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La retraite de Mathusalem

Le journal d’un retraité par Bruno Tilliette, le 11/09/2013

J’ai pris ma retraite il y a un peu plus d’un an. Face à la réforme actuelle qui ressemble plutôt à une non-réforme et suscite une multitude de contre-réformes, je me demande si je dois me réjouir d’être passé entre les gouttes, me scandaliser de l’incapacité de tous les « partenaires » sociaux et autres décideurs de regarder la réalité en face ou aller cultiver mon potager pour parvenir à l’autosubsistance…

On peut estimer, en effet, que je fais partie de ceux qui sont passés entre les gouttes puisque j’ai pu bénéficier de ma retraite à taux plein à 61 ans et des poussières et après « seulement » 164 trimestres de cotisation. Ah, les pauvres qui vont devoir travailler au moins jusqu’à 62 ans et cotiser 172 trimestres ! Et peut-être plus encore. Mais qu’en sait-on, au fond ?

En ce qui me concerne, mon statut a changé 5 fois au regard de la retraite depuis que j’ai commencé à travailler. A cette époque tout le monde devait aller jusqu’à 65 ans (mais, bizarrement, il suffisait d’avoir cotisé seulement 150 trimestres, 37 ans et demi). Puis la gauche de 1981 a décidé que ce serait 60 pour les salariés. Mais je me suis mis en travailleur indépendant : retour à 65 ans jusqu’à ce qu’une nouvelle réforme remette tout le monde à 60 puis une autre réaugmente l’âge de départ et la durée de cotisation. Tout cela accompagné d’une baisse sensible du taux de conversion : environ 70 % du salaire dans les années 1970, plutôt 50 % aujourd’hui.

Projections douteuses

C’est pourquoi je suis toujours un peu étonné de voir les jeunes monter au créneau pour défendre leur future retraite et s’indigner de devoir peut-être travailler jusqu’à 65 ou 70 ans. Dans 20, 30 ou 40 ans, quelle sera la situation de notre pays ? Serons-nous toujours aussi riches ou complètement ruinés ? La vie continuera-t-elle à s’allonger ? Y aura-t-il du travail pour tout le monde ? Ou, au contraire, pénurie de main-d’œuvre ? Comment travaillerons-nous ? A quel rythme ? Dans quels métiers ? La notion de pénibilité, avancée aujourd’hui pour maintenir une retraite à 60 ans, aura-t-elle encore un sens ? Et l’idée même de retraite ne paraîtra-t-elle pas obsolète tant nos sociétés auront changé comme a radicalement changé en 40 ans celle où je suis né ?

Tous les petits calculs d’aujourd’hui, tous les chiffres qu’on se lance à la figure reposent sur des projections démographiques et économiques linéaires dont rien ne prouve qu’ils aient une quelconque valeur dans les décennies à venir. Et ils tiennent encore moins compte du contexte international et des changements technologiques ou sociologiques qui peuvent totalement bouleverser la donne.

Calculs économiques

Alors, « n’anticipons pas, comme disait Mathusalem quand on lui parlait de la retraite des vieux » : cette blague, due, je crois, à Fernand Reynaud, était finalement assez juste et prémonitoire. Juste, car trop anticiper ne sert pas à grand-chose et prémonitoire, car elle prévoyait le vieillissement général de nos populations. Imaginez que Mathusalem ait pris sa retraite à 60 ans, lui qui est censé avoir vécu 969 ans : 909 ans de pension à verser ! La sécu de l’époque ne s’en serait pas remise…

Notre seule urgence, aujourd’hui, c’est justement de ne pas laisser se creuser le trou de la sécu et d’arriver à un équilibre entre rentrées et sorties le plus rapidement possible. Le vrai reproche que l’on peut faire aux mesures qui viennent d’être prises, ainsi qu’à celles prises par le précédent gouvernement, c’est ne pas être assez radicales et efficaces pour régler ce problème strictement économique maintenant, par peur des réactions de la rue, de reporter à plus tard, à l’horizon 2020, ce nécessaire équilibre entre dépenses et recettes, là aussi en se fondant sur des calculs de croissance qui seront vraisemblablement contredits par les faits.

Pourtant, une fois résolue cette question pratique du financement des retraites qui focalise l’attention, nous cantonne dans des débats techniques et génère de guerres tranchées pour défendre les « droits acquis », autrement dit les privilèges de certains, on pourrait enfin passer à la vraie question : celle du vieillissement.

Vieillissement bénéfique

Comment voulons-nous vivre et travailler dans une société où nous pouvons espérer globalement devenir octogénaires, voire centenaires ? Comment gérer ce glissement temporel inédit dans l’histoire qui allonge le temps d’apprentissage jusqu’à l’âge adulte et retarde l’entrée dans la vie active (18 ans en 1970, près de 25 ans aujourd’hui) ? Comment faire vivre ensemble 4 générations et favoriser entre elles des liens de solidarité nouveaux ? Pourquoi ne penser le 3e et même le 4e âge que sous l’angle du retrait et comme une charge alors que leur montée en puissance est peut-être un moyen de transformer positivement le fonctionnement de nos économies à bout de souffle ?

