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Magazine Mars 2017

Editorial

Le cosmopolitisme, une clé pour relancer l’Europe ?

Yan de kerorguen

« L’Europe n’a jamais été un long fleuve tranquille », répétait souvent Jacques Delors, président de la Commission Européenne de 1985 à 1994. Mais est-il permis d’espérer atteindre rapidement le delta quand on entreprend sur ce fleuve une navigation long cours dont le terme rend difficile la ligne d’horizon ? 70 ans d’Europe illustre bien le temps qu’il faut pour constituer une Union européenne. Et encore, nous n’y sommes pas encore. La nation américaine fière de son drapeau étoilé a mis des lustres à (...)

« L’Europe n’a jamais été un long fleuve tranquille », répétait souvent Jacques Delors, président de la Commission Européenne de 1985 à 1994. Mais est-il permis d’espérer atteindre rapidement le delta quand on entreprend sur ce fleuve une navigation long cours dont le terme rend difficile la ligne d’horizon ?

70 ans d’Europe illustre bien le temps qu’il faut pour constituer une Union européenne. Et encore, nous n’y sommes pas encore. La nation américaine fière de son drapeau étoilé a mis des lustres à réunir ses 50 états. Et d’aucuns ne cessent encore aujourd’hui d’évoquer le pays de l’Oncle Sam comme un état pionnier, jeune dans ses fondations. “Si l’on n’est pas saisi dans sa jeunesse par un espoir, fût-il illusoire, que reste-t-il ? Rien.” Ainsi s’exprime George Steiner, humaniste européen, rappelant à chacun d’entre nous, la nécessaire vigueur de nos aspirations européennes. Nous en sommes-là, avec ce terrible diagnostic d’insuffisance respiratoire lorsque l’on se penche sur le cas de ce qu’on appelle encore le vieux continent.

L’Europe, l’homme malade du monde ! Paradoxe d’un vieux continent qui souffre moins d’arthrose que de manque de souffle. Le besoin d’aération est toujours salutaire lorsqu’on respire un air vicié. Le grand air est même plus nécessaire encore lorsque le projet s’étend sur la durée. Il faut juste apprendre à mieux respirer. Car finalement, à l’échelle historiographique, le projet européen tel qu’il s’édifie depuis le milieu du XXème siècle, est lui aussi jeune, très jeune.

« Ce qui manque à l’Europe, c’est une idée de l’Europe, souligne Ulrich Beck, théoricien de la société du risque, (in Interview Sciences Humaines, n° 176, novembre 2006). Le cosmopolitisme peut être une clé pour relancer l’Europe. Je ne crois pas que nous devrions abandonner la démocratie nationale pour une démocratie européenne. Nous avons besoin d’une combinaison nouvelle de la démocratie nationale et de la démocratie européenne. C’est la même chose en ce qui concerne l’opinion publique : elle est européenne et nationale en même temps. Il s’agit de comprendre que l’Europe peut résoudre nos problèmes nationaux mieux qu’à une échelle nationale.../… Le cosmopolitisme permet d’exorciser l’idée qu’il faudrait se suicider culturellement pour devenir européen. Il faut cesser de toujours raisonner sur le mode du « ou bien… ou bien » pour saisir les pluralités d’appartenance » Dans le monde globalisé qui est devenu notre quotidien, un monde où exclure les autres s’apparente à une déclaration de guerre, le cosmopolitisme est le ressort politique qui rend possible l’identification du citoyen transnational, comme porteur de paix et de raison, dans la cité universelle.

La communauté de destin évoquée par Ulrich Beck est d’une actualité brûlante : Peut-on transcender sa communauté particulière pour adhérer à une idée générale telle que l’idée européenne ? Peut-on appartenir politiquement à une idée ? Qu’en est-il d’une politique cosmopolite pour forger une identité européenne ? L’esprit cosmopolite européen, abondamment évoqué dans la littérature du XXème siècle, signe l’apparition d’une sensibilité humaniste au devenir du monde, à l’heure où le vieux continent était soumis au danger nationaliste. « La cosmopolitisation de fait serait, en outre, liée à la naissance d’une nouvelle affectivité, « l’empathie cosmopolitique » qui, sans se substituer à « l’empathie nationale », viendrait lui donner une autre teinte, une autre direction, en particulier en posant à nouveau frais la question du rapport aux autres » pense Yves-Charles Zarka, auteur de « Refonder le cosmopolitisme » (PUF. 2014).

