Magazine Octobre 2013

Spécial Grèce

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Grèce : quand la crise produit de l’innovation sociale et économique

par Annette Preyer

En Grèce, plus personne n’attend de solution venant de l’Etat. Les Grecs renouent avec les principes vieux de 2500 ans qui ont fait naître la première démocratie à Athènes : ils s’associent localement en citoyens et prennent leurs affaires en main eux-mêmes. Portraits de ces Grecs qui créent de nouvelles structures pour s’entraider et produire ensemble.

« Grâce à notre marché je peux faire une cuisine saine pas chère. » « Grâce à notre réseau j’ai pu ré-augmenter mon niveau de vie. » « Grâce à notre coopérative je peux à nouveau exercer mon métier. » Phrases de fin d’interview entendues à Thessalonique, Volos et Athènes, en juillet et août 2013

Acheter ensemble

Besoin primordial s’il en est, l’alimentation a fait l’objet des premières initiatives de terrain. Le mythe veut que le mouvement dit "de la pomme de terre" soit né début 2012 à Katerini, petite ville de 85 000 habitants au pied du mont Olympe. Dès 2007, des associations y avaient commencé à se substituer ponctuellement à l’administration défaillante. La crise venue, il s’agissait de se battre contre le niveau des prix, inchangé dans les supermarchés, alors que les salaires et retraites avaient baissé brutalement. Pour cela, paysans et consommateurs ont exclu les intermédiaires du circuit d’approvisionnement et se partagent leurs marges. Un accord gagnant-gagnant : des prix plus élevés et du cash pour les paysans, des prix plus bas et une meilleure qualité pour les consommateurs.

Après les pommes de terre, les oignons et les oranges. Le mouvement a pris de l’ampleur. Aujourd’hui les groupements citoyens organisent de « vrais » marchés, avec des fruits, des légumes, des produits laitiers, de la viande, du miel, de l’huile d’olive. Parcs municipaux, parkings, ou tout simplement la plage, l’imagination ne manque pas pour trouver un lieu. Rien que dans la région d’Athènes on compte une quarantaine de ces marchés, une bonne douzaine à Thessalonique, deuxième ville du pays, et 120 dans toute la Grèce.

Que faut-il pour monter un tel marché sans intermédiaire ?

Un nombre suffisant de chalands afin que les paysans ne se déplacent pas pour rien. Des citoyens actifs qui investissent du temps et apportent ou acquièrent les compétences nécessaires, pour négocier avec les agriculteurs, gérer les commandes, faire l’information préalable, trouver un emplacement. Depuis 2012, les 100 000 habitants de Chalandri, une banlieue de classes moyennes au nord d’Athènes ont leur marché dominical une fois par mois, qui se déplace entre les squares et les écoles. « Nous sommes vingt dans le comité d’organisation, raconte Dimitris Christoulakis, et sur notre page web il y a tous les mois 700 à 1000 commandes de haricots, lentilles, riz, pâtes, farine, miel, fromage, yaourts, œufs et café. Le dimanche matin, jusqu’à 11 heures, nous livrons les commandes en priorité, ensuite tout le monde peut acheter. » Retombée supplémentaire : les supermarchés revoient leurs prix à la baisse...

A Kalamaria, dans les environs de Thessalonique, le marché mensuel se tient déjà depuis deux ans. Aujourd’hui il réunit 30 à 35 paysans et attire 2000 à 3000 clients. Ni triche ni fraude : la police vient régulièrement contrôler, mais tout est en ordre. En Grèce, les paysans ne paient pas de TVA et les coopératives émettent des factures.