Au lieu de redouter une société où les plus de 60 ans seront aussi nombreux que les moins de 20 ans, au nom de je ne sais quels principes jeunistes inavoués ou parce que cette situation nous était inconnue jusqu’alors, ne devrions-nous pas voir, au contraire ce que cela peut nous apporter à tous ? Cette situation, d’ailleurs, est-elle si nouvelle ? L’espérance de vie, en France, en 1750 était de 30 ans, elle n’était encore que de 48 ans en 1900, un siècle plus tard elle est de 80 ans, soit une augmentation de 60 % de notre temps de vie. Non seulement nous l’avons absorbée, mais elle s’est accompagnée d’un enrichissement considérable et d’une amélioration radicale de nos conditions de vie.

Ainsi, le vieillissement nous a été bénéfique, pourquoi ne le serait-il plus ? Plutôt qu’un problème, pourquoi ne serait-il pas une solution ? Ou pourquoi, au moins, ne pas essayer de l’envisager comme une opportunité, puisque le mouvement est inéluctable ? (On peut aussi décider d’éliminer tous les vieux, mais c’est une idée, vous le comprendrez cher lecteur, à laquelle, vu mon âge, je me refuse de souscrire…)

Lire la chronique précédente :

Hors du salaire, point de salut


Vos commentaires

Posté le 18 septembre 2013 à 15:39 , par Benoît Granger

je n’ai pas bien compris le sens de ce papier. J’ai pris, plutôt on m’a fait prendre ma retraite sans me demander mon avis l’an dernier, comme toi, mais à 65 ans et 170 trimestres cotisés. Donc aucun sentiment de ma part de la voler à qui que ce soit ! (Mais j’aurais volontiers continué quelques années ; "place aux jeunes" m’a toujours paru un discours malthusien et stupide !)

Mais on sait des trucs sur l’avenir, quand même :: les taux de fécondité, la pyramide des âges, les âges auxquels ont reste "en forme" : tout ça ce sont des progressions linéaires ; donc qui permettent de faire des projections...

La vraie question est celle du modèle, me semble-t-il. Ce que je connais des retraités américains montre qu’il y a 2 différences : 1 - on épargne soi même pour sa propre retraite (donc absence de solidarité inter-générationnelle) 2 - et même le montant de la retraite peut varier fortement, puisqu’une partie est souvent en actions de l’ancienne entreprise du retraité (donc incertitudes des retraités)

nous avons, ou avions en France l’un des systèmes les plus aboutis de solidarité collective : ll a été grignoté de l’intérieur par des groupes sociaux de type "toujours plus" qui rendent illisibles et injustes les différences de traitement. C’est ce qui crée les réformes auto-bloquantes et l’impossibilité d’un consensus, me semble-t-i...

Pour le reste, l’enjeu n’est plus tellement de vivre vieux : c’est de vivre vieux en forme. Et sans vouloir te faire peur, je pense que les vieux, dans cette laïcisation galopante de la société, oui, décideront de plus de plus de disparaitre au bon moment. Sans qu’on ait besoin de les éliminer Ah Ah !


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Shanna - 2015-06-18 04:50:59
Posté le 23 septembre 2013 à 14:52 , par Thierry Gaudin

Comme Bruno, je trouve les délibérations politiques au sujet de la retraite irréelles et par bien des aspects consternantes. La plupart ont pour hypothèse implicite que le travail est un pénible fardeau, que c’est un soulagement d’en être débarrassé, et le plus tôt c’est le mieux. Cette hypothèse, si elle est juste, montre que les employeurs n’ont pas réussi à intéresser leurs employés à leur travail, lesquels ne sont là que pour recevoir leur paye en fin de mois. Si c’est bien le cas, notre société est malade : ce qui permet la survie des individus n’a plus de sens.
Toutefois, l’expérience montre que bien des retraités qui, croyant comme on dit, "bénéficier d’un repos bien mérité", sont devenus effectivement "inactifs" (pour reprendre le vocabulaire de l’intox officielle) dépriment au bout de quelques mois.
Pour ma part (j’ai pris ma "retraite" il y a 8 ans), je travaille plus qu’avant et c’est en général du travail non rémunéré. J’en ai profité pour passer une thèse à bac+52 et écrire plusieurs livres de manière à rendre accessibles le travail antérieur sur la prospective et l’innovation. Cette expérience m’amènerait plutôt à militer pour la suppression de la notion de retraite et d’instituer un "revenu de vie" minimal (c’est à dire une retraite dès l’âge adulte).
Enfin, Bruno évite avec tact la question qu’il va bien falloir se poser : en 1914, les dirigeants de la France et de l’Allemagne ont envoyé les jeunes mourir en masse dans les tranchées. À l’époque donc, on sacrifiait les jeunes. Est-ce que nous n’allons pas vers une époque où la forme de la pyramide des âges obligera à d’autres initiatives ?
Plus précisément, les débats, encore timides, autour de l’euthanasie et du suicide assisté ne sont-ils pas destinés à s’amplifier. Il va aussi falloir apprendre à mourir, si possible dans la joie.


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