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"L’égalité est meilleure pour tous", y compris pour l’environnement !

Entretien avec Richard Wilkinson * , le 13/11/2013

Richard Wilkinson, célèbre épidémiologiste britannique, travaille depuis les années 70 sur les déterminants sociaux de la santé. Ses études ont démontré qu’une société inégale génère des rapports de compétition plus stressants, plus violents, entre les hommes, et que les inégalités de revenus aggravent une grande partie des maux sanitaires et sociaux d’une société.

Richard Wilkinson résume cette thèse dans un livre coécrit avec une de ses collègues, Kate Pickett en 2009 et traduit en 23 langues. The Spirit Level vient d’être publié en France sous le titre « Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous » (éd. Les Petits matins - Institut Veblen).

Richard Wilkinson fait voler en éclats de nombreuses théories encore dominantes. En collectant et comparant un nombre impressionnant de données internationales, il en conclut que les inégalités de revenus (et non la pauvreté) sont une des causes d’un certain nombre de fléaux sanitaires et sociaux : niveau de confiance, maladie mentale, espérance de vie et mortalité infantile, obésité, réussite scolaire des enfants, maternité précoce, homicides, taux d’incarcération et mobilité sociales.

Il démontre en outre l’impact des inégalités de revenu sur l’environnement, et particulièrement sur le réchauffement climatique. La compétition alimentée par les inégalités exacerbe le consumérisme, principal obstacle à la transition vers une société faible en émission de carbone.

Pour Richard Wilkinson et Kate Pickett, la croissance économique a atteint ses limites. Passé un certain seuil, la poursuite de l’”enrichissement”des pays industrialisés ne fera qu’accroître l’inégalité et renforcera d’autant les problèmes que la croissance est censée résoudre.

Le bien-être des populations et la soutenabilité de la société passera par la réduction des inégalités de revenus. Ce résultat sera atteint en élargissant le champ de la démocratie, en imposant, par exemple, une forte représentation des salariés dans les entreprises ; en favorisant fiscalement les entreprises à faible écart salarial ; en garantissant par des prêts bonifiés le rachat des entreprises par les salariés.

Convaincue par cette approche, la Fondation Nicolas Hulot a rencontré Richard Wilkinson lors de son récent passage à Paris, en octobre 2013.

*. Cet entretien est paru sur le site de la Fondation Nicolas Hulot

Fondation Nicolas Hulot :

Pourquoi est-il essentiel de s’attaquer aux inégalités si l’on veut améliorer la qualité de l’environnement ?

Richard Wilkinson  :

Le lien entre les problèmes environnementaux et les inégalités sociales est clairement lié au consumérisme, ce dernier étant le plus grand obstacle à la réduction d’émission de carbone. Démonstration : nous sommes en compétition permanente pour acquérir un statut social plus élevé, ce qui est amplifié par les inégalités. Or nous savons que plus les sociétés sont inégalitaires, plus les gens dépensent leurs revenus au lieu de l’épargner. Car l’argent démontre notre pouvoir et assoie notre position sociale. C’est pourquoi, pour tendre vers une société moins carbonée il faut s’attaquer au consumérisme, ce qui passe par une réduction des inégalités.

Désormais, nous devons esquisser les contours d’une société meilleure, qui permettrait d’accéder à une qualité de vie supérieure pour tous. Pour l’instant, s’attaquer aux problèmes environnementaux est considéré comme engendrant une baisse générale du niveau de vie. Pour caricaturer, il s’agirait simplement d’« avoir moins de tout ». Mais beaucoup d’enquêtes, sur lesquelles nous nous sommes appuyés dans nos travaux, démontrent que les gens se sentent comme empêtrés dans le consumérisme. Le plus important pour eux n’est pas de pouvoir consommer à outrance mais bien de passer plus de temps avec les amis, la famille et leur communauté. Le problème est que les personnes interrogées s’imaginent être les seules à penser ainsi, que le reste de la société ne partage pas cette vision. Et pourtant dans nos recherches, on se rend compte que ces valeurs sont beaucoup plus partagées qu’on ne le pense. Nous sommes arrivés au bout de ce que peut apporter la croissance économique en matière de qualité de vie. Les indicateurs de bonheur, de bien-être et de satisfaction ne sont plus du tout corrélés à l’élévation du PIB dans les pays développés.

Dans les pays pauvres cela reste important, mais dans les pays dit « développés », la croissance va désormais aggraver les problèmes. Pourquoi ? Parce que le consumérisme et la compétition dont elle dépend vont encore accentuer les inégalités, et donc les dégâts sociaux et environnementaux.

