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Europe : quand tout recommencera !

Place publique, le 18/11/2008

Par Bernard Wach, vice-président d’Initiatives Citoyens en Europe (ICE)

Nicolas Sarkozy, Président de l’Union Européenne fait comme s’il disposait là des mêmes pouvoirs que comme Président de la République Française. Sarkozy peut appeler solennellement à une gouvernance économique européenne, elle ne sera pas, car aucun autre gouvernement en Europe n’en veut. Il semble l’ignorer et il détonne. Deuxième stupéfaction d’Angela Merckel, après celle sur l’Union Méditerranéenne, elle n’apprécie pas ces initiatives intempestives sans concertation préalable. Les dirigeants français de droite comme de gauche souhaitent un contrôle politique sur la Banque Européenne, concrètement des taux d’intérêt plus bas, et moins de rigueur sur les déficits publics pour financer la consommation et l’immobilier, mais aussi pour baisser les impôts (la droite) ou mener une politique sociale plus généreuse (la gauche). Le déficit, c’est la facilité et les allemands, en toute rigueur, ont beau jeu de répondre que c’est justement cette politique, pratiquée par les Etats-Unis - crédit facile, surconsommation, bulle immobilière, déficit public et baisse des impôts - qui est à l’origine de la crise. La politique de la BCE, bien plus sage que celle de la « Fed » nous a protégés des excès de « l’argent facile ». Mais les Français presque unanimes nient ces arguments et font toujours comme s’ils devaient conduire l’Europe qui s’égare ou s’en détacher, comme s’ils avaient évidemment raison, comme si les convictions de nos partenaires européens n’existaient pas ou ne valaient rien. De la part de notre Président qui n’agit pas autrement, est-ce de la naïveté ? Certes non. C’est bien plutôt une utilisation abusive de la scène européenne en direction de l’opinion française. De toutes les annonces de la présidence française, il restera peu de chose (nous le verrons avec le « nouveau Bretton Woods ») si ce n’est une communication partisane vers la seule opinion française. Le message est exactement celui que peuvent entendre de nombreux français : « Nicolas Sarkozy est un homme énergique qui veut une politique économique et sociale volontariste ». La Présidence européenne de Nicolas Sarkozy, c’est la gageure de vouloir être européen et de faire comme si on était seul au monde.

Au delà des mesures coordonnées qui s’imposaient pour sauver le système bancaire et maintenir l’offre de crédit, c’est là un exemple inouï du chacun pour soi. Et c’est tout le temps, et sur tous les sujets comme cela en Europe. Les gouvernements et les opinions tirent à hue et à dia. Plus ou moins d’intégration politique ou seulement un grand marché ? Plus ou moins de dépenses publiques et de politique industrielle et sociale ? Liberté fiscale et sociale ou encadrement du dumping d’Etats déloyaux ? Faut-il limiter la dépendance aux Etats-Unis pour la défense de l’Europe ou s’y résoudre avec le suivisme qui l’accompagne en matière de politique internationale ? Quel accord sur les limites géographiques et politiques de l’Europe ? Europe douce ou Europe puissance ? Silence gêné sur l’avortement, les politiques familiales et le rapport au christianisme et aux églises. Certains font collaborer leurs policiers, certains leurs militaires, une partie est dans l’OTAN, les uns partagent la même monnaie, d’autres l’espace et d’autres encore l’Airbus. Tous pensent être dans le vrai. Aucune vision, aucun accord global, plus jamais. Chacun voit l’Europe à sa porte. L’heure est à une Europe à géométrie variable, au point que l’observateur le plus attentif s’y perd. Rien à voir avec des cercles concentriques, l’Europe est flasque et hyperlaxe sur tous les axes.

Après les referendums successifs perdus, il ne fait pas de doute que l’adhésion citoyenne à l’Europe fait défaut. Que faire ? Nous avons tout entendu, sauf l’appel à une politique européenne ambitieuse et lisible : plus de pédagogie, de l’information, du transculturel et des voyages, un impôt européen, une Europe sociale bien sûr, et encore retrouver le désir d’Europe et des rêves à partager. C’est oublier un peu vite que le désir, l’attente impatiente ne se commandent pas. Quand le désir n’est plus, l’acrimonie monte, les griefs se multiplient, un cynisme corrosif s’y ajoute quand, par pur opportunisme, il faut que la relation dure et fasse illusion. Comment comprendre sinon le rejet par les agriculteurs français ou le peuple irlandais d’une Europe qui les a tellement aidés. C’est qu’elle pourrait les aider moins, l’ingrate Europe.