J’aimerais savoir si les agriculteurs sont contents. « La bonne question c’est : sommes-nous contents, » me corrige Vassilios Antipas, membre de l’équipe d’organisation. « Globalement oui, mais il ne faut pas idéaliser, précise-t-il. Certains paysans essaient subrepticement d’augmenter leur prix ou d’écouler une qualité moindre. Nous sommes obligés de les surveiller de près : contrôles de qualité, comparaison avec les niveaux des prix de gros et de détail. » Vassilios avoue être un peu las. L’élan initial pourrait s’affadir. Les clients se comportent en consommateurs moyens et plus du tout comme des citoyens engagés. Voici un beau sujet pour la prochaine assemblée citoyenne. Comment éviter une spécialisation trop forte au sein du mouvement où se désintéressent de ce que font les autres ? Comment développer le sentiment d’appartenance à un collectif et la responsabilité partagée ?

Echanger localement

L’esprit de solidarité et d’entraide, voici justement le moteur des banques de temps, cercles d’échanges et autres systèmes LETS (Local Exchange Trade Systems). La Grèce en compte désormais une bonne trentaine. Alors que la pénurie d’euros paralyse l’économie, l’utilisation d’une unité de valeur strictement locale injecte à nouveau des liquidités et peut relancer l’activité sur un territoire circonscrit.

L’idée n’est pas franchement neuve. En 1932/33, après la Grande Crise, une expérience très réussie avec une monnaie locale a ranimé l’économie de Wörgl, un gros bourg du Tyrol autrichien. A l’heure actuelle, en France et en Europe occidentale, en Amérique du Nord et du Sud, un peu partout on peut trouver des réseaux non pas de troc direct, mais d’échange multilatéral de produits et de services avec des unités de mesure locales, tel le Piaf dans le Sel de Paris ou la Cocagne à Toulouse.

La majorité des membres des réseaux grecs ne savent rien de leurs illustres ancêtres et ils s’intéressent encore moins aux modèles monétaires alternatifs. Au chômage, partiel ou complet, ils ont du temps. Ils veulent tout simplement être utiles et actifs. Et disposer de quoi vivre et même vivre bien alors que leur budget a été sérieusement amputé. Pour cela, encore faut-il repérer des opportunités au sein de l’adversité.

Free-economy.gr est né ainsi.

Dimitris Mouroulis, 40 ans, physicien, vient de s’établir comme webdesigner indépendant quand la crise contraint ses clients à reporter puis annuler leurs projets. « J’ai du temps, je vais l’employer à être créatif », décide-t-il alors. Il imagine une plateforme d’échanges de services en ligne ; du troc fluidifié par une unité de mesure virtuelle. Des amis le détrompent sur ce qu’il croit original. « OK, j’ai réinventé la roue », s’amuse Dimitris. Bonne surprise : ses amis soutiennent néanmoins son projet et y participent. En mars 2012, free-economy.gr est en ligne. L’adresse postale du réseau se situe à Neo Psychiko, Athènes : l’appartement des parents malades de Dimitris dont il prend soin. Trois écrans de marques différentes marquent son poste de travail. Nous discutons autour d’une table où les miettes témoignent d’un récent petit-déjeuner. Quels services sont proposés au sein du réseau ? Expertise comptable, peinture en bâtiment, prise de vue vidéo, psychothérapie, ... Dimitris lui-même y a trouvé une garde-malade pour sa mère, des cours de guitare électrique et de taekwondo.

Comment se fait-il que free-economy.gr n’ait que 87 membres ? « Nous privilégions la qualité plutôt que la quantité, se défend Dimitris. Nous avons débattu pendant des mois pour définir des règles qui puissent nous garantir fiabilité et sécurité, quitte à avoir un peu moins de flexibilité et à croître moins vite. Nous sommes ainsi à ma connaissance les seuls dotés d’une structure juridique – une société à but non lucratif. Free-economy est un bébé avec d’excellents gènes. »