FNH :

Le prix de la non-action en matière de réduction des inégalités sera bien plus élevé que les investissements nécessaires à leur réduction.

Richard Wilkinson :

L’inégalité coûte très cher car elle accentue tous les problèmes : les problèmes de santé, santé mentale, consommation de drogue, délinquances, incarcération, échecs scolaires, maternité précoce, obésité, mais aussi le bilan carbone ! Toutes les données que nous avons rassemblées démontrent la causalité entre l’inégalité des revenus et l’augmentation de ces phénomènes.

Il faut réduire ces inégalités de revenus, et ne pas se contenter d’une redistribution. Cela nécessite davantage de démocratie, notamment dans la sphère économique. Sans coût supplémentaire, cela améliorera la qualité des relations sociales et l’expérience au travail. Une composante majeure pour améliorer la qualité de la vie et rendre la société plus soutenable est d’instaurer plus de démocratie au sein des entreprises. Les pays Européens ont des législations sur la représentation des salariés dans les conseils d’administration, il faut les renforcer. Autre proposition : les gouvernements doivent également pouvoir proposer des prêts pour que les employés puissent eux-mêmes racheter leurs entreprises, sous la forme des coopératives.

L’impôt peut également avoir un rôle incitateur : il devrait être beaucoup plus faible envers les entreprises qui font preuve d’efforts pour introduire davantage de démocratie en interne et plus élevé pour celles dont les écarts de salaires sont importants. Voilà vers quoi nous devons tendre : changer le travail en une expérience qui renforce l’estime de soi grâce à des institutions et dispositifs plus démocratiques.

Autre combat, le temps de travail. Il faut le réduire drastiquement, pour également réduire la compétition, réduire la consommation… Depuis les lois Aubry c’est un sujet tabou en France mais, par exemple, la New Economic Foundation de Londres vient de publier un rapport qui propose de passer à la semaine de 21h ! Alors je ne me prononce pas sur ce chiffre mais si la consommation était moins importante, si notre position dans la hiérarchie sociale nous importait moins, les gens seraient ravis de travailler moins.

Je crois que la réduction des inégalités, une large réduction des inégalités, aura des effets bénéfiques énormes. Il faut se débarrasser de cette idée que l’écologie c’est la même société avec moins de tout. C’est une vision fausse. L’écologie c’est construire une autre société qui répond mieux aux besoins sociaux.

FNH  :

Très bien mais l’Etat-providence est à bout de souffle, la croissance est proche de zéro et on ne parle que d’austérité et de rigueur… Alors que faire dans l’immédiat ?

Richard Wilkinson :

Il faut d’abord reconnaître que le débat sur l’austérité et la rigueur relève de l’imbécilité idéologique. Avant d’être épidémiologiste, je suis historien de l’économie et l’un de mes professeurs disait : « bien que les sociétés s’enrichissent, elles ne peuvent plus s’offrir ce qui étaient encore à leur portée du temps où elles étaient plus pauvres ». C’est très paradoxal. Alors que nous sommes plus riche que jamais, des villes d’un pays comme les Etats-Unis font faillites et nous pensons ne plus pouvoir nous offrir même les services publics de base. En réalité nous le pouvons plus que jamais. Ce qui nous bloque, c’est que, les revenus étant la clé du statut social, toute augmentation d’impôt devient une menace terrible. Le standard de vie est ce qui défini l’individu dans la société, personne ne veut le perdre. C’est ce qu’il faut prendre en compte pour en venir à la racine des problèmes économiques, sociaux et environnementaux.

FNH :

Pour réduire les inégalités, Thomas Piketty propose d’instaurer un impôt progressif sur le capital au niveau des blocs régionaux, comme l’Union Européenne.

Richard Wilkinson :

J’ai beaucoup utilisé les travaux de Piketty. À cause des exilés fiscaux bien sûr l’impôt doit être instauré à la plus grande échelle possible. Et clairement, à cause de tous les problèmes environnementaux, c’est sur le plan international que des taxes doivent être mises en place. On n’y échappera pas. Nous ne pouvons pas rester dans la situation actuelle de compétition fiscale entre les Etats. Il faudra des structures de coopération et davantage de droit international. Alors certes il faut un impôt plus progressif, il faut lutter contre la fraude fiscale etc. mais cette approche de la réduction des inégalités a plusieurs faiblesses. A la prochaine alternance politique, ces mesures peuvent être détricotées en un mois. Alors que si vous réduisez les inégalités avant taxes et impôts en démocratisant l’économie et les entreprises, vous changez les choses bien plus en profondeur. C’est pourquoi il faut démocratiser l’économie, développer en parallèle le secteur des coopératives, des mutuelles etc.

