Magazine Eté 2016

diminuer augmenter Bookmark and Share

La dérive du tout à l’égo

Yan de Kerorguen

« Moi, égo, unique, en mon royaume, souverain dans l’égocentrisme de mon selfie (selfish) », tel est le crédo de Narcisse numericus qui prolifère, seul maître à bord, sur la toile du peuple internaute. Et quand « il pense » (donc il est, selon Descartes), c’est seul dans son coin, avec son autoportrait, enfermé dans son cogito.

Pauvre du moi !

Une première question se pose : quelle parenté le Narcisse post moderne a-t-il avec le moi classique de Descartes ? Pour le père du discours de la méthode, le moi est lié à la conscience que le sujet peut avoir de lui-même. « Je ne suis précisément parlant qu’une chose qui pense. » Le sujet cartésien, fort de sa conscience, est certain de se connaître. Il fabrique lui-même sa propre pensée : cogito ergo sum. Il institue sur sa personne les normes issues des lois de la raison universelle, pour échapper aux ténèbres de l’ignorance. La raison dont il se réclame lui attribue le libre arbitre, capable de se rendre possesseur de la nature et de rompre avec tout déterminisme et toute soumission. S’il est soumis, c’est à sa seule nature. Tout entier dans la volonté, il s’autoréalise dans une unité qui se prend pour la totalité. « Il existe d’une part au même titre que les choses de la nature, mais d’autre part il existe aussi pour soi, il se contemple, se représente à lui-même, se pense et n’est esprit que par cette activité qui constitue un être pour soi », écrit Hegel dans Esthétique. (Textes choisis. PUF).

La déraison égocentrique

Parlons sans ambages. Le « moi-je » des individus post-modernes de l’internet, repose également sur l’illusion de la maîtrise du moi. De cette certitude, il semble se suffire. Absorbé par l’égoportrait de soi-même, le « moi-je » du 3ème millénaire, militant de l’autophoto, se dépense corps et bien pour faire proliférer sa subjectivité, malgré sa solitude. C’est un sujet cartésien mais… sans la raison. Car le sujet post-moderne est dans l’illusion de la volonté, de l’autonomie. Il reste en réalité dévoré par les croyances, les mythes, les ouï-dire, les stéréotypes, les rumeurs, la réputation, et les opinions courantes. Descartes qui est l’inventeur du « moi-je » peine à y retrouver ses petits. Les liens de parenté entre le sujet cartésien et le sujet post moderne, ce sont la volonté, l’autonomie. Quand Descartes, défend l’idée d’une conscience d’un soi indépendant, autarcique, quand il postule que la bonne méthode pour ne pas tomber dans l’illusion est de se fier à Dieu, de devenir un sujet transcendal, le « moi-je » occidental moyen s’en sort différemment. Il fait le choix d’une existence multiple, en représentation permanente sur les réseaux, une existence qu’il diffuse sur le site Instagram dédié au partage de photos ou avec FaceBook, au milieu des avatars. Dieu devient d’yeux. A la différence du sujet cartésien, le post-moderne n’est pas capable de se remettre en question et de considérer les limites de son émancipation. Il est ambivalent, persuadé d’avoir « raison » mais soumis à son corps qu’il lui faut montrer.

La difficulté d’être libre

Quand le « moi-je » post-moderne exprime une pensée, c’est à la 3ème personne, ou en utilisant le pronom impersonnel comme l’indique l’expression devenue courante : « on va dire » ! Il s’en tient à être dans l’avoir, dans la possession des choses. Une tache qu’il délègue au plus offrant sur le rayon de la satisfaction client. La conscience de soi s’en trouve floutée. Il néglige ses efforts pour prendre une place dans le récit de l’humanité, lui préférant le brouillon de l’intimité impersonnelle. Nous voilà donc avec un cogito peu maître de lui, qui connaît des zones d’ombre, qui porte une altérité interne, une part d’invisible qui souvent se détache. Le moi est parlé. Bref, enfermé dans l’égocentrisme du « vrai » moi, le « moi-je » des temps modernes ne connaît pas l’autre. Se contemplant devant le miroir de son égo, il est dans la pure subjectivité.

