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Open data : le vrai enjeu de la proximité

par D.Sabo, le 4/04/2013

La proximité ! Rarement un terme n’a autant fait florès.

A droite comme à gauche, il est de tous les discours. A qui rivalisera d’emphase pour se montrer près des gens, écouter leurs besoins, parler comme eux dans une sorte de « je vous ai compris » relooké.

Derrière l’incontestable bénéfice que constitue l’amour de la proximité et des riches perspectives que dessine une réelle politique locale, la proximité tant louée a cependant comme un arrière goût de pis-aller quand on ne sait plus quoi dire. Gare aux mots valises ! Ils fréquentent les salles d’attente des terminus, mais n’invitent pas forcément aux voyages.

Cet engouement soudain pour la proximité soulève en tous les cas plusieurs questions :

1. La première relève d’une inquiétude  : que la proximité prenne le sens d’un petit nationalisme de village, bien propre sur lui, authentique, souverain, ce que Maurras appelait le « pays réel », où l’on est chez soi, à l’abri des troubles et des fuites du rêve, dans le bonheur de l’identité, avec comme seul espace politique le bon sens des petites gens. La proximité ici s’appelle : « sécurité »

2. La deuxième pointe les effets manichéens de la formule. On peut craindre en effet que la proximité locale soit opposée mécaniquement à l’horreur mondiale, avec d’un côté l’intégrité du village, et de l’autre l’insanité du global. Développer une relation avec son seul « prochain », son semblable, n’est pas la même chose qu’engager une relation de proximité avec « l’autre ». Cet « autre », qu’il s’agisse du jeune qui n’a pas voté (à cause peut-être du discours sécuritaire), de l’immigré qui n’a pas le droit de vote, ou encore du « mondial » qui dérange le débat local, cet « autre » donc est absent de l’enjeu municipal. Aussi bien, doit-on s’interroger sur le risque de fermeture qu’engendre la proximité comme félicité.

3. Troisièmement, cette tentation localiste est aujourd’hui revisitée par des méthodes de management utilisées en entreprise. Avec elles, le risque que le citoyen ne devienne qu’un client et que le mandat électoral, gagné par l’efficacité du marketing, ne transforme le local en loft story et les élections en audimat. Et peut être bientôt plus de réunion électorale sur la place publique ! L’intérêt que provoque soudainement au sein des boites de consulting, l’enjeu de la proximité est un signe des temps. Ainsi, nombre de sociétés de communication ont dépensé des millions pour s’installer sur le terrain de « l’e-démocratie » après avoir longtemps fréquenté le reeingeneering puis astucieusement décrété que « le capital, c’était l’humain ». C’est sûr, aujourd’hui, l’internet de proximité peut devenir une activité économique juteuse. D’où cette question : quel type de repli nous promet l‘alliance du « e-citoyen », du management et des racines ?

4. Enfin, à quoi nous convie le lyrisme de la proximité quand on connaît la distance réelle qui sépare encore, dans bien des cas, les instances de gestion municipale des habitants, dans le traitement de l’information ? Les traditionnels bulletins des villes marquent trop souvent une tendance affirmée pour l’auto-célébration. L’information locale reste sous le contrôle direct de l’équipe en place. Dans de larges proportions, et parfois sans s’en rendre compte, elle se tient à distance des citoyens.

N’en déplaise à feu Gambetta, ce n’est pas seulement « dans les mairies que bat le cœur de la démocratie ». Et n’en déplaise aussi aux grands cabinets de consulting, le citoyen n’est pas un client.

Pas plus que la proximité n’est une affaire de marketing. Oui au local, « à condition, comme le dirait Dominique Wolton de lui retirer ce parfum de pureté virginale et cette mission de refondation de la politique ». Oui au local, dans sa dimension globale. La citoyenneté active n’est jamais aussi forte et expressive que lorsqu’elle est ouverte, lorsqu’elle tisse des liens avec l’ailleurs, lorsqu’elle tisse sa toile vers d’autres places, d’autres pays, d’autres réseaux.

Aussi bien, la proximité, pour être opérante, doit elle rester une dynamique, un projet, une rencontre et non un bagage déposé à la consigne, aussitôt le verdict des urnes rendu..

Pas de proximité sans « autre ! Le défi, c’est de réussir à préserver l’altérité et la diversité. C’est aussi se retrouver sans limites à inventer une citoyenneté planétaire, à « développer une identité citoyenne plurielle » selon les termes utilisés par Edgar Morin. Si l’on veut redonner du tonus à une démocratie qui présente de nombreux symptômes d’anémie, il convient donc d’offrir la possibilité aux habitants de participer au plus près à l’élaboration, à la mise en œuvre et à l’évaluation des décisions qui les concernent, à tous les niveaux. Et pas seulement leur proposer un droit de vote électronique ou un conseil municipal en ligne. La démocratie locale mérite en effet mieux ou plus que cela.