FNH :

Le tiers-secteur, comment le développer ?

Richard Wilkinson :

En modulant les impôts sur les entreprises en fonction de la participation des employés. En proposant également des prêts gratuits pour le rachat des entreprises par les salariés. Donner davantage de pouvoir et de contrôle à ces derniers réduira de fait les tentatives de délocalisation.

L’une des raisons pour lesquelles ce secteur ne s’est pas développé aussi rapidement c’est que la plupart de ces entreprises ont été vendues. Et ça peut se comprendre, lorsqu’un salarié a 10000 euros en participation par exemple, il est difficile pour lui de ne pas céder à la tentation de les revendre. C’est aussi le statut des entreprises qu’il faut changer.

FNH  :

Comment vos travaux ont-ils été reçus en Grande-Bretagne ?

Richard Wilkinson  :

La Grande-Bretagne rattrape les Etats-Unis en matière d’inégalités. La France a la passion de l’égalité mais, dans l’application, elle se situe à peu près au milieu parmi les pays développés. Le livre a reçu un bon accueil des politiques puisque David Cameron en a fait l’éloge lors de sa campagne électorale. Il a insisté sur notre diagnostic qui est que les sociétés plus égalitaires font mieux. Mais il a malheureusement échoué à rendre un peu plus progressiste le parti conservateur.

Au début, lorsque le parti conservateur a coupé dans les dépenses, il mettait en avant l’argument de justice pour les riches comme pour les pauvres. Très vite les études ont montré que ces réductions budgétaires impactaient beaucoup plus les pauvres que les riches et qu’elles n’étaient pas justes du tout. Mais le parti conservateur a tout de même montré beaucoup d’intérêt à mes travaux. C’est peut-être le début d’une prise de conscience. Les choses ont progressé depuis Thatcher. C’est une évolution dans le temps et ça prendra sûrement encore dix ou quinze ans avant de changer de paradigme

FNH  :

Quel est votre point de vue sur la situation française ?

Richard Wilkinson :

En France l’attention porte avant tout sur la redistribution. C’est dommage, il faut plutôt s’attacher à réduire les écarts de revenu avant l’impôt. Je m’interroge également sur des propositions plus radicales. Par exemple un des principaux problèmes auxquels faire face aujourd’hui est l’immense pouvoir, totalement antidémocratique, des multinationales. Résultat : les gouvernements réduisent l’impôt sur les sociétés de peur qu’elles partent s’installer ailleurs, mais les salaires n’augmentent pas pour autant.

On pourrait réfléchir à une loi qui oblige à donner, chaque année, 2% des dividendes de la société à une organisation salariale. Après 20 ans, les salariés deviendraient ainsi actionnaires majoritaires. Souhaitant garder leurs emplois, ils ne voteront jamais pour une délocalisation. Il est important de réfléchir à des initiatives de ce type. La sphère progressiste doit prendre l’initiative

FNH :

Quel est le meilleur échelon politique pour agir dans le sens de la réduction des inégalités, les Etats-nations, les ensembles régionaux comme l’Union Européenne, les institutions internationales ?

Richard Wilkinson :

Nous avons besoin de coopération internationale pour traiter les problèmes environnementaux, les problèmes de la finance, etc. Mais les causes et les processus des phénomènes que nous avons étudiés sont liés aux hiérarchies au sein des nations. Ces phénomènes sont déclenchés par nos réponses à la hiérarchie des statuts sociaux.

Là où il y a beaucoup de compétition, certains sont forcément exclus, des plus grandes universités, des beaux quartiers, etc , et se sentent rabaissés. Les problèmes de positions sociales semblent être la plus importante source de stress chronique dans nos sociétés. Je ne dis pas qu’il n’y a rien de pire que l’anxiété liée à la compétition sociale mais cette anxiété ne nous quitte jamais. Je crois que nous avons atteint un point critique car cela forme un cercle vicieux avec les écarts de revenus

FNH :

Alors la clé des inégalités c’est l’anxiété sociale ?

Richard Wilkinson :

Exactement. Le mécanisme hiérarchique, supériorité et infériorité. Quand nous avons commencé à nous intéresser aux effets du stress chronique sur la santé, les psychologues ont fait beaucoup d’expériences. Ils ont soumis des volontaires à des situations stressantes afin de mesurer leur niveau d’hormones du stress, le cortisol, dans la salive et dans le sang. Ils leur ont fait faire des problèmes mathématiques qui semblaient faciles mais ne pouvaient pas être résolus ou leur ont demandé de raconter une expérience désagréable. Une fois ces études rassemblées et analysées, ils se sont rendus compte que le facteur de stress le plus important n’était pas l’échec à résoudre ou raconter un problème mais le regard que l’on allait porter sur leur échec. Le principal facteur de stress est la peur du jugement d’autrui. Et notre sensibilité aux jugements d’autrui est exacerbée par les inégalités sociales. Tout le monde s’inquiète de son image, mais les inégalités de revenu renforcent la hiérarchie. Les inégalités affectent la stratégie sociale qu’un individu adopte car la compétition hiérarchique est l’aspect le plus sensible de son environnement.