L’expérience d’Erasmus qui a trente ans d’existence est un des symboles forts de cette cosmopolitisation souhaitée par l’Union Européenne. Le dispositif, étudié par le sociologue Vincenzo Cicchelli, donne la possibilité à 200 000 jeunes par an de se détacher de leur cadre de vie habituelle, d’étudier dans un pays de l’UE pour un séjour d’une durée de six mois en moyenne, d’élargir ses connaissances et in fine, par la sociabilité dans le pays d’accueil, d’être en adéquation avec d’autres cultures. Son enquête menée avec des étudiants qui ont bénéficié du programme Erasmus confirme que si une socialisation supranationale venait à s’instituer, une grande partie de ces jeunes ne revendiquerait aucune identité transnationale. Le poids des affiliations acquises à la naissance reste fort, y compris parmi ceux qui semblent le plus appartenir à la catégorie des « citoyens du monde ». Et pourtant la majorité de ces étudiant se vivent comme des citoyens européens. Pour eux, Erasmus représente une sorte d’apprentissage des « dimensions transnationales du monde ». « Les capacités à créer des ponts et à transcender la différence culturelle prennent alors une place importante dans le fonctionnement de groupes de pairs et font émerger des règles générales de savoir-vivre en situation cosmopolite » ( Vincenzo Cicchelli. L’esprit cosmopolite. Presses de Science-PO. 2012)

Une politique cosmopolite

Le concept de « citoyenneté » permet de dédramatiser le rapport tragique que nombre d’individus se complaisent à entretenir avec le « national ». Qu’est ce que la citoyenneté par rapport à la nationalité ? La citoyenneté, qui implique l’exercice des droits civiques (vote, service militaire, etc.), est une notion différente de celle de nationalité qui désigne le fait d’être régi personnellement par un droit civil national (nom, majorité, mariage, divorce, succession, etc), même si, en France particulièrement, la « nationalité » est presque toujours attachée à la citoyenneté. La citoyenneté, c’est le fait d’être ressortissant et de faire partie de la cité.

Il n’est pas aisé, lorsqu’on se soucie de citoyenneté, de trouver un chemin de traverse qui évite l’impasse identitaire et repère le piège communautaire à partir de ces deux réalités envahissantes que sont le nationalisme et l’idéologie multiculturelle ? Pour y arriver, encore faut-il retrouver la fibre du politique que « l’économisme » mondialiste a arraché à la raison. La laïcité et le débat politique sont les vecteurs qui peuvent nous y aider. Comme le dit le géographe Philippe Pelletier « L’alternative face à cette instrumentalisation de la nationalité débouchant sur le nationalisme et donc, potentiellement, sur la guerre, n’est pas la réalisation de nouveaux nationalismes (corse, écossais, basque, catalan…), symptômes d’une réaction contre la mondialisation sans réel fédéralisme, c’est le cosmopolitisme, ou le fait d’être citoyen du monde ». Pour les défenseurs d’une nationalité ancrée dans la citoyenneté, l’idée cosmopolite est l’une des voix les plus riches à explorer pour refonder la politique dans la cité.

Démocratie, nation, universalité, raison sensible, diversité…ce vocabulaire nous est cher.

Autant de valeurs fondatrices pour assurer la voie d’un modèle social français et conduire à une identité de l’un dans l’autre, soucieuse de singulier et de pluriel. Pierre angulaire de la République, la laïcité est la condition pour vivre ensemble. « Simul et singulis », (ensemble et chacun en particulier ) propose la devise de la Comédie Française. Oui mais comment passer des mots et des valeurs à la politique et à l’action ? Dans son livre « Notre France » (Editions Alary. 2016) qui revendique la diversité du monde commun comme positive, Raphaël Glucksman invoque la « nation cosmopolite ». S’en prenant aux discours identitaires et au repli sur soi, il oppose une France universaliste et la nécessité de « retrouver les gestes, les œuvres, les luttes qui ont façonné cette nation cosmopolite que nous sommes en train de perdre, faute de savoir la dire et la faire vivre. » Réinventer le cosmopolitisme, est ce l’enjeu des temps à venir ? Le cosmopolitisme si souvent dénoncé par les nationalismes et les conservateurs questionne les paradoxes de la mondialisation entre fermeture et ouverture, entre protectionnisme et logique de l’accès (open data), entre le dedans et le dehors. Cette notion mérite qu’on s’y arrête.