Le stade du selfie : pas d’autre sur la photo

Dans cet exercice permanent qu’il répète en boucle, le « moi-je » des réseaux se soustrait à la difficulté d’être libre. Plus rassurante est la prison désolante du décor touristique qu’il intègre dans son selfie, porté à bout de bras, de Tour Eiffel en Time Square, omniprésent en tous lieux. Le narcisse égocentré du selfie ne regarde rien. Il ne voit que l’écran, un minuscule écran, à la fois miroir et objectif. Il ignore la réciprocité. Nul autre n’existe sur l’autophoto. Le but est de se prendre en photo soi-même, combler le vide en s’occupant à gérer sa propre image. L’autre ? Il est étrangement absent. Que trouve-t-il comme salut, cet égo contemporain ? Faire de la réalité ce qu’il veut qu’elle soit et en même temps un irraisonné amour de soi. Le post-moderne (ou l’hypermoderne) est indépendant, mu par les possibles et les images de lui, d’être un autre, d’avoir un avatar, d’être visible, d’être réputé dans l’illusion du partage. Il se prend pour l’autre. Le sujet post-moderne ne se laisse pas impressionné par les vertus et les sacrifices imposés par la raison. Emporté par la toute puissance numérique des possibles, il ne connaît pas de limite, submergé par trop plein d’informations jusqu’à saturation. C’est un auto entrepreneur, auto-suffisant, qui n’en fait qu’à sa tête, à l’aveugle. Tout est bon à prendre pour qui veut parvenir à l’expression de sa personnalité : l’inconscient, les désirs. Tout peut être vu, dit, montré, exhibé. Mais tout voir, c’est ne rien distinguer. Non seulement l’égo post-moderne qui se fait son portrait ne voit plus l’autre, mais encore dire « nous » est une épreuve qu’il redoute. Dialoguer est malaisé. L’amour, l’amitié… ces temporalités se refusent à l’urgence de la vie numérisée des égos contemporains qui s’adonnent à la téléréalité pour échapper aux rigueurs du réel et de la précarité.

Le développement personnel

C’est alors que l’égo s’entiche du développement personnel, le dernier avatar de l’égologie. Avec le développement personnel, c’est la remise en ordre du moi qui est annoncée, la renaissance en prenant appui sur des techniques empruntées à la psychologie mais aussi à la mystique, qu’elle soit bouddhiste ou de type new age ; « Ce qui est fondamental dans cette version « intramondanéisée » du Salut qu’expriment ces différents courants, c’est le fait, bien démontré par Danièle Hervieu-Leger, que, après le passage de l’idéal d’accomplissement de l’homme d’un horizon situé dans « l’au-delà » vers un horizon terrestre, sous-tendu par l’idée de Progrès et absorbé dans la marche de l’histoire, on assiste à présent, avec la désacralisation et la « désutopisation » radicale de l’histoire – dont la chute du communisme constitue l’emblème le plus significatif – à un repliement de l’horizon d’accomplissement sur le terrain privé de la recherche de réalisation personnelle de soi dans le monde » (Nicole Aubert page 282. Le culte de l’urgence)

Mais où est le désir de l’autre ?

« L’ennemi, c’est la subjectivité », soutient le philosophe François Dagognet dans « Philosophie à l’usage des réfractaires », une sorte de manuel qu’il adresse aux jeunes d’aujourd’hui afin de leur simplifier la philosophie. Pour ce dernier, se cantonner à l’ego est une impasse. Nulle raison n’en sort pour comprendre le monde. Afin d’arriver à se penser dans le monde des affaires humaines, chacun a besoin d’autrui. La reconnaissance par autrui est au fondement du désir. Le souci de se distinguer de l’autre ou de lui ressembler repose sur le désir d’être désiré, d’être reconnu par l’autre. Le désir de l’autre permet de se reconnaître dans son essence véritable. La lecture de Spinoza est ici précieuse. Ce dernier offre une porte de sortie pour échapper au « tout à l’égo ». Pour Spinoza qui refuse l’enfermement cartésien de l’égo, être libre, c’est agir selon sa nature propre, sans subir de pression ou d’influence d’éléments extérieurs, de préjugés, ou d’idées toutes faites. La raison naturelle est, selon lui, plus forte que la raison de l’homme soumis à ses illusions, qui n’entend rien des causes de ses actions ou les refoule. Les hommes soit disant libérés et soit disant autonomes dans leur décision, « sont conscient de leurs désirs mais ignorants des causes qui les déterminent ». A la « volonté » imposée par Descartes, Spinoza invoque le désir qui est, selon lui, l’essence de l’homme. A l’instar de la raison, le désir est « un effort par lequel l’homme s’efforce de persévérer dans son être » (L’Ethique). Sans désir, il est difficile de comprendre et de juger, soutient Spinoza. La dynamique du désir aide à se décentrer dans l’autre par un mouvement de reconnaissance. Le désir de savoir est un désir naturellement partagé. Son propos est clair. Il ne jure que par le rapport harmonieux à autrui : la paix, la concorde, l’entraide, l’échange. Si l’un et l’autre se font la guerre, c’est seulement dans la mesure où ils sont prisonniers de leurs passions. Mais lorsque la raison prime alors loin de s’opposer, ils s’accordent. Spinoza a ceci de commun avec Freud de considérer le désir comme appartenant au monde de la conscience/inconscience. En tous les cas, le père de la psychanalyse est l’un des premiers à mettre en évidence le fait que le désir, absent dans le corpus rationnel, doit y trouver sa place.

Etre raisonnable ne signifie pas renoncer au désir.