La genèse du réseau TEM (Topiki Enallaktiki Monada – unité alternative locale) à Volos, ville de 180 000 habitants, entre Athènes et Thessalonique, est différente. Ses fondateurs avaient et ont un désir sincère de vivre différemment, de tendre vers une utopie. La citation d’Imagine de John Lennon sur le portal de TEM affiche la couleur : Imagine tout le monde qui se partage la planète ; pas de place pour l’avarice, ni pour la faim, une grande famille. Suit l’appel à passer de l’idée à l’action : Bienvenue à l’économie sociale ! Christos Papaioannou, informaticien, 39 ans, a étudié et travaillé au Royaume-Uni et s’y est déjà intéressé aux réseaux d’échange alternatifs. Mairita Houpis, récente retraitée de l’enseignement et tout juste revenue dans sa ville natale, connaissait à Athènes une banque de temps. Mairita ne nie pas non plus avoir été influencée par sa plus jeune fille, engagée dans l’action associative pour le commerce équitable, l’alimentation bio et des magasins de troc.

Christos, Mairita et quatre autres passionnés par un idéal semblable commencent en avril 2010 à concevoir un réseau. Pour faire quoi ? De tout un peu, – réparer la machine à laver, enseigner l’anglais, garder des enfants, jardiner – et fournir quelques produits – vêtements, livres, meubles, tomates du potager ... Bref, tout simplement répondre à la demande. Comment ? En rapprochant l’offre et les besoins. Plus facile à dire qu’à faire ... Christos trouve le logiciel libre Cyclos. Avec la contribution d’autres intéressés, de Crète notamment, Cyclos est traduit en grec et adapté à leurs besoins, c’est-à-dire surtout simplifié. Et comment payer et se faire payer ? Grâce au TEM bien sûr, la monnaie virtuelle (voir encadré). Le TEM, la monnaie du troc, correspond à un euro. Mais pour ne pas provoquer la Banque centrale ou le fisc on évite de parler de monnaie. Dès juin 2010, la plateforme internet est prête. « Pendant les vacances d’été nous avons demandé à tous nos amis de tester le logiciel, raconte Christos. Leur feedback a été très encourageant. En octobre, nous avons fait une conférence de presse pour informer largement. Rapidement les premiers membres se sont inscrits. »

Au démarrage, les membres de TEM proposent leurs compétences uniquement sur internet et les relations se nouent une à une. Mais le besoin de rencontres plus larges, informelles, en plus des assemblées générales, se fait sentir. La solution : un marché mensuel, bien réel, où seul le TEM reste virtuel.

Début 2012, la crise frappe Volos durement.

Le nombre des adhérents à TEM s’envole. L’université met à la disposition du réseau un bâtiment industriel vide qui aurait dû céder à un nouvel immeuble pour la faculté – projet différé faute de financement. C’est dans cette halle que le marché se tient à présent tous les mercredis et samedis. 1500 adhérents sont inscrits, plusieurs centaines sont actifs.

A Thessalonique, la monnaie complémentaire s’appelle Koino (prononcez Kino, addition des premières syllabes de « monnaie sociale »). Eleni Papatheodosiou, membre de l’équipe initiale, économiste, raconte sa démarche personnelle. « En 2008, j’ai quitté mes responsabilités dans des programmes européens. J’en avais assez de me comporter en businesswoman. A l’époque, il était facile de changer de job. J’ai commencé à donner des cours d’économie. Attirée par l’innovation, je m’intéresse depuis longtemps aux réseaux d’échange LETS. Quand la crise est venue tout bousculer, j’ai pensé que c’était le bon moment de plonger. » Rapidement ils sont 25 pour lancer l’expérience. Par hasard Eleni fait la connaissance de Christos du TEM. « Un véritable coup de foudre, s’amuse Eleni et précise : coup de foudre intellectuel seulement, il a l’âge de mon fils ! » Christos les aide à créer leur site internet, car Cyclos, convivial pour l’utilisateur, l’est beaucoup moins pour le programmeur.

