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Médias et démocratie

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"Pas de pouvoir médiatique sans contre-pouvoir" : entretien avec Jean-Claude Guillebaud

Place publique, le 23/07/2004

Editeur au Seuil, chroniqueur à La Vie et au Nouvel Observateur, Jean-Claude Guillebaud a récemment publié "Le goût de l’avenir" (1) à travers lequel il s’insurge contre "le nouveau fatalisme". "Retrouver le goût de l’avenir, refonder la démocratie, reprendre possession de notre destin, tout cela exige des mises à jour radicales", écrit-il. Est-ce au nom de cette combativité qu’il a accepté de présider le jury du prix Reporters d’espoir (2), initiative déjà évoquée dans les colonnes de Place Publique ? Réponse de l’intéressé, qui revient sur sa carrière journalistique et sur sa vision du monde médiatique.

Place Publique : Vous avez toujours appelé de vos vœux une autocritique des médias. Comment, selon vous, la mettre en œuvre ?
Jean-Claude Guillebaud : Les médias ont besoin d’une critique interne et externe ; elle doit être encouragée à l’intérieur même des médias - ce qui commence à être le cas - et s’organiser à l’extérieur par le biais de débats réunissant des journalistes mais aussi des universitaires, des citoyens... Il ne peut y avoir de pouvoir médiatique sans contre-pouvoir. J’appelle donc de mes vœux la création d’une instance régulatrice. Je suis, par ailleurs, membre fondateur de l’Observatoire des médias (3).

P.P. : Pensez-vous que le prix Reporters d’espoir participe de cette autocritique ?
J-C.G. : Je partage l’un des constats mis en avant par les organisateurs de ce prix : le sensationnalisme et le catastrophisme des médias est lamentable ; cela confine au mensonge. Il y a, en effet, très peu d’articles dans la presse sur la vie associative. Or, celle-ci est composée de millions d’hommes et de femmes qui tiennent la France debout. Cette micro-générosité dont on ne parle jamais revient à un déni de journalisme invraisemblable.

P.P. : Pourtant, vous avez exprimé des réserves sur cette initiative qui a été fort critiquée par Place Publique dans une tribune publiée en ligne
J-C.G. : Je partage la plupart des remarques que vous avez publiées sur votre site. Je vois en effet deux dangers dans cette initiative. Stigmatiser un journalisme en le qualifiant de positif ou de négatif est ridicule et confine à la récupération " gnan gnan " d’une vraie cause. Il faut aussi se méfier de la récupération idéologique : toutes les nations ont intérêt à ce que les journaux ne parlent que des choses qui vont bien...
Au cours de la manifestation, j’ai, par ailleurs, été dérangé par les côtés " people " et " agence de communication ", et par tout le vocabulaire détestable qui va avec. Les organisateurs étaient très soucieux que la presse se fasse l’écho de Reporters d’espoir. Conséquence : le débat - nécessaire - avec les porteurs de projet et le grand public a été noyé dans le " frou frou " de la communication.
Cela dit, j’ai accepté de présider le jury de Reporters d’espoir car une telle initiative peut conforter les journalistes qui, au sein de leurs rédactions, tentent de faire passer un vrai message. Ce prix peut légitimer leur démarche dans leur journal et insufflé l’idée d’un alter journalisme, encore à inventer. Vis-à-vis de cette manifestation, je suis un peu dans le même paradoxe qu’avec Reporters sans frontières il y a quelques années...

P.P. : Vous avez été le premier président de cette association, mais vous en avez démissionné...
J-C.G. : J’y suis resté sept ans et j’ai démissionné en raison de désaccords théoriques avec Robert Ménard, le fondateur de RSF. Je défendais l’idée qu’on ne pouvait pas faire la leçon aux journalistes du Sud - défendre leur liberté selon nos critères à nous - sans consacrer la même énergie à critiquer le fonctionnement des médias au Nord. C’était, selon moi, dans notre capacité à être autocritique que l’on trouverait notre légitimité à parler de liberté de la presse ; nous étions de surcroît en plein dans l’affaire du charnier de Timisoara...
Sans cette autocritique, nous allions apparaître comme des moralisateurs néo-colonialistes. Robert défendait, lui, une autre thèse : pour exister, RSF avait besoin du soutien des médias et si nous étions trop critiques vis-à-vis d’eux, ils ne nous donneraient plus l’occasion de nous exprimer. Il avait peur que mon positionnement entraîne la disparition de RSF.

