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« Les voix de Srebrenica » : Pourquoi j’ai fait ce film ?

par Nedim Loncarevic, le 4/07/2015

Nedim Loncarevic est le réalisateur du film "Les voix de Srebrenica". Le film est diffusé sur France 3 le mercredi 8 juillet 2015 à 24h10. A ne pas rater.

« J’ai quitté la Bosnie en 1993. Rédacteur en chef de la télévision de Sarajevo, je collaborais régulièrement avec la presse internationale venue couvrir la guerre. Ce sont des journalistes français qui m’ont fait sortir de mon pays où ma vie était menacée. C’est depuis la France que j’ai assisté, impuissant, à la chute de Srebrenica.

Un soir, il y a quelques années, après la projection de l’un de mes films sur le tunnel de Sarajevo qui se tenait à Genève, un homme s’est approché de moi. Cet homme c’était Fahrudin Salihovic, l’ancien maire de Srebrenica au moment de sa chute. Dans la ville suisse, Fahrudin ressemble à un citoyen ordinaire, sans blessures apparentes. Mais, la nuit venue, les images de la tragédie lui reviennent : un regard, une odeur, un cri… « C’est comme un petit film qui tourne dans ma tête », me dit-il dans le bistro où il me raconte son histoire. Il n’a fallu que 72 heures pour que la population entière de Srebrenica soit chassée, déportée ou tuée, malgré la « protection » des soldats des Nations unies. Pour lui, impossible d’oublier. Dès lors, pour moi aussi.

Lors d’un de mes voyages en Bosnie, sur les traces de ma propre histoire et de celle de mon pays, je suis parti à la recherche d’autres survivants de Srebrenica. J’ai rencontré des hommes et des femmes meurtris, amers. Ils craignaient que le temps n’efface à jamais leur histoire. L’un d’entre eux, Ibro Zahirovic, m’a montré des images qu’il avait tournées durant sa fuite avec la colonne des réfugiés. Des images rares, captées pas ce vidéaste amateur, jusqu’à l’épuisement de sa batterie. Des images de la vie quotidienne durant le siège de Srebrenica, des images d’une guerre qu’il a subie, des images de l’improbable colonne de réfugiés. « J’ai filmé des personnes que je n’ai plus jamais revues, qui n’ont pas survécu. Je croyais qu’un jour, après la guerre, quelqu’un voudrait voir ce qui s’est passé. »

Ce jour est arrivé. Je veux voir, montrer, raconter. Je me dois de dire, d’interroger, de mettre en forme leurs vécus, de leur rendre la parole et, en même temps, de donner des clés pour tenter de comprendre comment le pire est arrivé, une fois de plus….

Aujourd’hui, nous avons les preuves pour affirmer que la chute de Srebrenica était prévue. Dans les plus hautes sphères de la diplomatie internationale, certains n’ont pas su, ou pas voulu, s’opposer à l’inéluctable. Vingt ans après, les langues se sont déliées. Tout en rejetant sans cesse la faute sur les uns et les autres, les politiques, militaires et diplomates ont fini par reconnaître les « dysfonctionnements » qui ont mené à la chute de l’enclave.

« Dysfonctionnements », un mot lourd et grave, qui figure noir sur blanc dans le rapport de la mission d’information de l’Assemblée nationale française, rédigé par MM. René André et François Lamy : « Des dysfonctionnements majeurs se sont produits au sein de la Force des Nations Unies. La pusillanimité de certains représentants de la communauté internationale a permis à l’armée bosno-serbe de se rendre coupable de l’une de plus grandes tragédies survenues en Europe depuis la Seconde guerre mondiale… » Humblement mais avec conviction je conçois ce film comme une nouvelle pierre apportée au combat pour la vérité mené par les survivants.


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