Magazine Mai 2016

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Faire résonner la raison

Yan de Kerorguen

La raison ! Un mot déconsidéré par les temps qui courent. La raison est en position de faiblesse dans la société du “tout est égal” et du refus du réel. Une bonne raison de rappeler, en ces périodes de défiance, que la raison sensible est la meilleure approche du réel.

Avez-vous remarqué quand on demande à quelqu’un de faire appel à sa raison combien cela lui semble incongru, comme si on allait lui enlever quelque chose de plus cher : sa spontanéité, son émotion. Etre raisonnable serait contraire à être sensible. La raison serait froide et elle serait antagonique à la chaleur humaine. Trop simple !

Parcequ’elle ouvre l’esprit aux paresseux, la raison mérite d’être défendue. En effet, que de magnifiques constructions analytiques nous ont légué les classiques et leurs méthodes mesurables ! De Descartes, pour qui « le bon sens (ainsi qu’il nomme la raison) est la chose du monde la mieux partagée », à Kant pour qui la raison est tout ce qui, dans la pensée, s’oppose à l’empirique, en incluant la plupart des philosophes des Lumières, la raison reste un référent majeur de l’histoire des idées. Elle est le fond, l’essentiel qui s’oppose à l’accessoire. C’est cette aptitude à réfléchir, à délibérer, à trier, à vérifier à élaborer des solutions nouvelles, qui permet d’établir des liens entre des faits et des idées éparses, à en évaluer la portée et à en tirer un jugement. Cette armature logique reposant sur des principes universels offre la faculté de bien juger. Elle donne, au nom de la justice, la possibilité de distinguer le vrai du faux, le juste de l’injuste, le bien du mal. Comme source d’énergie, elle éclaire le chemin vers une position commune par le dialogue et les arguments. Se concentrant sur le réel, elle met en cause les préjugés et les illusions.

La raison est le premier référent universel qui détermine l’action et le jugement critique. L’homme des Lumières est mû par le désir de se libérer de l’obscurité, de s’arracher des ténèbres de l’ignorance et de toute détermination naturelle afin de s’émanciper par le progrès et la raison. Pour Socrate peut considérer qu’il existe un point de vue universel à partir duquel au contraire nous pourrions juger des choses. La quête de vérité universelle implique nécessairement des règles éthiques très strictes. Chez Spinoza, la raison s’oppose à tout ce qui fixe les individus dans leur refus de se poser des questions. Ceux qui implorent Dieu de s’occuper de leur destin et de prier pour leur salut en sont pour leurs frais. Spinoza convoque l’esprit de déduction mathématique et la géométrie pour mettre en évidence le vrai.

La science apparaît comme l’emblème de la raison. Elle s’est fabriquée son propre langage. A ce titre, elle ne peut être soupçonné de subjectivité. Ainsi, les maths forment le moyen d’expression le plus immédiat de la nature même de l’esprit. Quand on dit que l’eau boue à 100°, ce n’est pas une question d’appréciation personnelle, c’est une raison scientifique. Epaulé par la science, le raisonnement est ainsi le calcul qui à partir d’un ensemble de propositions données, déduit une proposition nouvelle en vertu de combinaisons et d’enchaînements d’arguments. Comme le soutient le physicien Yves Quéré, (dans un article du Monde du 21 juillet 2010), la science "nous apprend la primauté de l’argumentation face à la brutalité, de l’honnêteté face à la tricherie, de la rigueur face au n’importe quoi, d’une certaine vérité face au "tout peut se dire" ; elle établit entre l’homme et l’univers un somptueux dialogue, tissé par la médiation mystérieuse des mathématiques, à la fois "langage de la nature" et pure émanation du cerveau humain ».

Dans les sociétés occidentales, la capacité de raisonner est traditionnellement considérée comme la condition communément admise de l’intelligence. Elle est le vecteur de la confiance en une expansion illimitée des sciences et techniques. Grâce à la contradiction utilisée comme un ressort, nous voilà de plain-pied dans l’espace de la raison qui rend possible la transformation des contraires et la résolution des paradoxes.