Un pas décisif pour Koino est la décision de se rassembler pour un marché mensuel, organisé depuis février 2013. « Ainsi nous faisons mieux connaissance entre nous et devenons visibles pour le grand public. » Aujourd’hui Koino a 500 membres dont 300 actifs. La prochaine étape est l’introduction d’une rémunération en Koino pour des services rendus au réseau. C’est déjà le cas chez free-economy.gr et TEM. A Volos, par exemple, une heure de travail administratif ou de rangement/nettoyage de la halle vaut 6 TEM.

Principes fondateurs obligent, dans la plupart des réseaux grecs, toutes les décisions sont prises par l’assemblée des membres. A défaut d’un consensus, il peut y avoir vote. Mais il n’y a ni direction ni représentants élus. L’assemblée débat de questions de toute nature, du détail pratique aux règles générales. Vaut-il mieux intégrer des personnes de localités un peu éloignées ou les aider à créer leur propre réseau ? Peut-on exclure un homme qui harcèle des femmes bien qu’il soit sans abri ? Voulons-nous autoriser la vente de produits alimentaires hors de la zone cuisine/restauration ? Comment répondre à une offre de coopération de la mairie ?

Tout n’est pas toujours harmonie et concorde.

Les règles du jeu de l’assemblée elle-même sont débattues avec une belle régularité et beaucoup de passion, d’agacement et de susceptibilité personnelle aussi. Maria Mccarthy, Britannique mariée à Volos, membre engagé, me confie : « c’est bruyant, chaotique, à peine organisé et je n’aime pas perdre mon temps. Qui plus est, il suffit d’avoir du coffre pour se faire entendre – autant dire que les hommes manipulent parfois le déroulement, au détriment de la validité des arguments. » « C’est ouvert, chacun peut participer, se réjouit une collègue plus optimiste. Encore faut-il venir régulièrement aux réunions du mercredi si l’on veut faire avancer les choses. » « C’est un processus d’apprentissage collectif », admet Christos. Lui-même paraît ne jamais perdre son calme, écoute chacun avec attention, explique, répète, gesticule pour mieux se faire comprendre, mais sans élever la voix. A son corps défendant, Christos apparaît bien comme le leader de TEM. On vient chercher son opinion pour tout. « Ils voient bien par eux-mêmes ce qu’il convient de faire. Quand vont-ils prendre leurs responsabilités ? »

Chez free-economy.gr il y a un comité de coordination mais cela ne protège pas des conflits internes. Au printemps l’équipe a eu besoin de tout un weekend pour clarifier les relations et rôles en son sein, aidée par Markos Perrakis, psychologue, coach et membre du réseau. Peu après, la première assemblée générale rassemble la moitié des membres dans une atmosphère festive et un sentiment d’abondance attestée par le buffet copieux, composé des apports de chacun. A nouveau, grâce aux compétences présentes dans le réseau, l’animation est tout à fait professionnelle. Dans l’enthousiasme, une foule d’idées de progrès émerge et on se quitte sur un « à très bientôt pour la prochaine assemblée ».

Quel peut être l’avenir de ces réseaux ?

« Nous devons diversifier les produits et services, affirme Eleni Thanou à Athènes en m’offrant des figues de son jardin. Je m’efforce de recruter mon coiffeur et mon jardinier pour free-economy.gr. Si chacun pouvait dépenser 15% de son budget dans le réseau je serais très contente. » Mairita à Volos va encore plus loin : « Ce serait formidable si la visite au supermarché devenait une corvée exceptionnelle ».

Le but n’est certainement pas d’avoir le plus grand nombre d’adhérents possible. « Un réseau ne fonctionne que si les membres se connaissent et se font confiance, déclare Mairita pour TEM. Voilà pourquoi nous avons commencé à interroger nos membres, un à un, pour savoir où ils en sont. Et plutôt que grossir de manière incontrôlée, mieux vaut essaimer. Nous aidons activement les noyaux de gens qui veulent monter des réseaux dans des quartiers ou des petites villes des environs. »

