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La Grèce qui entreprend

par Annette Preyer, le 21/10/2013

Dans le débat européen, la Grèce semble se résumer à ses 321,6 milliards d’euros de dettes, sa fraude généralisée, ses manifestants quelquefois violents, ses 27,6 % de chômeurs, ses 21,4 % de pauvres. En Grèce même, certains s’abandonnent aux théories de la conspiration, tous détestent cordialement la troïka, la majorité souffre … mais beaucoup se retroussent les manches : il existe aussi une Grèce de l’entraide et de l’innovation, une Grèce qui entreprend.

« Quand un arbre tombe, on l’entend ; quand la forêt pousse, pas un bruit », dit un proverbe africain. On aimerait croire que les exemples de nouveaux acteurs qui se lèvent dans la crise soient les germes de la forêt. Projecteur sur les start-ups, les PME, les créateurs qui reviennent de l’étranger et tous ceux qui les aident.

Athènes est tagguée partout, murs, immeubles, trains. Vitrines aveugles et vitrines sur magasins vides, rideaux baissés, grilles fermées. Et l’expresso toujours à 2 euros.

Athènes déprime ? Non, il fait bon vivre à Athènes malgré la crise, se révolte le jeune entrepreneur Nikos Kakavoulis. Excédé par les images noires diffusées par les médias, il commence à envoyer tous les jours une idée de sortie à son entourage : une place ombragée, un concert ou une expo de peinture dans un appartement abandonné, une séance de yoga face au lever du soleil derrière l’Acropole, le meilleur gâteau dans telle boulangerie : rien que des découvertes d’initié. Ses amis les font circuler et en redemandent. Nikos décide de professionnaliser l’initiative. Phaedra Chrousos le rejoint.

Les deux amis trentenaires ont déjà une start-up réussie à leur actif. En 2011 ils recommencent avec Daily Secret. Athènes, Istanbul, Lima, San Francisco, leur service d’informations sur les « secrets » d’une ville s’étend comme une traînée de poudre. Daily Secret, lancé à Paris ce mois-ci, compte déjà des informateurs (non salariés) dans plus de trente villes à travers le globe, 1,3 million d’abonnés, 17 salariés à Athènes et 5 à New York !

Le développement de l’entreprise est financé par trois fonds de capital risque américains (Greycroft, eVentures, Trigger Media) qui ont investi 1,8 million de dollars dans la société. Il est vrai que Phaedra est une ancienne de la Banque mondiale et du Boston Consulting Group et réside plus souvent à New York qu’à Athènes.

Un coup de pouce vient du réseau Endeavor qui offre mentorat et conseil pour promouvoir l’esprit d’entreprise. Endeavor a choisi Daily Secret pour servir d’exemple à d’autres entrepreneurs. A son tour, Daily Secret accueille tous les trimestres une start-up dans ses murs pour une cohabitation d’apprentissage. Du haut de ses 32 ans, Phaedra est émerveillée par ces « très jeunes ».

Pour eux, elle participe au jury de The Hellenic Entrepreneurship Award et aide d’autres femmes candidates à la réussite à travers un réseau féminin, iforU.

Ces structures de soutien à l’entreprise et aux entrepreneurs ont toutes moins de cinq ans.

« Ah si cela avait été ainsi il y a dix ans ! » dit Phaedra, qui ne regrette pas pour autant les années passées dans les grands groupes où elle a appris beaucoup. Mais l’aventure de sa propre entreprise où chaque jour apporte son lot de défis à relever, est tellement plus grisante. Les montagnes russes !

A écouter Phaedra on croirait la Grèce devenue un pays d’entrepreneurs ! Qu’en est-il de la Grèce qui préfère la sécurité au défi, l’investissement dans la pierre à l’investissement entrepreneurial. La Grèce où le rêve de tout jeune diplômé est un emploi dans la fonction publique ou dans un grand groupe ?