La raison implique aussi une morale de réciprocité. “Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse”. L’impératif catégorique défini par Kant, en 1785, dans ses « Fondements de la métaphysique des mœurs », suppose une morale du sujet qui juge et agit par devoir inconditionnel. L’action de justice est inexorablement gratuite et désintéressée. Elle témoigne d’un acte libre qui peut être universalisé et donc validé par l’humanité entière. La civilisation se distingue de la barbarie par cette règle de droit. Les êtres sont égaux devant la Loi. Le respect de la Loi chez Kant est placé au dessus des personnes. Le progrès historique valide le rôle joué par l’exercice de la raison. Au crédit de Kant, se comptent nombre de bienfaits, dont le plus impactant est la création de la Société des Nations dont le philosophe a été le porteur en pensant la paix universelle. Cette institution exemplaire, malgré ses défauts, témoigne de l’humanité toute entière et suppose des obligations, des devoirs, des responsabilités. Sans ces principes et ces règles, le monde serait invivable. En les sous-estimant, il se mettrait en danger. Une menace permanente pèserait sur la vie de la Cité. L’état républicain est aussi un produit de la raison. Il est le garant de l’intérêt général, protégeant la cité contre ce qui vient briser son harmonie. Il est admis par le droit international que la démocratie est un régime plus respectueux des droits humains auxquel sont étrangers les régimes dictatoriaux. Ainsi, la fin de l’apartheid en Afrique du Sud s’est avérée un progrès, tandis que la corruption et les mafias restent un obstacle au progrès. La démocratie ne se limite pas à traduire les revendications du peuple, elle s’occupe de faire respecter les obligations de la raison pratique, de l’éthique.

Allons au plus court. Sur le plan individuel, la raison met de l’ordre dans la confusion des sentiments et des passions. Au-delà du contenu, elle suppose une forme bien structurée pour faciliter la conscience des choses. Elle nous explique qu’il y a des lois et des preuves qui fondent les règles du dialogue et la résolution des conflits. Plus l’être humain s’avise des illusions qui le trompent, mieux il peut œuvrer à l’édification d’une rationalité à sa mesure et penser par lui-même. La condition ? Oublier son amour propre, se débarasser des superstitions, s’évader des contingences et des clichés, ne pas céder aux croyances mystiques et aux préjugés que l’égo reprend de façon mimétique et qu’il entretient pour le bon plaisir de son image. A l’aide de la logique, la raison mène un combat de tous les instants contre les tentations du surnaturel ainsi que contre le recours à la magie. Un homme est raisonnable lorsque son action peut s’expliquer par sa seule nature sans que des contraintes extérieures, des stéréotypes ne viennent l’assiéger et le contraindre à agir selon tel ou tel discours ambiant exercé par un quelconque pouvoir. L’exigence de raison veut ainsi que l’on mette de côté ses origines, son intimité, sa communauté d’intérêt. Elle veut qu’on s’éloigne de là d’où on vient afin d’exprimer sa singularité en toute liberté. L’école, dans son acception laïque et républicaine, est là pour sauvegarder ce cadre de pensée.

Principal soutien de la science et de l’éducation, la raison est aussi pilier du droit. Elle constitue le garde fou qui mesure les limites de l’infranchissable. Le rationnalisme n’a pas tort de rappeler avec insistance la primauté du droit qui porte sur des situations très concrètes. Il permet de toucher le fond de l’individu et de faire avancer les mentalités sur des conceptions morales anciennes ou tribales, inadaptées aux sociétés modernes. En définitive, être raisonnable n’appelle pas à être d’une intelligence au-dessus de la moyenne mais à être concis et juste. La précision des termes, telle qu’on la retrouve dans les contrats de droit, est un gage qui facilite les relations entre soi et les autres. C’est pourquoi, dans toute situation où il y a indécision, le droit a le dernier mot, sans quoi la loi du plus fort ou celle du plus riche prévaut et laisse la porte ouverte à la barbarie.