Maria Scordialos, formatrice en management participatif et très impliquée dans l’innovation sociale, rappelle l’expérience acquise dans d’autres LETS : « au-delà de 1000 personnes cela marche moins bien. Ici il s’agit de créer un autre sens de la valeur, de partager autre chose que juste une autre monnaie pour échanger. La relation prime sur la transaction. » « Quand tu paies un service en euros, la relation s’arrête là. En TEM, il y a plus que ça, confirme Maria Mccarthy. La relation est différente. Les gens sont généreux. » Une autre ajoute : « ce que j’aime le plus dans TEM c’est faire des choses ensemble, en groupe organisé. Nous sommes des gens libres, qui ne sont réunis ni par la politique ni par la religion. » Des gens qui prennent soin les uns des autres. Les gestes affectueux, la complicité, le respect de ce que chacun apporte en témoignent.

A Volos, TEM lance désormais des productions communes pour renforcer les liens entre membres. Il cherche un terrain agricole pour cultiver des légumes. Un atelier de menuiserie est en cours d’installation. Pour réparer des meubles et ainsi réduire la consommation, pour fabriquer du neuf et être créatif, pour aider ceux et celles qui n’ont pas l’outillage nécessaire mais désirent apprendre. Christos insiste beaucoup sur cet aspect : « la transmission des savoir-faire et de la connaissance me tient particulièrement à cœur. »

Produire ensemble

Depuis septembre 2011 des coopératives dites sociales peuvent être créées en Grèce (loi 1409/2011). Dans ces structures, chaque membre a une voix, peu importe sa part dans le capital. Le bénéfice doit être majoritairement réinvesti, surtout pour créer des emplois. Seul le solde peut être distribué entre les coopérateurs. Eleni Papatheodosiou, rencontrée dans le réseau Koino à Thessalonique, vient de choisir ce nouveau statut. Elle crée une coopérative avec quatre autres femmes, dont sa propre fille de 23 ans qui termine ses études de mathématiques. Elles installent une cuisine professionnelle pour fabriquer des gâteaux et des confitures. Pour commencer. Le samedi sera très bientôt un jour "portes ouvertes" où d’autres pourrons venir pour tester leurs propres recettes ou pour apprendre.

A Chalandri dans la banlieue nord d’Athènes, le marché dominical en circuit court a donné des idées. Faute d’argent, la commune réduit les transports scolaires et ferme des crèches et écoles maternelles ? Que faire de ses enfants quand on a encore la chance de travailler ? Des parents se regroupent en coopérative pour créer ensemble un jardin d’enfants et une école fournissant tutorat et cours particuliers. « Nous sommes 18 familles à avoir décidé d’embaucher trois instituteurs pour s’occuper de nos 23 enfants entre 1,5 et 4 ans, raconte Kostas Gerolymatos, l’un des pères concernés. Une amie met une maison avec jardin à notre disposition. »

Le système d’éducation grec est ainsi fait que les élèves doivent tous suivre des cours complémentaires, au moins pendant les trois dernières années de leur scolarité, afin d’avoir un petit espoir de réussite au concours d’entrée à l’université. Cela implique jusqu’à 20 heures supplémentaires par semaine, un investissement prioritaire et très lourd pour les familles – qui souvent doivent y renoncer aujourd’hui. Face à cela, le nombre d’enseignants au chômage s’accroît. Voilà des intérêts qui peuvent se rencontrer. « Lundi 9 septembre nous avons commencé avec 6 enseignants et une trentaine d’élèves, un nombre qui devrait s’accroître en cours d’année. Nous proposons des cours en petits groupes de maths, physique, chimie, grec ancien, latin, histoire et expression écrite, déclare Nikos Sarafianos, lui-même prof de lettres classiques dans une école de théâtre et en tant que père de deux enfants en bas âge pas encore directement concerné. Le prix des cours est divisé par deux par rapport aux tarifs d’avant la crise. »

Un prof au chômage peut donner seul des cours particuliers. Mais que peut faire un journaliste sur un marché où les stagiaires non payés sont légion ?