Certains instituts de sondage ont récemment souligné que les jeunes, bien qu’ils désertent les bureaux de vote, marquent de plus en plus d’intérêt pour l’engagement dans la vie locale. Ils sont nombreux à placer leur énergie et leurs désirs dans l’action collective sur le terrain. Ils s’intéressent aux affaires de la cité mais leurs références sont également de plus en plus cosmopolites, internationales. Il convient d’en prendre la mesure.

Face à l’affaiblissement relatif des structures politiques institutionnelles – et en particulier celui des partis politiques –, le monde associatif se révèle un vecteur privilégié d’exercice de la citoyenneté. Il pèse d’un poids considérable tant en raison du nombre d’associations que du nombre de personnes impliquées dans leurs activités (1,6 à 2 millions de salariés et environ neuf millions de bénévoles). S’il contribue directement à la vie démocratique, le secteur associatif est aussi un acteur économique important, en perpétuel renouvellement.

L’accès au Très haut débit et le potentiel ouvert par la mise en place de l’open data et plus généralement des espaces publics multimédias est riche en perspectives. Le web est l’outil privilégié pour créer cette mondialisation de la proximité.

Mais pour l’heure, encore peu de communes ont le souci de développer l’Open data. Quelques rares sites locaux ouvrent aujourd’hui très généreusement leurs données « brutes », dans un format standard, facilement lisible. Comme la loi donne à chaque citoyen un droit d’accès à ces informations, libre aux citoyens de réutiliser ces données en ligne si le constat est fait que toute cette matière première, rassemblant des cartes, des statistiques, des réglementations, des expériences, peut générer des initiatives utiles, une fois portée à la connaissance du public.

« L’avènement de l’open data est un évènement comparable à celui de l’apparition de l’alphabet » affirme le philosophe Bernard Stiegler, directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (INA). « La puissance publique doit réaliser que l’information n’est pas un pouvoir mais une ressource, au même titre que l’énergie », précise Jean-Louis Missika, adjoint au maire de Paris, qui a piloté le développement du portail open data de la capitale, mis en ligne le 27 janvier 2012. "Libérez les données, les applications suivront ".

De plus en plus d’entreprises, de collectivités ou d’associations s’accordent à penser que l’ouverture des données constitue un potentiel inestimable pour faire remonter l’information citoyenne, dynamiser les relations entre les associations et les organismes publiques, favoriser la création de lieux de l’initiative publique.

Davantage d’accès aux données (tarifs, budgets, contacts, réseaux..) signifie aussi optimiser l’information aux usagers, améliorer la relation avec le client ou le citoyen, et développer de nouveaux marchés.

Telles sont les perspectives offertes par l’open data. Qu’il s’agisse des sites présentant les chiffres sur la consommation d’électricité, ou des outils de prospection d’appartement sur le meilleur logement possible en fonction de l’école souhaitée, ou bien encore des forums où les internautes discutent ensemble de produits à acheter ou à vendre en commun… les exemples se multiplient.

Avec Everyblock.com, « vous serez un meilleur voisin » car vous saurez l’essentiel, dans le moindre détail, sur la vie du quartier. Avec Craigslist.fr, les petites annonces de la communauté près de chez vous, du logement à l’emploi, en passant par les contacts personnels, n’auront plus de secret. Avec Yelp.fr, vous serez reliés aux meilleures adresses locales. Tous ces échanges, entre producteurs et consommateurs, ou de pair à pair, forment un terreau fertile pour co-produire l’innovation.

Au Royaume-Uni, la libération des données a permis de réduire de 30 % la facture de consommation d’énergie dans les bâtiments publics en seulement deux mois. Dans un récent rapport (début 2011), la Commission européenne chiffre à 27 milliards d’euros les retombées économiques potentielles d’un développement significatif de l’open data.

A l’heure de l’open data, ouvrir des espaces de dialogue, aider les citoyens à s’approprier les outils pour faire vivre la démocratie locale, soutenir la vie associative en mettant à disposition des responsables et des animateurs d’associations des outils et des services pratiques, encourager la diffusion et la mutualisation des projets « citoyens », dans les domaines de la culture, de l’action sociale, de l’éducation et de la formation, forment les vrais enjeux de la proximité. Tout dépend de ce qu’on en fait.

Mais ne cédons pas à la fascination de la cybercitoyenneté.

Non l’internaute n’est pas l’avenir de l’homme. Pas plus que le cybercitoyen n’est l’avenir du citoyen. Non le réseau des réseaux ne va pas abolir la solitude ni rendre les crétins intelligents. Il n’est ni bon, ni mauvais. C’est tout simplement un outil de plus, permettant le pire comme le meilleur. Internet peut en effet conduire au désenchantement du monde comme il peut être l’extraordinaire moyen d’une meilleur intelligence publique, un moyen simple de tisser des liens nouveaux, de recréer des liens rompus, de multiplier les occasions. Encourager cette « prise de parole » revient à donner aux citoyens les moyens de co-produire l’information. C’est tout cela aussi, la proximité !


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