Si le modèle économique grec de ces 30 dernières années était introverti, "gréco-centré" sur le marché national, et de surcroît plus orienté sur le secteur public que sur le privé, la crise est venue changer la donne. « Aujourd’hui l’industrie, l’agriculture, les exportations, l’efficacité du secteur public sont devenus des thèmes exposés dans les médias, discutés dans les cafés, abordés par les hommes politiques en public. On n’en discutait jamais auparavant ! » constate Nikos Biniaris, fin observateur de l’évolution grecque, ancien entrepreneur retiré à Lafkos, beau village du Pélion. « Orgueil national aidant, la crise a provoqué une prise de conscience et un sursaut, et les compétences sont là, » se réjouit-il.

Certes il y a ces jeunes diplômés grecs qui apprennent l’anglais, l’allemand et le français pour émigrer vers des latitudes plus prospères. Nikos Biniaris lui-même a deux enfants au loin, l’un à Londres, l’autre à Bruxelles. Mais l’émigration semble un sujet gonflé par les passions publiques. Quand on insiste pour connaître des exemples concrets l’interlocuteur finit souvent par admettre, « non, dans mon entourage, personne n’est parti. »

Il y a aussi des jeunes qui reviennent. Ils tiennent à leur pays, apprécient la qualité de vie qu’il offre et veulent y fonder leur famille. « J’ai la chance de vivre au paradis sur terre, » n’hésite pas à dire Triantafyllos Bouchalis, prof d’anglais à Thessalonique.

Reste que l’horizon professionnel des jeunes, lui, a radicalement changé. Faute d’offres d’emplois, la création d’entreprise devient une option sérieuse, ne serait-ce que « par nécessité ». Tout bien comparé, le risque apparaît finalement acceptable. D’autant que les prix des services aux entreprises ont baissé, que les loyers de bureaux sont devenus plus qu’accessibles ou qu’à défaut le réseau familial traditionnel les prête. De surcroît, et c’est l’une des causes du déclic, les jeunes entrepreneurs grecs ne sont plus seuls.

Le sursaut concerne aussi les Grecs qui ont réussi, entrepreneurs et dirigeants d’entreprise, en Grèce et dans la diaspora. Ils s’engagent, donnent de leur temps, ouvrent leur carnet d’adresses, misent de l’argent.

En l’espace de cinq ans, une multitude d’organisations nouvelles se sont créées, efficaces, de mille et une manières : des lieux de brassage d’idées dans tous les domaines comme TEDx, ou plus centrées sur l’innovation et l’entreprise comme OpenCoffee, des réseaux d’échanges entre pairs et de mentorat tels Endeavor et iforU, des incubateurs à l’instar de EGG, sans oublier l’indispensable, des structures de financement comme OpenFund et The Hellenic Entrepreneurship Award.

Dès 2007, OpenCoffee a été l’un des premiers à s’attaquer au handicap de l’isolement psychologique et intellectuel des jeunes patrons. Lancé sur le modèle des Meetup, à l’instar du NY Tech Meetup outre-Atlantique, Open Coffee crée des événements mensuels pour la communauté technologique avec des présentations de start-ups qui peuvent tester leurs idées et des conférences sur des sujets pointus. Un bouillon de culture propice à l’inspiration et à la créativité, et autant d’occasions pour les participants, nouveaux entrepreneurs ou patrons chevronnés, de brasser des idées et de s’organiser en réseaux.

L’OpenCoffee d’Athènes réunit des centaines de participants, mais il y a aussi des meetings dans des villes grandes ou petites, Thessalonique par exemple, ou Volos avec ses 180 000 habitants.

C’est grâce à l’OpenCoffee qu’Antonios Fiorakis a rencontré George Gatos, son premier associé dans leur plate-forme web Incrediblue. « L’OpenCoffe est comme un trophée, estime Antonios. Si tu es bon, tu dois y aller. » Le parcours d’Antonios, 29 ans, illustre bien les chemins des jeunes entrepreneurs grecs. Son père a fait carrière chez Alcatel tout en lançant et gérant des entreprises en propre. Antonios grandit dans un village au bord de la mer, fait ses études à Athènes et Madrid, intègre le marketing de Beiersdorf à Athènes en 2009 … et perd son poste un an et demi plus tard dans la crise. C’est l’occasion ou jamais. « La grande entreprise, lente et routinière, ne me satisfaisait pas pleinement, affirme Antonios. Et j’avais plein d’idées de business. » A travers analyses et rencontres, l’idée qui surnage est celle d’une plateforme web qui met en lien les propriétaires de bateaux avec des locataires potentiels : Incrediblue, en ligne depuis janvier 2013.