A Thessalonique, cinq jeunes journalistes ont lancé en septembre 2011 un blog sur les mouvements sociaux et de protestation de la région, baptisé Alterthess. « En avril 2012, nous avons créé une coopérative et remplacé le blog par un site, raconte Stavroula Poulimeni, 28 ans, regard malicieux, toujours en mouvement, de préférence une cigarette entre les lèvres. Le site permet d’accueillir des annonces publicitaires qui arrivent tout doucement. Nous couvrons aujourd’hui nos frais. » Autre source de revenus : Alterthess publie des agendas et de la littérature engagée. Pour vivre, Stavroula et ses confrères dépendent de leurs parents. Mais n’abandonnent pas leur rêve de pouvoir un jour vivre d’Alterthess.

La rédaction de Efimerida ton Syntakton, le « journal des rédacteurs » a d’ores et déjà réalisé ce rêve. Depuis le 5 novembre 2012, veille des élections présidentielles aux Etats-Unis, on trouve Efimerida ton Syntakton six jours par semaine dans tous les kiosques. Les journalistes viennent en majorité du quotidien Eleftheroypia, pour la survie duquel ils se sont battus pendant des mois, au final sans succès. Avec passion, ils défendent un journalisme indépendant qui fait entendre des voix diverses. Ils sont une centaine à avoir mis 1000 euros dans la coopérative ainsi que deux mois de travail sans salaire. Avant la crise un journaliste gagnait entre 2500 et 3500 euros par mois. Ils sont aujourd’hui contents de recevoir 800 euros plus les cotisations sociales – la même rémunération pour tout le monde, peu importe sa fonction. S’il y avait un bénéfice en fin d’année, il serait en partie investi et en partie distribué à parts égales. Mais ils en sont encore loin.

« A l’exception du papier et de l’encre que nous devons payer d’avance, tout est moins cher, à commencer par nos bureaux et jusqu’au café que vous êtes en train de boire », explique Gioros Tsiaxas, chef de la rubrique monde. Barbe et ventre convivial, plaisanterie et rire communicatif, Gioros est un boute en train, la clé de l’atmosphère détendue du bureau que se partagent cinq journalistes. Les victuailles apportées par une consœur y contribuent. Dès qu’elle arrive, les collègues défilent pour admirer les gâteries du jour. Gioros allie bonne humeur et concentration. Il montre avec satisfaction l’édition du weekend qui attire de plus de plus d’annonceurs – mais qui paient leur publicité avec six à douze mois de retard. « Efimerida ton Syntakton vend 8500 exemplaires (à 1,30 euro) la semaine, et 13 000 (2,00 euro) le samedi. Nous avons besoin d’un tirage de 30 à 35 000 pour pouvoir travailler correctement. »

A l’issue de ce périple au sein des initiatives locales, un sentiment d’espoir domine.

« Depuis la crise, beaucoup de gens sont en colère. Dans le réseau TEM nous sommes créatifs. Au lieu d’accuser autrui, nous sommes conscients de notre propre responsabilité. Nous aussi avons profité du système antérieur, » commente Christos Papaioannou à Volos. « L’urgence de créer du neuf est tout à fait autre en Grèce qu’ailleurs où l’état providence semble encore solide, estime Maria Scordialos, formatrice et coach, Grecque de la diaspora qui a récemment acquis une ferme bio à une heure et demi de Volos.

En Grèce, le niveau de fragmentation de la société est plus fort qu’ailleurs, mais en même temps, les communautés familiales et villageoises, leur fonctionnement, leurs avantages sont bien présents dans la mémoire des gens. Ce n’est pas comme en Allemagne ou en Suède où tout le monde dépend de l’état providence depuis des générations. L’innovation sociale en Grèce est une nécessité absolue : nous n’avons tout simplement pas le choix. »

Annette Preyer
reportage réalisé en juillet/août 2013

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