À mesure que les recherches ont progressé en matière d’inégalités de santé nous avons découvert que le cycle des valeurs sociales était le principal facteur d’influence. Ce cycle évolue autour de trois facteurs principaux : le statut social, l’amitié et la petite enfance.

Ce que nous devons faire désormais pour améliorer la qualité de vie, n’est pas d’ordre matériel mais concerne davantage l’environnement social. Si vous analysez les performances en matière de santé, il est clair que des plafonds sont atteints dans le monde développé et qu’ils sont liés aux problèmes de l’environnement social. Les statuts sociaux jouent sur la santé des gens. Par exemple, l’amitié joue un rôle majeur sur la santé. A ce sujet, nous avons étudié le cas de 150 personnes et en avons conclu qu’en période de crise, être bien entouré et avoir des proches sur qui compter a un impact au moins aussi important sur la santé que le fait de fumer ou non. Le sentiment d’insécurité qui peut être lié à une petite enfance difficile ou au fait de se sentir dévalorisé, va décupler votre besoin d’amitié. En effet, si vous avez des amis c’est que vous êtes aimé, que votre compagnie est choisie. Par contre, si vous vous sentez exclu, que les gens vous évitent, votre estime et votre confiance en vous-même vont être atteintes.

Autre exemple, le cas de la petite enfance , une période qui peut potentiellement affecter tout le reste d’une vie. En effet, avoir eu une petite enfance difficile multiplie les risques de diabète ou de problèmes cardiaques. A contrario, la plupart des études sur le développement des nouveaux-nés démontrent que plus ces derniers ont de contacts physiques avec autrui, plus rapidement ils vont gagner du poids. Tout cela nous apprend beaucoup sur l’urgence à recréer du lien social pour construire une société en bonne santé.

FNH :

Le sociologue danois Gosta Esping-Andersen a bien démontré l’importance de la petite enfance dans le traitement des inégalités, notamment par sa prise en charge par un service public de la petite enfance.

Richard Wilkinson :

Effectivement les crèches ont une grande importance et de nombreux bénéfices, surtout pour les familles pauvres. C’est différent pour l’école et le collège. Je pense que le collège est une exposition trop grande à la menace sur l’évaluation sociale. Cela explique beaucoup de problème de l’adolescence et c’est lié aux inégalités. Chez les jeunes, le niveau d’hormone de stress explose à l’entrée au collège. Je peux vous citer trois études qui démontrent que les moqueries et intimidations à l’école sont fortement corrélées aux inégalités.

Le stress chronique est encore un autre exemple. Que démontrent les études ? Nous l’avons dit plus haut, les raisons de ce mal contemporain sont principalement liées aux inquiétudes d’un individu quant à la façon dont il sera regardé et jugé. Dans ce cadre l’amitié protège la santé. Mais nos sociétés modernes poussent à la compétition hyperindividuelle, une source permanente de stress !

Il est donc nécessaire d’imaginer un autre type de société, débarrassée de l’ultracompétition et donnant plus de sens à la communauté. Il s’agit d’améliorer la vie et d’imaginer un modèle plus soutenable. En d’autres termes, il ne faut plus désormais envisager une progression de la qualité de la vie par une amélioration du niveau matériel mais bien par une amélioration de l’environnement social. Le grand changement est là, et cela aura des conséquences bénéfiques non seulement pour la qualité de vie des individus mais également sur l’environnement, les deux étant étroitement liés.

Les inégalités de revenus sont un fléau social, elles sont corrosives. Nous ne pouvons obtenir une cohésion sociale convenable sans réduire les inégalités. Il faut choisir les dimensions de l’environnement social que nous voulons. L’aspect clé de l’environnement social pour le bien être humain c’est l’égalité. C’est de là qu’il faut partir pour bâtir la société soutenable. Il est temps pour les égalitaristes de sortir du placard. Le fait que l’inégalité fasse des dégâts n’est pas une intuition, nous avons plein de données scientifiques solides le démontrant. L’opinion publique commence à changer sur ce sujet. Mais c’est un processus lent et long.

Cet entretien est paru sur le site de la Fondation Nicolas Hulot. Think Tank : Laboratoire d’idées innovantes pour la transition écologique


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