Le citoyen du monde

Il faut remonter loin dans le temps. Le cosmopolitisme est un concept créé par le philosophe cynique Diogène de Sinope, à partir du mot grec « cosmos » qui signifie univers et « polites » qui veut dire citoyen. On rattache aujourd’hui le cosmopolitisme à la notion de "citoyen du monde" qualifiant celui ou celle qui proclame son attachement à l’ensemble de l’humanité. Parce qu’il s’attache à l’universel et qu’il s’insert dans le mouvement des Lumières et de la démocratie, le cosmopolitisme est une des dimensions de la Raison conceptualisé, explique Emmanuel Kant, dans son « Projet de paix perpétuelle ». Pour ce dernier, le cosmopolitisme s’intègre dans le progrès de l’histoire. Et c’est en cela qu’il est intéressant d’en faire mention. Kant réfère la notion de citoyen du monde à celle d’étranger. Kant ajoute que le droit cosmopolite veille à ce que les « étrangers » ne soient pas traités comme ennemis dans l’Etat où ils trouvent asile. Cette définition formelle ne va pas sans empathie. Il conclut : « Se penser comme un membre selon le droit civil d’un État mais conciliable avec la société cosmopolite, précise Kant dans une de ses Réflexions (Ed. J. Vrin), c’est l’idée la plus sublime que l’homme peut avoir de sa destination, une idée que l’on ne peut pas penser sans enthousiasme ». « L’étranger est celui qui trouble le chez soi, mais étranger veut dire aussi : le libre » précise Emmanuel Lévinas ( in Totalité et infini).

Citoyen et étranger

Ulrich Beck, nous éclaire sur le sujet. Pour ce dernier, le cosmopolitisme s’impose au centre de notre vie contemporaine. Notre vie de tous les jours, nos relations avec les autres sont cosmopolitiques au sens où elles sont étroitement liées. Il écrit : « la cosmopolitisation est le processus non linéaire, dialectique, dans lequel l’universel et le contextuel, le semblable et le différent, le global et le local doivent être appréhendés non pas comme des polarités culturelles, mais comme des principes étroitement liés et imbriqués l’un dans l’autre”. La raison globale s’associe à la sensibilité locale. Dans cette manière de voir, se distinguent la non-contradiction entre les termes et l’espace de jeu qui permet leur complémentarité.

On retrouve dans le cosmopolitisme les notions cheres à Paul Ricoeur de réciprocité, d’identité du « soi dans l’autre » : « être un étranger comme soi-même », « mener une vie bonne avec et pour les autres, au sein de la pluralité humaine dans des institutions justes », « vivre en être distinct et unique parmi les égaux ». Un individu peut être tout à la fois identique à un autre et singulier. L’idée cosmopolite casse ainsi l’opposition binaire entre le eux et nous, entre le « de souche » et l’étranger. A la différence de l’individu transnational, souvent expatrié, touriste ou migrant qui préfère rester dans le cercle de ses compatriotes où il se reconstitue un chez-soi, le cosmopolite est ouvert à l’autre, à l’étranger, à l’étrangeté, explique l’anthropologue suédois Ulf Hannertz, (Transnational Connections, Culture, Peuple, Places, Ed.Routledge, 1996).

Citoyen européen de nationalité française

Ainsi le cosmopolitisme ne divise pas, il rassemble. « L’étranger – et désormais l’Européen passant d’un pays dans un autre, parlant la langue de son pays avec celle, voire celles des autres –, se distingue de celui qui ne l’est pas parce qu’il parle une autre langue. En Europe, nous ne pourrons pas, nous ne pouvons plus échapper à cette condition d’étrangers qui s’ajoute à notre identité originaire, en devenant une doublure plus ou moins permanente de notre existence » souligne l’écrivain Julia Kristeva qui se présente elle-même comme « Citoyenne européenne, de nationalité française, d’origine bulgare et d’adoption américaine ». L’historien sémiologue Tzvetan Todorov, décédé au début de 2017, « exilé enraciné en France », comme il se définissait, est lui aussi un passeur de culture et d’intelligence cosmopolite, porteur dans son œuvre de l’altérité, avec dans son bagage cette question lévinassienne régulièrement posée : « comment se comporter à l’égard d’autrui ? » Etranger et national ! Amin Maalouf, l’auteur des Identités meurtrières témoigne de son embarras quand on lui demande s’il se sent plutôt français ou libanais, lui qui a quitté le Liban, il y a quarante ans, pour s’installer dans l’hexagone. « Je réponds invariablement : L’un et l’autre ! Non par quelque souci d’équilibre ou d’équité, mais parce qu’en répondant différemment, je mentirais. Ce qui fait que je suis moi-même et pas un autre, c’est que je suis ainsi à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues, de plusieurs traditions culturelles. C’est précisément cela qui définit mon identité. Serais-je plus authentique si je m’amputais de moi-même ? » Certains tirent le meilleur de cette double culture, car ils intègrent le mécanisme d’inclusion, et de dépassement. D’autres au contraire la refoulent, incapables de créer avec cette coupure une nouvelle aventure humaine.

