Magazine Juin 2016

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Histoire : Verdun, Black M et musique noire

Jean-Louis Lemarchand

Quel fiasco ! La commémoration récente du centenaire de la bataille de Verdun aura donné lieu à une « affaire » pitoyable.

En invitant le rappeur Black M, dont le grand père (Alpha Mamadou Diallo) avait servi la France lors de la seconde guerre mondiale dans les rangs des tirailleurs sénégalais, les autorités officielles entendaient certainement honorer la mémoire de tous les combattants de 1914-18, Français de métropole et des colonies confondus et chanter un hymne à la réconciliation entre les peuples. Une belle occasion de rassembler- la musique adoucit les mœurs, dit-on- et de « célébrer » de manière pacifique la « boucherie » de 1916 -700.000 victimes en dix mois pour les deux camps dont 300.000 tués. Làs, le choix du chanteur n’a guère plu à la droite extrême et à l’extrême droite qui ont exhumé des chansons d’il y a une dizaine d’années contenant des propos homophobes, antisémites sans oublier ses attaques contre la France « pays de mécréants » ?.

Le rap véhicule certes par nature des propos violents et Black M s’exprimait récemment de manière plus fraternelle et consensuelle. Toujours est-il que la vindicte des extrémistes a fait plier le maire (socialiste) de Verdun accablé par (dixit) « ce déferlement de haine et de racisme ». Un représentant du Front National pouvait dès lors plastronner en saluant (je cite) « la victoire du camp patriote sur la musique nègre ». La charge brutale a des relents des années 30 quand les dignitaires nazis qualifiaient le jazz de « musique de dégénérés ».

Ce jazz qui avait alors les faveurs d’un public large et populaire après avoir séduit les intellectuels, de Jean Cocteau à Henri Matisse et Maurice Ravel. Une vogue ayant pris naissance en France dès avant la fin des hostilités de 14-18 avec l’arrivée du premier disque portant le terme jazz, œuvre de l’Original Dixieland Jass (orthographe d’alors) Band, orchestre blanc, gravé à New York en 1917 et qui se vendra à un million d’exemplaires. Mais le facteur déterminant aura été le débarquement de musiciens noirs américains intégrés dans une dizaine de régiments engagés sur le théâtre des opérations avec l’entrée en guerre des Etats-Unis le 6 avril 1917. L’un des plus célèbres, James Reese Europe, qui avait créé son propre orchestre en 1910, s’engage dans le premier régiment noir de la Garde Nationale de New York constitué en 1916 par le gouverneur de l’Etat, le 15 th Infantry Regiment (Colored) of the New York National Guard. En débarquant à Brest le 1er janvier 1918, il joue sur le port en commençant par La Marseillaise. Quelques concerts à diriger en Savoie et James Europe rejoint les tranchées de l’Argonne où « il devient le premier officier noir menant des troupes au combat lors de la Grande guerre » (Une histoire du jazz en France.Tome 1. Laurent Cugny. Ed.Outre Mesure).

Au front, ses camarades se distinguent, reçoivent la Croix de Guerre, sont qualifiés par leurs ennemis allemands de « Noirs assoiffés de sang » et le régiment gagne le surnom de « Harlem Hellfighters » (combattants du diable). Gazé, James Reese Europe retrouvera plus tard son régiment, donnera des concerts à Paris, notamment aux Tuileries pendant l’été 18 et regagne les Etats-Unis avec ses hommes le 1er février 1919. Enfin pas tous, car certains restèrent en France où ils poursuivent leur carrière de musicien et contribuèrent à la propagation du jazz. Ils s’y plurent. Découvrant un pays où ils étaient (bien) accueillis, respectés.

C’est la même impression que ressentira en juin 1944, Jon Hendricks, en débarquant sur les plages de Normandie(le 18 à Utah Beach). Le chanteur noir, membre d’un trio mythique (LHR, Lambert-Hendricks and Ross), ne cachait pas son émotion en se remémorant l’accueil d’un fermier normand dénichant une bouteille de Calvados de derrière les fagots : « j’étais considéré pas comme un noir mais comme un être humain ». En 2004, il recevait la Légion d’Honneur, hommage à la bravoure du soldat et à la contribution artistique de l’homme.


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