P.P. : Comment le journaliste grand reporter que vous étiez alors se situait-il vis-à-vis de la profession ?
J-C.G. : J’avais à la fois une passion pour le journalisme et une détestation pour son côté " zapping ". Plus tard, j’ai d’ailleurs été plus attiré par la philosophie et l’anthropologie, je ressentais un déficit de réflexion dans ce métier. Par la suite, je suis entré au Seuil, mais j’ai gardé des liens avec le journalisme via des chroniques, la publication de livres avec le photographe Raymond Depardon - sur le Vietnam, l’Ethiopie - et l’écriture de feuilletons pour le Monde.

P.P. : Pourquoi êtes-vous devenu journaliste ?
J-C.G. : Je me destinais au droit - je voulais passer l’agrégation - et pour subvenir aux besoins de ma famille et financé mes études, j’ai trouvé un job au journal Sud-Ouest. J’ai couvert Mai 68 et j’ai commencé à faire des grands reportages, au Biafra notamment ; j’avais 24 ans. J’y ai découvert l’Afrique, la guerre, Kouchner... J’ai été officiellement nommé " grand reporter " à Sud-Ouest et je suis parti au Vietnam, au Cambodge, au Laos, en Afrique ; j’ai reçu le prix Albert Londres en 1971... L’idée du droit à laquelle je m’étais accrochée s’est finalement estompée dans ma tête.

P.P. : Et puis Le Monde vous a ouvert ses colonnes...
J-C.G. : Je suis devenu grand reporter au Monde et j’y suis resté dix ans. J’ai parcouru le Proche Orient, l’Iran, l’Ethiopie. J’ai passé beaucoup de temps dans les maquis érythréens. J’étais hors de France dix mois par an. En 1982, j’ai quitté ce journal car je craignais de devenir un grand reporter cynique, un ancien combattant qui relate ses campagnes autour d’un whisky. D’avoir vu mourir tant de gens, je ressentais une usure morale.

Propos recueillis par Corinne Gonthier et Anne Dhoquois

(1) "Le goût de l’avenir", Jean-Claude Guillebaud, Seuil, Paris, 2003, 21,50 euros.

(2) Le prix Reporters d’espoir distingue des journalistes qui dans leur article ont contribué à redonner de l’espoir, lutte contre l’impuissance et donner envie d’agir.

(3) L’Observatoire des médias a lancé, le 18 juin, un appel contre la concentration et la mainmise financière sur les médias. Cet appel a reçu le soutien des syndicats SNJ, SNJ-CGT, CFDT Radio -Télé, des associations Action Critique Médias (ACRIMED), Amis du Monde Diplomatique, Association des journalistes pour la nature et l’écologie, ATTAC, Les Pénélopes, Les Pieds dans le Paf, Union des familles laïques (UFAL).
La pétition est proposée à la signature en ligne à cette adresse : www.observatoire-medias.info/article202.html


Vos commentaires

Posté le 6 février 2006 à 12:41 , par bernard ECREMENT

je cherche à joindre J.C.guillebaud par internet. merci de me le communiquer
bernard.ecrement wanadoo.fr


Posté le 29 novembre 2006 à 13:27

Aprés une lecture attentive de la déontologie journalistique italienne (pays dans lequel je réside actuellement), j’aimerais savoir si vous avez remarqué comme moi que la fonction de "contre-pouvoir" est une subdivision du role de "quatriéme-pouvoir" qu’exerce le journalisme. Ceci dit, dans l’exercice de sa profession, le journaliste joue le role d’intermediaire entre : les "élus" et le "peuple" d’une part et d’autre part, il sonne le "glas" quand le système commence à presenter quelques défaillances et c’est preçisemment en celà qu’il peut etre appelè "contre-pouvoir".
J’ai toujours pensé que le terme "journalisme d’opposition" est une absurditè.
Herman Nya.


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