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La jeunesse de Florence Malraux et d’Edgar Morin

Le journal d’un retraité par Bruno Tilliette, le 18/03/2014

Hier soir, revenant tardivement de Paris vers ma campagne gâtinaise, je suis tombé, en écoutant France Culture, sur un entretien entre Edgar Morin et Florence Malraux, animé par Laure Adler. Le grand penseur a aujourd’hui 92 ans et la fille d’André et de Clara, 80.

Ils échangeaient leurs souvenirs de la guerre de 1940. Dès 1942, à 21 ans, Edgar Morin est entré activement dans la Résistance jusqu’à devenir lieutenant des Forces Françaises combattantes et rejoindre la 1ère Armée française en Allemagne en 1945. Plus jeune, elle avait 8 ans au début de la guerre, Florence Malraux a cependant aussi vécu de près la Résistance au travers de l’engagement de son père.

Plusieurs fois, pendant la demi-heure où je les ai entendus, j’ai été saisi d’une émotion qui m’a mis au bord des larmes ; non pas parce que ce qu’ils disaient était triste, mais au contraire parce qu’ils faisaient preuve, en évoquant ces moments terribles et le risque radical qu’ils couraient, d’une sérénité, d’un enthousiasme et d’une générosité bouleversante. J’avais l’impression d’entendre des jeunes gens pour qui la vie s’ouvrait pleine de promesses et d’aventures.

Héros ordinaires

Ils ne cachaient pas, d’ailleurs, que, dans l’inconscience de la jeunesse, ils vivaient parfois comme un jeu ces opérations de Résistance. Edgar Morin n’a dû qu’à une soudaine intuition, alors qu’il allait rendre visite à un de ses compagnons au deuxième étage d’un immeuble, de s’arrêter au premier et de rebrousser chemin. La Gestapo, et certainement la torture et la mort, l’attendaient dans l’appartement de son ami. Hier, il en souriait encore tout en ayant une belle pensée pour l’ami qui lui n’y avait pas échappé. Ils évoquaient aussi, tous deux, la fraternité de cette époque, au-delà des divergences de stratégie des différents mouvements de Résistance, la solidarité qui régnait entre eux tous, la modestie de ces héros ordinaires, qui, pour ceux qui n’ont pas fait carrière dans la politique, sont rentrés tranquillement chez eux, sans chercher à tirer parti de leur conduite exemplaire.

Ils tenaient également à distinguer avec force les nazis des Allemands, refusant de condamner ces derniers. Dans L’an zéro de l’Allemagne, son premier livre, écrit dès la fin de la guerre, Edgar Morin faisait déjà cette distinction, se demandant comment le pays le plus cultivé d’Europe avait pu produire cette monstruosité qu’est le nazisme.

Leçon d’humanité

Le sociologue avouait même que l’après-guerre avait été pénible pour lui. Il avait l’impression que le monde se refermait, se rétrécissait. Aucun culte de la guerre, bien sûr, chez lui, aucune nostalgie des armes, mais le constat que ce dangereux combat pour la liberté était une aventure inouïe qui donnait du sens à la vie. Edgar et Florence s’étaient sentis vivants sous la menace et, magiquement, alors qu’ils approchent du terme de leur existence, ils continuaient de transmettre cette énergie vitale. Ils nous donnaient une leçon d’humanité.

Moi qui n’ai connu que la paix, grâce à des gens comme eux, je n’ai pu m’empêcher de comparer la manière élégante et courageuse dont ils avaient traversé cette époque tragique au cynisme, au désabusement, à l’égoïsme, au mépris de l’autre dont beaucoup d’entre nous faisons preuve aujourd’hui, en une période dont les difficultés ne sont, en réalité, rien au regard de celles de la Seconde Guerre.

Mes larmes étaient d’émotion, mais de rage aussi en pensant à ces récentes manifestations d’intolérance où l’on a entendu crier à nouveau ces slogans que l’on pensait inaudibles et imprononçables : « les juifs, les Roms, les pédés dehors ! », à ces stigmatisations de l’étranger qui nous volerait notre pain, à ces discours d’économistes « sérieux » qui dénoncent l’Allemagne comme responsable de tous nos maux, à ces politiques pitoyables - pas seulement d’extrême droite, hélas - qui font tout pour briser le rêve Européen au nom de leurs misérables calculs électoralistes.

Résistance

La jeunesse joyeuse et ouverte de ces deux « vieillards » me renvoyait à la peur qui semble désormais nous habiter, peur du chômage, de la nourriture, du voisin, du bruit, du lendemain, de la maladie, de l’école, du sexe, de la différence, peur de manquer alors que nous nous noyons dans l’abondance ; toutes peurs qui nous paralysent, nous poussent à fermer nos frontières, nos yeux, nos cœurs ; peurs qui nous conduisent à fuir tous les risques, nous enferment dans un absurde « précautionnisme ». Peurs qui nous conduisent à la décrépitude dont nous croyons dérisoirement nous protéger en barricadant nos portes et en laissant nos propres enfants dehors, de telle sorte que les plus courageux n’ont plus d’autre solution, pour construire leur vie, que d’aller voir ailleurs, loin de leur pays exténué par l’angoisse. Nous prétendons être attaqués de toutes parts pour justifier notre repli, alors que c’est ce repli lui-même qui est notre seul ennemi, c’est lui et lui seul qu’il nous faut vaincre. Nous devons entrer en résistance contre notre propre peur.

Lire la chronique précédente :

Vapotage et enfumage


Vos commentaires

Posté le 18 mars 2014 à 17:17 , par albert london

j’avais ressenti cette même inconscience joyeuse chez un autre résistant, Philippe Dechartre. Il m’avait raconté ces moments où il se jouait -c’était le terme approprié- de la gestapo et autre milice (pas de majuscule volontairement) pour cacher des armes, mener des opérations de terrain. Qu’on se souvienne aussi du témoignage de Pierre Mendès-France dans le film d’Ophuls sur Vichy. Belles leçons de courage et de modestie conjuguées.


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