Le devoir d’hospitalité

Se chercher dans l’autre, partir à la découverte de sa propre étrangeté, combien d’écrivains l’ont éprouvé dans les vicissitudes de la guerre, du banissement et de l’exil. « La vérité est toujours en exil. » dit George Steiner citant Baal Shem Tov, un grand rabbin du XVIIIe siècle : Etre un étranger qui se sent chez l’autre comme chez soi est un sentiment d’appartenance que certains ont éprouvé avec bonheur lorsqu’ils ont été accueillis dans un autre pays. Comme chez soi ! Le mot « comme » est riche de sens. Il sous entend le sens de commandement. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». C’est le fameux « comme » de l’Ancien testament qui, dans le christianisme, prend une portée universelle. Dans l’idéologie de la différence à l’œuvre au sein du multiculturalisme, il y a un point extrême où les différences sont indifférentes. Il n’y a plus d’autre reconnu comme le semblable mais un autre de l’autre.

Evoquer la question de l’exil et nous voilà au commencement d’une expérience fondatrice de partage qui dit beaucoup de chose sur l’identité cosmopolite. Cette expérience, c’est l’hospitalité. Il s’agit de se rendre disponible, de se dépasser pour l’autre, de se poser comme responsable des autres. Bref, d’honorer un principe d’ouverture attentif à traiter l’étranger comme soi-même. Soit, dans un cas ; le devoir d’hospitalité et, dans l’autre cas ; le droit à l’hospitalité. Ce droit de la personne débordant celui des états et des nations est sans doute le droit transcendant le plus profond lorsqu’on s’attache au bien être de l’humanité. Kant appelle ce droit réciproque à l’hospitalité universelle, « le droit cosmopolite ». Quand on parle des lois de l’hospitalité, on sous-entend sous ce terme une obligation éthique, une sorte de loi implicite, insubordonné à un contrat social, un « principe pur » dit Jacques Derrida, pour qui l’hospitalité ne peut remplir son office que si elle est un principe pur, détaché de tout ce qui peut le conditionner.

Cosmopolite : le souci des autres

Aussi bien, est cosmopolite celui qui a vocation à parler la langue des autres, ce qui lui permet d’approfondir en retour sa propre culture. L’esprit cosmopolite permet de dépasser la conscience d’appartenir à une culture, en construisant un autre sentiment d’appartenance plus universel, intemporel, délocalisé, facilitant la vie en bonne intelligence dans le respect de l’universalité dans la cité. Vincenzo Cichelli (in Pluriel et commun. Sociologie d’un monde cosmopolite), évoque “le goût des autres”, “l’intelligence des autres”, “le souci des autres”. Dans un ouvrage de référence, (« L’individualisme moderne ». 1917), le sociologue Georg Simmel parle de « soi cosmopolite ». Le soi cosmopolite, dit-il, est conditionné par la capacité qu’ont les individus à communiquer avec des groupes et des individus aux appartenances diverses.

Pour Simmel, un individualisme est d’autant plus affirmé dans sa singularité qu’il est ouvert au monde. Aussi bien, l’individu singulier ne peut se concevoir en dehors de la pluralité des hommes. Dans la diversité, chaque individu est un être à part, un être unique. « La vie dans un cercle élargi et l’action réciproque avec celui-ci produit en soi et pour soi davantage de conscience de la personnalité  », observe Simmel. Référence implicite à Kant qui a toujours insisté sur la sociabilité de l’homme. « Les hommes sont dépendants les uns des autres non seulement parce qu’ils ont des besoins et des soucis, mais aussi en raison de leur faculté la plus éminente, l’esprit humain, qui ne s’exerce pas hors de la société humaine ». Autrement dit, plus la possibilité de socialisation est dense, plus le groupe social est large, et plus la singularité de l’individu est affermie. Ce constat s’oppose à l’idée selon laquelle la mondialisation des sociétés humaines mène à l’uniformisation. C’est le contraire qui est vrai, corrige Simmel. Plus le soi et les autres évoluent et interagissent dans un monde commun où les barrières sociales tombent et plus se reconnaissent les singularités. Monde commun ne veut pas dire système régi par une force souveraine gouvernant la planète. Hannah Arendt comme d’autres met en garde contre cette idée totalitaire d’un cosmopolitisme qui s’apparenterait à un ordre mondial. “Ce n’est pas seulement un sinistre cauchemar de tyrannie, ce serait la fin de toute vie politique telle que nous la connaissons. Les concepts politiques sont fondés sur la pluralité, la diversité et les limitations réciproques » écrit-elle.