La société s’installe à Volos, parce que c’est à mi-chemin entre Thessalonique et Athènes et que la qualité de la vie y est très bonne : les plages, le ski, la circulation à vélo, la vie nocturne, la possibilité de se déplacer à vélo. A Volos les prix sont inférieurs de 30 à 40 % à ceux d’Athènes et en prime, la mère d’Antonios leur laisse le 3ème étage de son école de langues – gratuitement. « Nous sommes six et demain nous accueillons un nouveau stagiaire, choisi parmi les majors de sa promotion à l’American College of Greece », précise Antonios fièrement. Trois autres postes sont ouverts ce mois-ci.

Pour acquérir de la visibilité Antonios et ses associés ont participé à des concours de start-ups : d’abord à la compétition de TedX Athènes (cf ci-dessous) où ils ont gagné trois mois d’hébergement gratuit à Athènes... et une machine espresso ! Puis à l’European Pirat Summit à Cologne (sans rapport avec le parti allemand du même nom), en septembre 2012. En novembre 2012, ils ont été à Bucarest pour HowToWeb et ont gagné 10 000 dollars. « Toutes ces rencontres sont précieuses. Chacune permet de prendre du recul et de faire le point. Mais maintenant nous investissons tout notre temps dans le développement de la société », déclare Antonios. Y compris pour lever des fonds : en février 2013, Incrediblue a reçu 100 000 euros d’apport de capital de la part d’OpenFund.

Autre scène où il est bon d’être vu : TEDx. TEDxAthens a été lancé en mai 2009, sur le modèle des conférences TED (Technology-Entertainment-Design) inventées en Californie en 1984. Y sont invités des penseurs et des aventuriers, des entrepreneurs et des artistes, des hommes et des femmes qui ont des idées et passions à partager. « Partir de zéro » était par exemple le thème à TEDxAthens en novembre 2010. C’est grâce à TEDx Kalamata que Christos Papadimitriou a connu Endeavor (cf. encadré). Toujours dans le même esprit, la fondation Michael Cacoyannis (le metteur en scène de Zorba le Grec) et NU*Age de Spyros Kouvelis, ont initié en mars 2012 une série d’événements bimensuels baptisés « Greeks can » pour mettre en lumière la Grèce créative qui réussit tous terrains, que ce soit dans les affaires, le travail social, les arts, le sport ou ... la cuisine.

D’autres organisations visent la création de réseaux plus structurés, assortis d’un mentorat organisé. En juin 2011, s’est ainsi créé la Hellenic Start-Up Association. En sus des réseaux mixtes, les femmes ont aussi droit à des cercles dédiés : iforU (depuis 2010) et Women en Top (2012).

Sur ce créneau, l’organisme qui tient le haut du pavé est Endeavor Greece (cf. encadré). En septembre 2012, Mareva Grabowski a réussi à faire venir en Grèce ce réseau prestigieux fondé en 1997 aux Etats-Unis pour promouvoir l’esprit d’entreprise et aider les entrepreneurs dans les pays émergents – l’Argentine et le Chili ont été les premiers élus. En plus de l’effet de levier inhérent au réseau, Endeavor constitue des comités consultatifs pour accompagner dans la durée les entreprises sélectionnées.

« Les Grecs hésitaient à donner leur opinion, ils n’échangeaient pas leurs idées ou bonnes pratiques. Chacun pour soi. Cette mentalité commence à changer, » constate Christos Papadimitriou, patron du fabricant de vinaigre balsamique du même nom (cf. encadré) et membre d’Endeavor Greece. « Les nouveaux réseaux pratiquent la transparence et l’entraide. »

