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Europe : la fin d’un rêve ?

Le journal d’un retraité par Bruno Tilliette, le 4/06/2014

Où nous sommes-nous trompés ? C’est la question que je me suis posée au soir des résultats des élections européennes. Où ma génération, celle qui a grandi en même temps que l’Europe, s’est-elle trompée pour aboutir à un tel rejet ? Car ce n’est pas tant le score du FN en soi qui m’inquiète – il était prévisible et prévu dans ce contexte de délitement du gouvernement en place – que l’ambiance générale autour de ces élections : absence d’une vraie campagne, abstentionnisme, indifférence, poussée des partis antieuropéens, discours anti monnaie unique, protectionnisme larvé, repli sur nos frontières… Comme si, déjà, l’Europe était condamnée, comme si, dans nos têtes, sa disparition à court ou moyen terme était inévitable, comme si plus personne n’y croyait. Il suffisait de regarder la plupart des affiches officielles dont la thématique pouvait se résumer à « la France d’abord », avec le mot « France » écrit plus gros que le mot « Europe ». Et si l’on parlait de l’Europe, c’était pour en revendiquer une autre qui soit au service de nos intérêts français.

Nous avons ainsi voté pour élire le parlement européen et nous avons fait en sorte que le tiers de nos représentants soient de farouches et franchouillards antiEuropéens, pinard, calendos et saucisson. Quel sens cela peut-il avoir ? Et comment, justement, prétendre défendre nos intérêts nationaux dans une Union européenne à laquelle nous apparaissons globalement opposés et hostiles ?

Le seul horizon possible

Je suis né exactement une semaine avant la signature, le 18 avril 1951, du Traité de Paris qui instituait la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) et qui est l’acte fondateur de ce qui allait devenir la CEE puis l’UE. J’ai grandi avec l’Europe, je l’ai toujours vécue comme le projet politique essentiel, comme le seul horizon possible, comme la seule vision enthousiasmante, alors que s’effondraient les grandes idéologies. L’Europe n’est pas seulement nécessaire pour éviter les guerres fratricides, ni indispensable pour continuer d’exister dans la mondialisation économique. Pour moi, plus encore, sa construction pacifique représente une expérience humaine inédite et exemplaire : le désir de s’unir volontairement, de dépasser les rivalités, de créer des consensus pour mieux vivre ensemble. Et c’est tout cela qui semble s’effondrer aujourd’hui.

Alors, oui, où nous sommes-nous trompés ? Où le train européen a-t-il déraillé ? Pourquoi ma génération a-t-elle laissé filé son rêve ? Pourquoi n’a-t-elle pas su le transmettre aux suivantes ?

Un bouc émissaire

Les explications ne manquent pas. Sans doute, l’UE s’est-elle développée trop vite et de manière trop technocratique. Sans doute n’avons-nous pas été assez vigilants sur ses insuffisances démocratiques. Certainement nos politiques ont-il trop fait porter à l’Europe le chapeau de leur propre incompétence. Certainement, ils n’ont joué franc-jeu avec elle, craignant d’être dépossédés d’une parcelle de leur pouvoir. Certainement, mis à part les fondateurs et quelques autres, ils ont manqué de souffle et d’ambition pour l’Europe et s’en sont tenus à de piètres calculs électoraux. Nous payons aujourd’hui le prix de leur pusillanimité.

Mais, il reste que j’ai du mal à comprendre. Pourquoi tant de haine ? Pourquoi l’Europe est-elle devenue à ce point un bouc émissaire, porteur de tous nos maux ? Elle est tant critiquée de tous les côtés, à droite comme à gauche, que j’en viens parfois à me demander si ce n’est pas moi qui suis aveuglé par mon indéfectible « européanisme » ? Il est clair qu’elle n’a pas répondu à tous mes espoirs. Mais faut-il pour autant l’oublier, la dissoudre, en revenir au nationalisme qui fut utile un temps et qui nous fit tant de mal par la suite ? J’ai tendance à penser que c’est parce que nous sommes encore trop nationalistes et trop égoïstes que l’Europe ne répond pas suffisamment à nos attentes et que nous ne pouvons nous en sortir que par « plus d’Europe ». Je sais, en même temps, que les régimes communistes justifiaient leur dysfonctionnement en prétendant qu’ils n’étaient pas assez communistes et que le libéralisme fait de même…

Un mariage d’amour

Il y a une différence majeure, pourtant. L’unité européenne n’est pas une idéologie, mais un projet concret qui se construit pas à pas et qu’il faut sans cesse réinventer. Elle n’est pas un idéal abstrait et inatteignable, c’est sa faiblesse pour entraîner les foules, mais la mise en œuvre laborieuse d’un constat simple et raisonnable né de l’abomination des conflits du XXe siècle : il vaut mieux s’unir que se déchirer, coopérer que se battre. La guerre entre les peuples est une folie dont tout le monde sort perdant.

Aujourd’hui, on le voit, c’est même une union mondiale qu’il faudrait envisager, tant les problèmes humains, économiques et écologiques sont devenus complexes à résoudre, tant se profilent, si nous ne faisons rien, des conflits destructeurs pour la possession de l’énergie, de la nourriture, de l’eau… L’Union européenne pourrait être le modèle, la locomotive de cette construction d’une union mondiale. C’est pourquoi la voir ainsi attaquée de toutes parts, rejetée par le retour de nationalismes étroits et fermés, au bord de l’implosion, me fait tant de mal. Si ce projet magnifique s’écroule, alors nous risquons d’entrer dans une sombre période où triompheront les égoïsmes armés et la loi du plus fort.

L’Union européenne a été un mariage de raison, le seul moyen de la sauver est de la transformer en mariage d’amour.

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Foot en folie


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