Cosmopolitisme, universalité et mondialisation

De même que le cosmopolitisme est davantage une posture éthique qu’une modalité économique, la citoyenneté mondiale, revendiquée par les individus pénétrés d’esprit cosmopolite, désigne une façon politique de voir le monde, un monde sans frontières, une façon de vivre impliquant une politique de mise en partage étroite des fonctions essentielles (la paix, la sécurité, l’environnement, le droit, la pauvreté, la justice, l’éducation, la santé..). A la différence du mondialisme dont la vocation est de déréguler, le cosmopolitisme introduit des éléments de régulation citoyenne qui vont dans le sens du renforcement des principes démocratiques fondamentaux en garantissant le bien être des personnes. La vulnérabilité de l’option fait que le cosmopolitisme reste en deçà d’un choix de société. Il est cependant, depuis longtemps déjà, inscrit au chapitre des passions morales des personnes, dans la rubrique de la justesse, de la gratitude, de la reconnaissance.

A une époque où l’internet abolit les distances, à l’heure où le passage des frontières est une expérience courante, (pour combien de temps encore ?) revendiquer le statut de citoyen du monde, échanger dans une cité-monde ou se sentir attaché aux autres, ne veut pas dire qu’on se sent solidaire du système de compétition qui définit aujourd’hui la mondialisation. « Le cosmopolitisme dans son sens originel et positif pourrait bien être tout à fait autre chose et même l’opposé radical de la mondialisation économique, financière ou même culturelle » estime Charles Zarka.

Si nous n’avons pas d’autre choix que de « faire avec les identités », nous avons cependant la possibilité d’adopter une façon critique de vivre le monde tel qu’il s’affirme dans la mondialisation. L’explosion des technologies de communication et moyens d’information dans les vingt dernières années, la réduction des distances, la contraction du temps, la confusion des espaces, ont rendu le mondial plus proche du local. Mais dans le même temps le local s’est délocalisé. Cette nouvelle condition de l’homo-economicus, livré aux réseaux provoque, comme le souligne Antoine Garapon, des problèmes de « deterritorialisation ». Cela remet en cause l’évidence du lien entre l’Etat et le territoire. C’est justement pour cette raison que les valeurs de citoyenneté sont invitées à prendre leur place afin de donner du souffle aux sociétés endormies, addictes au marketing de masse.

L’horizon du « soi cosmopolite » offre une perspective d’analyse ouverte. A la différence du multiculturalisme idéologique qui « colle » à la mondialisation économique, le cosmopolitisme naît d’une prise de conscience civilisationnelle : l’obligation de préserver le destin commun des humains et ne pas l’arrêter aux frontières d’un pays. C’est le monde ouvert du citoyen du monde, différent du monde fermé sur l’homogène où tout se ressemble d’un pays l’autre. « Nous sommes les obligés du monde » soutient Hannah Arendt, elle pour qui la condition du citoyen est de « vivre en être distinct et unique parmi les égaux ». Parce qu’il insiste sur le fait qu’il n’existe qu’un seul monde, le cosmopolitisme rend impérative la responsabilité collective de l’humanité à l’égard de ce monde, explique Ulrich Beck.

La conscience cosmopolite : la conscience de vivre sur une seule et même planète.

Etre cosmopolite signifie seulement de prendre acte que la richesse des échanges et des interdépendances entre les hommes a un impact sur les identités individuelles et que de la bonne intelligence de ce commerce dépend la paix civile et la socialisation des citoyens. Pour pouvoir se parler entre citoyens venant d’horizons divers et partager un destin ensemble, il faut bien reconnaître ce qu’il y a de commun. La cohabitation ou le métissage des populations est une des richesses des cités à travers les siècles. « Pour ceux qui sont éveillés, il n’y a qu’un seul monde commun. C’est lorsque nous dormons que chacun reste enfermé dans le sien » disait déjà le philosophe grec Héraclite.