Une fois posée la raison, sur l’établi de l’ambivalence des hommes, cet outil de l’esprit est-il pour autant infaillible ? La raison, parfois usinée par la logique froide, est-elle en mesure de constituer une boussole suffisante pour la pensée ? Le fait est qu’invoquer la raison pour résoudre un problème social est souvent mal perçu, suspect de mépriser les sentiments humains et de nier la part d’émotion. On reprochera, par exemple, davantage à un homme politique son manque de chaleur que son manque de rationalité. En tant que pensée globale, la raison est ainsi peu encline à considérer et à intégrer les phénomènes de diversité. Dans la raison kantienne, l’homme est abstrait, sans désir, solitaire, peu en prise avec la réalité humaine. En cherchant l’absolu, la raison ne flirte-t-elle pas avec la déraison ? « Toute forme d’absolu relève de la pathologie » accuse Friedrich Nietzsche. « De l’air, de l’air » s’exclame-t-il pour souligner combien la raison est sèche.

En vertu des grands principes jugés immuables, la raison affiche, selon lui, son absolutisme borné et son impérialisme culturel. Cette réflexion est surtout partagée par les tenant des sciences humaines. L’ethnologue Claude Lévi-Strauss critique l’esprit des Lumières dans sa tendance à hiérarchiser les civilisations. L’universalisme n’en serait pas un (universalisme) mais serait plutôt un modèle « culturel » au même titre que les autres, ni supérieur ni inférieur. Et il pose la question : comment éviter qu’un projet d’émancipation, tel que les Lumières l’ont énoncé, s’érige en principe hiérarchique et conquérant ?

L’absolutisme de la raison manque de nuance et de plasticité reconnaissent, eux-mêmes, certains rationalistes, oeuvrant dans le domaine scientifique. Quand bien même, c’est au nom de la raison scientifique que se développe la recherche, l’excès de conservatisme dont la rationnalité fait parfois preuve la place en porte-à-faux avec les évolutions et les nouveautés. Aussi bien la raison perd de sa force à se défier de l’expérience. En visant la totalité, elle perd de sa puissance de vérité, voire même, elle épuise sa fonction dialectique. « Une pensée strictement rationnelle comme strictement intuitive risquerait de nous plonger dans le délire ; poussées à l’extrême, l’une et l’autre mènent à l’absurde » souligne Edgar Morin. Les plus critiques évoquent le Tribunal de la Raison, juge et partie, parfois humainement difficile à accepter lorsqu’au lieu de mettre à jour des lois morales intemporelles, la raison qui l’anime est plus judiciaire et administrative. Ces derniers sont parfois enclins à penser que la raison forme le socle d’une foi. Encore un paradoxe ! L’être plein d’absolu qui a d’emblée raison « croit » avoir raison. La raison serait donc à ce stade souverain une autre forme de croyance déiste. Le culte de la raison et de l’être suprême qui eurent leur apogée sous la terreur pendant la Révolution française en est la caricature la plus immédiate à l’esprit. Et Edgar Morin de souligner les risques de la tentation totalitaire que provoquerait la raison absolue lorsqu’elle confine à la pureté. Cette raison érigée en dogme n’aurait pour autre but que de courir après le certitude au lieu de s’attacher à la vérité. Kant, le philosophe du devoir, pour qui il existe des valeurs universelles et immuables, reconnait lui-même les “apories” et les limites de la raison. Il ne faut pas demander à la raison plus qu’elle ne peut : « La raison une fois critiquée sera par là-même rendue pure, épurée » admet-il. Il y a une critique rationnelle de la rationalisation, comme le pense Pascal : « Rien n’est plus conforme à la raison que le désaveu de la raison ».

Leibnitz, lui-même, le plus rationaliste de tous, admet que la raison vient souvent après l’instinct ou la volonté. Mais attention, à vouloir déconstruire l’édifice rationnel sans discernement, on court le risque d’apporter crédit au « tout se vaut ». La défaite de la raison serait ainsi fatale. Or elle reste, aux yeux de ceux qui la défendent un garant de notre modèle de vie républicain et l’outil privilégié de la laïcité. Elle est un cas de force majeure, appuyé sur la loi et la morale pour défendre les grandes causes universelles et préserver l’esprit de sérieux qui nous fait tant défaut.


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