Jacques Delors et Michel Rocard vous le disent : c’est foutu. Les Anglais ont gagné. L’euroscepticisme est la règle. Va pour le grand marché, et les normes industrielles dont il a besoin. Point. Pour le reste, proposez et nous verrons, en purs pragmatiques que nous sommes. Un peu de coordination des politiques en période de crise, des économies d’échelle pour certains investissements et le matériel militaire, de la coordination sécuritaire : pourquoi pas ? Mais que rien ne nous y oblige. C’est l’intérêt de chacun qui commande et son bon vouloir. L’avoir et l’être. Chacun prend son archétype au mot pour mieux se défiler. Ah l’être anglais atlantiste et ilien, l’être catholique polonais, l’être tchèque qui se prend pour un horloger suisse, peut-être banquier un jour, l’être allemand sérieux et travailleur, le français bucolique et jacobin, l’Italien débrouillard et fantasque, le fier hidalgo et l’austère nordique. Qu’on ne brime pas nos êtres et pas touche à nos sous. L’Europe revisite un romantisme, début 20ème, quand toutes les nations européennes, après la grande guerre, se croyaient parties pour une ère de bonheur et de relative prospérité, bien au chaud, chacun chez soi. Avec l’Europe et l’Otan en parapluie, c’est encore mieux qu’à l’époque. Voilà la grande et belle réunification européenne : on annule 50 ans de domination et de menace soviétique et on repart comme avant. Les nations d’Europe centrale ont bien des excuses, ce chemin, elles doivent le parcourir pour se refonder et mûrir. Pour les nations d’Europe de l’Ouest, aucune excuse ne vaut. N’ont-elles donc rien appris au moment où des nations-continents, Chine, Inde, Russie, Brésil sont toujours plus en ordre de marche et comptent bien faire vaciller la toute puissance américaine et ce qui reste de la puissance économique de l’Europe ?

Il existe une ile heureuse de l’Europe, c’est son Parlement, mais ses pouvoirs sont limités et c’est une ile lointaine perdue dans les brumes. L’évêque gardien des familles, le sourcilleux conservateur, le leader nationaliste excité et mauvais, le jeune loup qui de l’intérieur du continent voit plus loin, au-delà des mers, le politicien volage qui tente un coup à 180°, le gauchiste ou le syndicaliste qui « ne voit pas ce que tout peut apporter de bon aux travailleurs », ils ne sont pas au Parlement ou n’y pèsent rien. Dans leur pays, à l’inverse, ils pèsent lourd. On mesure mieux l’abîme entre les instances européennes et les sphères politiques nationales depuis qu’on a vu le sort fait par les secondes au projet de constitution qui fut pourtant discutée plus d’une année durant par une assemblée de bonnes volontés européennes de tous bords : députés, administrateurs, hommes politiques, légistes, et membres de la société civile : membres d’associations, responsables économiques et syndicalistes. Dans les instances européennes, on fait fi des couleurs politiques, des verts aux conservateurs, on travaille ensemble et on négocie. Qu’en penser, sinon que les questions qui fâchent comme les inégalités, la redistribution fiscale et les politiques sociales n’y sont pas abordées. Surtout, ces aréopages pro-européens hétéroclites (Daniel Cohn-Bendit et Jacques Barrot pendant la campagne du referendum sur la constitution en 2005) éveillent plus de méfiance que d’enthousiasme. L’Europe et son Parlement existent trop souvent ailleurs qu’ici et maintenant, dans nos démocraties où seules valent les rudes oppositions gauche-droite.

Après tous ces constats amers, ne vous vous désolez pas, je crois savoir quand l’Europe trouvera un nouvel élan. Ce sera quand les européens scruteront la mer en attente des rares navires qui amèneront un peu de tout ce qui manquera : le cuivre et autres ferrailles, les phosphates, le pétrole (celui de la mer du nord sera épuisé), les produits technologiques... Les quelques usines encore en activité tourneront au ralenti, pourtant les produits chinois seront trop chers pour la plupart des européens. Bien sûr la France, grâce au tourisme, s’en sortira un peu mieux que d’autres. Faute d’assez d’engrais agricoles et de carburant pour les vieux tracteurs déglingués, la production agricole sera quand même insuffisante et l’alimentation rationnée et subventionnée. Les riches français avec tous les autres riches de la planète auront toujours leurs villas entre Villefranche et Saint-Tropez. Ils s’approvisionneront en devise, dans des magasins réservés, et ils trouveront à bas prix toute la domesticité qui fait aujourd’hui défaut. On aura renoncé à les imposer plus que symboliquement, de crainte qu’ils fuient ailleurs comme la plupart des jeunes diplômés. C’est alors qu’un obscur mais brillant technocrate, fils d’un négociant en vins de Bourgogne, resté au pays pour superviser l’affaire familiale déclinante, sera nommé à la tête du Bureau Euro-Atlantique pour les Approvisionnements Vitaux (EAOVR en anglais), chargé de coordonner les efforts de la France, du Royaume-Uni, de la Hollande, pour trouver sur le marché international les matières premières indispensables et les répartir équitablement. Trois pays seulement car les autres auront craint une manœuvre des pays de la façade atlantique qui voudraient profiter de leurs position géographique pour régenter, à leur avantage, l’approvisionnement de l’Europe (depuis l’ouverture du passage du Nord-Ouest toute l’année, la route atlantique est le plus court chemin entre l’Europe et l’Asie). Jean Monnet remplit une mission similaire pendant la guerre 14-18. C’est ainsi qu’il découvrit les vertus de la collaboration économique internationale. Le jeune technocrate fera la même découverte, il partagera sa conviction avec une poignée de responsables politiques à la recherche d’un thème porteur. Pari réussi, les peuples en mal d’espoir suivront, et tout recommencera.

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