Le cosmopolitisme est loin de se résoudre aux seules questions d’intégration et d’organisation. Sa raison est pratique, son universalisme est concret. Un exemple parlant est celui du réchauffement climatique qui suppose une réelle interdépendance planétaire des actions à mener, car il acte la reconnaissance de la finitude de la planète. « La globalisation des risques a uni le monde, objectivement uni le monde, pour en faire une communauté involontaire”, indique Jurgen Habermas (in La Paix perpétuelle. Le bicentenaire d’une idée kantienne. Cerf. 1996.) La conscience cosmopolite est la conscience de vivre sur une seule et même planète. Elle porte en elle l’exigence universelle d’une action commune qui élargit l’angle de vision national. Le cosmopolitisme ne renvoie pas tant au « multi » qu’aux « inter », ces « interdépendances » produites par le progrès, la recherche, les risques, les échanges culturels internationaux, l’exil… Que nous le voulions ou non, les habitants de la planète sont liés les uns aux autres, au-delà des cultures et des confessions, dans la même communauté de destin. En internationalisant les citoyens des nations autour de leur intérêt commun, le modèle cosmopolite allie les identités culturelles et l’universalisme sans lequel les nations sont instables. L’espace public du cosmopolite s’oppose à la tentative de privatisation de cet espace par les communautés. Il témoigne de l’envie d’être ensemble dans un monde de « citoyens ».

La référence cosmopolite incite à se définir politiquement et non nationalement.

Comme le rappelle le philosophe Michael Foessel, « les processus contemporains de « cosmopolitisation » se situent d’abord au niveau des expériences individuelles » (Être citoyen du monde : horizon ou abîme du politique ? Vie des idées.fr). En brouillant les partages classiques entre national/international, dedans/dehors, souveraineté/dépendance, le cosmopolitisme introduit du jeu démocratique. Sa pertinence, encore en devenir, est certes instable mais elle permet de concevoir ensemble l’éthique et le politique. Bref, le cosmopolite est une forme de mondialisation à dimension humaine. Cette sensibilité bienveillante vaut au terme cosmopolite d’être fréquemment utilisé par l’extrême droite pour rejeter l’étranger. Le soi est toujours ouvert et vulnérable au monde, donc cosmopolite. Revendiquant la qualité de citoyen, l’espace qui désigne le cosmopolite est concret, ordinaire, quotidien, mobile. C’est la cité et ses sous-ensembles : la place publique, le marché, le café-restaurant, la foire marchande, la conférence, le train, le bateau… Le cosmopolitisme est une sensibilité, un état d’esprit. Le citoyen du monde cosmopolite se sent partout chez lui, sans renier le sentiment d’appartenance qui l’attache à sa nationalité ou à sa culture d’origine. Il se réinvente une différence par les usages. Ou plutôt une non-indifférence, c’est-à-dire une bienveillance dans la socialité, une bonté qui n’implique pas forcément de connaître l’autre, mais juste de le reconnaître. Bref, se réinventer un être « différent de sa différence ».

Comme l’ont souligné dans leurs oeuvres ou leur correspondance nombre d’artistes qui se sont opposés au nationalisme, “cosmopolitisme” ne veut pas dire rejet de l’idée de nation. D’ailleurs, contrairement aux idées recues, l’appartenance nationale reste de loin la plus privilégiée par les individus « cosmopolites ». Jurgen Habermas parle de sentiment d’appartenance ouvert et divers. Il utilise le terme de « patriotisme constitutionnel ». Dans le cosmopolitisme, le progrès ne signifie pas la décomposition des différences mais le processus qui permet de considérer l’universalisme comme sa patrie.

« Cosmopolites de tous les pays, encore un effort ! » appelait de ses vœux le philosophe Jacques Derrida. A l’heure du changement climatique, dans un monde de l’internet et de l’interdépendance des économies qui impliquent une coopération entre cultures, cet idéalisme aux accents utopiques est devenu une exigence réaliste pour ceux qui ont failli perdre leur patrie, pour ceux qui craignent pour la planète et plus généralement pour ceux qui veulent faire de la politique. Ils retrouvent cette exigence à un niveau magnifié. Voilà qu’un vaste dessein collectif, la réalisation d’une Union européenne, rend un hommage à cette promesse de construction cosmopolite.

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