Bref, le désir est lié à la raison. Mais quel est ce lien ? L’homme, à moins de se confondre à une pure abstration, ne peut vivre sans désirer. A la différence de l’émotion qui court-circuite la réflexion, le désir lui la soutient. Il ouvre la porte à la créativité, à la recherche, à la confrontation, à l’autre. L’autre nous amène à penser la relation. La plupart des philosophes ont mis en évidence ce lien indissociable entre le soi et le désir de l’autre. La connaissance de soi est intimement liée à autrui, ne serait-ce que parce qu’il n’y a pas d’objet sans sujet. Nous ne pouvons faire cavalier seul sans autrui, mais cette dépendance est ambivalente. Pour Hegel, la conscience qu’autrui peut renvoyer ne s’obtient qu’à travers des relations d’opposition. Jean-Paul Sartre développe l’idée selon laquelle l’autre est « le médiateur indispensable entre moi et moi-même ». J’ai besoin d’autrui pour me connaître moi-même car j’ai besoin d’un sujet pour me constituer comme objet. Mais "l’enfer, c’est les autres" écrit-il in Huis-clos. La philosophe Hannah Arendt apporte à cette notion un éclairage particulier. Cette dernière interprète la subjectivité sur le modèle du « deux-en-un ». Elle écrit : « je suis non seulement pour les autres mais aussi pour moi, et ainsi, dans ce cas, je ne suis manifestement pas qu’un. Une hétérogénéité s’insère dans mon unicité. » Pour elle, la différence et l’altérité sont les conditions du moi pensant. Chacun se divise dans le dialogue de sa pensée. Dans son Journal de pensée (avril 1951), elle met en évidence ce paradoxe du deux-en-un : « aussi longtemps et quelle que soit la manière dont on est seul, au sens strict du terme, c’est-à-dire sans toutes les représentations concrètes d’un autre, on s’éprouve nécessairement comme deux. Penser dans la solitude, c’est toujours s’entretenir avec soi-même. […] C’est seulement dans la rencontre avec mon semblable […] que je m’identifie pour ainsi dire à moi-même, que je deviens un. C’est seulement lorsque je m’explique avec un autre que j’existe effectivement en tant que moi ». A contrario, c’est dans le refus de se mettre à la place des autres que la banalité du mal s’insinue comme l’a observé Hannah Arendt en rendant compte du procès Eichman. C’est aussi lorsqu’on recherche ce qui est bon pour soi, qu’on se rend compte que c’est bon pour les autres. La morale invite chacun à contenir son égoïsme afin de donner le change à son prochain, par réciprocité, par désir, par souci de se ressembler , ou de se distinguer, pour éprouver sa liberté. Descartes était peut-être trop tourné vers la raison du cogito solitaire pour voir l’autre tapi dans l’ombre. Admettons que loin d’être antagonistes, le désir et la raison s’épaulent dans l’effort d’être pour l’autre solidaire.

Le devoir de responsabilité : être une personne engagée

Dans son ouvrage « Autrement qu’être » (Livre de poche), Emmanuel Levinas pousse le bouchon plus loin en indiquant que c’est entre l’un et l’autre que se trouve la raison. L’un signifiant l’autre. Une raison d’avant le commencement, ne procédant d’aucune initiative du sujet. « La raison consiste à assurer la co-existence de ces termes, la cohérence de l’un et de l’autre, malgré leur différence, dans l’unité d’un thème ; à assurer l’accord des différents, sans faire éclater le présent. » écrit-il. Levinas développe une position intermédiaire. Pour lui, chacun a un devoir de responsabilité envers tout homme comme si c’était l’être le plus proche. Ce n’est pas un impératif, un devoir, qui marque la relation à l’autre, c’est la rencontre, un traumatisme produit par la rencontre du visage d’autrui. Je ne suis pas libre ou non de répondre à cet appel ; je ressens fondamentalement cette responsabilité. J’y suis obligé. Cette responsabilité s’impose comme un fait. On s’intéresse à l’autre à partir de ses manques, égoistement, pour être tranquille, par bonne conscience. L’expérience du visage est centrale pour comprendre où nous mène Lévinas. Le visage de l’autre m’investit de responsabilité par sa vulnérabilité même. Cette expression désigne toute partie de chair où autrui apparaît comme vulnérable et exposé à la violence. C’est dans le sentiment de responsabilité envers autrui que le moi se sent irremplaçable et fondé non de pouvoir, comme à la banque, mais fondé de raison. Je suis unique en tant que responsable. Là est mon identité inaliénable de sujet. « Ma responsabilité est incessible personne ne saurait me remplacer », écrit Levinas. La responsabilité est ce qui exclusivement m’incombe et que humainement je ne peux refuser. Je suis sujet dans la mesure où je suis responsable. Je puis me substituer à tous mais nul ne peut se substituer à moi. « Nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous » souligne Dostoievski. « Et moi plus que tous les autres » enchaîne Lévinas.

Le désir, c’est le désir de l’autre.

Il invite par son inquiétante étrangeté à la confrontation. Il exerce une énergie. Il s’intègre dans l’économie de la personne. Traversant le champ des sciences humaines, de la psychologie à l’anthropologie en passant par l’économie, le désir s’inscrit dans l’instabilité. En cela, il est humain. Menacé par le tout à l’égo et le désir de totalité, le Narcisse post-moderne doit retrouver la personne en lui, la personne qui s’incarne dans ses actes, qui s’engage vers l’autre.


Vos commentaires

Moteur de recherche

Recherche simple
SOMMAIRE du magazine