus.

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