A lui seul, le nom d’EGG enter•grow•go est tout un programme. Lancé en novembre 2012 par Corallia (création de technopôles ou pôles de compétitivité en Grèce depuis 2005) et la banque grecque Eurobank, EGG propose des cycles de formation au management et des incubateurs. A Athènes, la première génération de 20 jeunes équipes a été accueillie en mai dernier pour douze mois. Parmi eux Cherry Pick, créé par Stavros Broustas, avocat, et Maria Koumarianou, consultante. Stavros, 33 ans, fait partie de ceux qui auraient pu faire carrière à l’étranger, Londres en occurrence. Mais c’est en Grèce qu’il veut fonder sa famille : Maria et lui ont déjà deux filles. Maintenant le couple a donc aussi créé son entreprise. Cherry Pick organise le transport des enfants vers leurs activités périscolaires, très importantes en Grèce, mais dévoreuses de temps pour les parents mués en chauffeurs. Un accord a déjà été signé avec la plus grande chaîne d’écoles de langues et le premier test est programmé pour octobre. « L’atmosphère dans l’incubateur est plus que stimulante », jubile Stavros, pourtant plutôt calme et discret de nature.

Last but not least, le nerf de la guerre : l’argent, est aussi là.

Les investisseurs ne boudent plus la Grèce et les compétitions où les gagnants partent avec des fonds sonnants et trébuchants se multiplient. En 2009, OpenCoffee a ainsi donné naissance à OpenFund pour les IT start-ups sur le modèle du Californien Y Combinator ou du Londonien Seedcamp, déjà mentionné pour son soutien à Incrediblue.

Si OpenFund prend une participation au capital, the Hellenic Enterpreneurship Award offre un prêt sans intérêt. Essentiellement financé par le groupe Libra de la famille Logothetis (propriétaire d’une flotte de près de 40 navires et plus de 30 avions et gros investisseur dans l’immobilier et l’énergie), ce prix pour des entreprises innovantes a été monté en octobre 2012. Different & Different de Margarita Sarantopoulou et Christoforos Peskias, l’un des quatre gagnants en avril 2013, a ainsi reçu 130 000 euros. Les locaux de l’entreprise, à Kifisia, banlieue nord d’Athènes aux vieux arbres magnifiques, sont encore en chantier. Margarita et Christoforos me donnent rendez-vous dans un hôtel qui vient d’être rénové dans un style kitsch ultra-moderne, design froid, couleurs fluo. Des couleurs qui rappellent celles utilisées par Margarita, jeune peintre, pour sa première exposition personnelle. En juin, une galerie athénienne a montré ses sucettes et autres sucreries géantes, tout en transparence acidulée. Mais maintenant la peinture passe au rang d’activité de détente. Margarita, passionnée de cuisine – et accessoirement mère de deux enfants – se consacre à 150 % à Different & Different. Avec Christoforos, chef réputé et bien connu des téléspectateurs, elle a imaginé d’associer une activité de traiteur sur mesure (pas de menus types, tout à la demande, le client est roi), des cours de cuisine et des événements teambuilding autour de la cuisine. Ils emploient déjà 15 personnes, dont cinq chefs.

« L’environnement grec est pessimiste, constate Christoforos. Les gens pensent qu’ils ne peuvent avoir aucune maîtrise sur leur vie et qu’il faut avoir des connexions pour arriver quelque part. Libra apporte une tout autre culture : qui travaille, s’améliore et gagne. Nous avons besoin de gens qui nous apportent de l’optimisme. Qui vous encouragent à essayer, quitte à échouer. Sur dix prises de risques il y aura au moins cinq succès ! »

Toutes ces initiatives ont un point commun essentiel : elles ciblent les acteurs du terrain.

Leurs promoteurs auraient beaucoup à dire sur l’environnement grec difficile et instable ; d’où leurs efforts intensifs de lobbying. Mais ils misent avant tout sur les entrepreneurs eux-mêmes, les créateurs qui se risquent, pour changer les mentalités et l’ensemble du système. Mareva Grabowki, fondateur d’Endeavor Greece, l’exprime bien : « pour y arriver, je crois à la stratégie développée par Malcolm Gladwell dans Le point de bascule : Comment faire une grande différence avec de très petites choses. C’est pourquoi j’ai fait venir Endeavor en Grèce, pour aider et mettre en valeur des « high impact entrepreneurs », des entrepreneurs à fort rayonnement, qui créent des emplois et servent d’exemple à d’autres. »

Annette Preyer
reportage réalisé en juillet/août 2013

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Vos commentaires

Posté le 17 juin 2015 à 21:27 , par Leanne

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