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Les identités bienheureuses

Le journal d’un retraité par Bruno Tilliette, le 4/04/2016

Il paraît que les Français ont un problème d’identité. Qu’ils ne se sentent pas bien dans leur peau gauloise. Qu’ils ne reconnaissent plus leur pays. Qu’ils craignent le « grand remplacement

Métissage ethnique

Je suis bien ennuyé, car je n’ai pas l’impression d’avoir un problème d’identité. Je ne suis même pas sûr de comprendre de quoi il s’agit. Pourtant, je suis Français de France, on ne peut plus Français depuis au moins plusieurs siècles, jusqu’où se perdent les racines de mon arbre généalogique. Enfin, un peu métis quand même puisque j’ai des origines mélangées : picard de langue d’oïl, normand certainement d’ascendance viking et celte breton. Mais il me semble que nous sommes tous quelque peu mélangés depuis la nuit des temps. Je ne sache pas qu’il existe une ethnie française « pure », pour ce que je connais de l’histoire de notre pays. Je ne pense pas d’ailleurs qu’il y ait nulle part en ce monde d’ethnie pure, même chez les Tupi Kawahib amérindiens ou les Peuls Bororos d’Afrique. Aussi endogames que les humains puissent être, ils finissent toujours par forniquer avec les voisins et voisines.

Je parle d’ethnie et évidemment pas de race, puisqu’il n’y a qu’une race humaine, les sapiens sapiens. Il y aurait pu en avoir d’autres – Neandertal, Denisova, Flores -, mais, déjà exclusifs, nous avons éliminé la concurrence. Je me demande parfois comment nous verrions le monde si les autres races d’hominidés avaient survécu à notre instinct prédateur.

Comment aurions-nous cohabité ? Comment les religions auraient-elles évolué ? Le dieu unique aurait-il été réservé aux sapiens ou partagé avec les autres homos ? Est-ce que ces derniers nous auraient appris à être plus sages ? Et avec plusieurs races humaines, aurions-nous eu des problèmes d’identité ?

Carte d’identité

Jusqu’à récemment, les seules fois où j’ai entendu parler d’identité, c’était quand il fallait renouveler la carte éponyme, tous les dix ans. Ce n’était un problème que parce qu’à chaque fois, on devait produire des extraits d’acte de naissance à réclamer à je ne sais quel fichier central sis à Nantes qui répondait avec la célérité administrative habituelle – quelques semaines -, si on n’avait pas oublié de joindre l’enveloppe timbrée pour la réponse (comme j’ai la chance d’être né de deux parents français sur le sol français, le renouvellement allait de soi). Mais tout ça se fait désormais par Internet.

Il y avait aussi le relevé d’identité bancaire à fournir pour virements et prélèvements divers. J’avais donc une identité juridique et une identité financière, et cela me suffisait largement. Pour le reste, j’étais moi-même, identique à moi-même, ce qui est le sens originel du mot identité, du latin idem, « le même ». Je n’ai jamais ressenti le besoin de m’identifier fermement par rapport à mon métier, à ma nationalité, à mes diplômes, à ma classe, à mes revenus, à mon âge… Si j’étais amené à citer l’une ou l’autre de ces composantes de ce que je suis, c’était juste pour me situer, parce qu’on me le demandait. Jamais il ne me serait venu à l’esprit, comme certains Américains, par exemple, de me présenter en disant : « Bonjour, je m’appelle Bruno Tilliette, je suis français, ex-rédacteur en chef de telle revue et je gagne tant… ». La plupart du temps, je me contente de mon prénom et d’un sourire. On aura bien le temps d’apprendre à se connaître en échangeant nos points de vue sur l’existence, en retraçant nos parcours humains, ce qui est plus intéressant que notre origine ou le montant de notre fortune.

Dangereux allochtones

Mais voilà donc que nous serions en crise d’identité généralisée. Notre identité nationale serait attaquée à la fois par l’Europe et les immigrés – drôle d’alliance ! Notre identité culturelle rongée tant par l’hégémonie de l’anglais ou l’illettrisme rampant que, toujours, par l’immigration. Notre identité chrétienne, encore laminée par les musulmans. Notre identité démocratique mise à mal d’un côté par la cupide finance internationale qui gouverne la politique et, de l’autre, par les terroristes étrangers sur notre sol (pourtant Français pour la plupart) qui nous poussent vers un État policier. Quant à notre identité sexuelle, elle serait désormais flottante, mouvante, transgenre, selon l’idée qu’on s’en fait, loin de toute détermination biologique. En un mot, nous ne serions plus chez nous, délogés de notre pays aussi bien que de notre corps, dépossédés de nos valeurs et de nos libertés, à cause des autres, bien sûr, allochtones profanateurs de nos identités malheureuses.

Pardonnez-moi, mais, personnellement, je me sens chez moi là où je suis et nullement remis en cause par tous ceux qui ne sont pas comme moi et pensent différemment. C’est même tout l’intérêt de la vie que de rencontrer des altérités et d’échanger avec elles. Je n’ai pas envie de ne fréquenter que des identités, des identiques, dans lesquels je ne verrais que des images de moi-même. Je suis tissé du bruit des autres, comme disait bellement, me semble-t-il, le metteur en scène de théâtre, Antoine Vitez.

Appartenances multiples

Je n’ai pas une identité, mais des identités, des appartenances multiples, en fonction des situations, des moments, des évolutions, des relations avec les autres. Et cette labilité de la personne est une ouverture extraordinaire qui, loin de fragiliser un « moi » frileux et jaloux de lui-même, ego illusoire, le nourrit, le transforme et, j’espère, l’épanouit. C’est ce changement permanent qui nous fait homme. Qu’ai-je à voir avec l’enfant que j’étais ?

Si certains pensent aujourd’hui perdre leur identité ou craignent de la voir se diluer dans je ne sais quel brouet informe et indifférencié, c’est qu’ils en ont, je crois, une vision trop restreinte, trop univoque. Ils se recroquevillent sur une identité abstraite, mythifiée, conceptuelle, éloignée de la réalité. La crise prétendument identitaire est surtout le reflet d’une peur plus vaste face aux mutations en cours où l’on perçoit confusément ce qui est en train de se déliter, mais où l’on reste largement aveugle à ce qui se construit. Nous n’avons pas un problème d’identité, mais un problème de vision, de confiance en avenir qui nous mènerait vers des identités nouvelles.


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