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Europe : La leçon de Rolland

par Yan de Kerorguen, le 4/02/2014

Romain Rolland est un écrivain méconnu. Et pourtant que de bénéfice à lire ses ouvrages. Surtout en cette année où l’Europe joue son avenir avec les élections au Parlement européen, au mois de mai prochain. Ce français de "souche", humaniste et germanophile, n’a eu de cesse de lutter toute sa vie durant pour une Europe fraternelle. Un exemple.

Dans son livre « Jean-Christophe », Romain Rolland met en scène l’esprit européen, prônant la coopération des peuples. Le héros du roman, Jean Christophe, déteste l’esprit étriqué, les compromissions, les petits arrangements, mais par dessus tout, il croit en l’Europe, en l’union des potentiels et du génie de chacun. Le livre dénonce les égoïsmes politiques, les hypocrisies et les fiertés mal placées, l’écrasement de l’individu. Observateur d’une civilisation qui décline, il ne se résigne pourtant pas à devenir « étranger au présent ». Accablé par la tragédie européenne qui se prépare, Romain Rolland pousse un cri d’alarme. Il témoigne pour la dignité dans une époque qui semble sans autre alternative que le repli et la guerre. Alors que tout autour de lui, les nationalismes se déchainent, lui reste attaché à « l’indéracinable espoir » : l’Europe !

Romain Rolland est ainsi reconnu comme l’écrivain de la « conscience de l’Europe » par nombre d’intellectuels en France, en Suède, en Italie, ou en Russie. Il s’attire la sympathie des esprits libres de l’époque tels que Albert Einstein, Bertrand Russel, Stefan Zweig, Georges Duhamel, Albert Schweitzer, ou Marie Curie avec lesquels, il tente de fonder une Communauté des esprits libres d’Europe. L’autre trait saillant de Romain Rolland : son sens de l’amitié dont ses multiples correspondances et discussions avec Zweig, Freud, Hesse, Alain sont l’expression. Durant toute sa vie, parce qu’il est « au dessus de la mêlée », on lui rend visite, on lui écrit, comme s’il était dépositeur de la cause européenne. L’amitié et l’Europe : telle est la leçon de Rolland ! Cette union spirituelle nomade, cette solidarité intellectuelle, cette république européenne des Lettres manque cruellement aujourd’hui, en 2014, à l’heure où l’Europe, critiquée de toutes parts, subit les assauts de plus en plus radicaux des montées identitaires. En ces temps d’Europe bashing, les ouvrages de Romain Rolland pour la plupart absent des manuels scolaires devraient être enseignés dans les écoles et lu par tous.

Il y a un siècle, C’était l’attentat de Sarajevo. On célèbre cette année les 100 ans de cet évènement qui a marqué le début de la guerre de 14-18. Depuis cet effroyable bain de sang, une autre guerre, plus terrible encore, a plongé le siècle dans une tragédie sans équivalent, avec l’Holocauste et des millions de morts. Bien tardivement et après tant de dégâts humains, la deuxième partie du XXème siècle a appliqué la leçon de Rolland. Le projet européen avec la naissance de l’Union Européenne serait sans doute assez proche de ce dont lui et ses amis pouvaient rêver. On ne soulignera jamais assez l’incroyable bénéfice que les nations et les peuples ont pu tirer de cette paix européenne, quand bien même la construction européenne, trop technique et pas assez humaine, peine à convaincre de ses bienfaits. Mais l’histoire nous apprend que les beaux et durables projets sont toujours les plus difficiles à bâtir.

Au-delà des inquiétudes économiques dont le chômage est l’épicentre, d’autres formes de menaces sont préoccupantes pour le fonctionnement de la démocratie et le progrès du projet européen. Depuis quelques années, sur fond de crise économique, l’époque est au déclinisme. Ici et là, des vieux démons hantent les sociétés européennes. Sur fond de célébration du centenaire de la guerre de 14, à quelques semaines des élections au Parlement européen, notre pays et quelques uns de ses voisins connaissent une résurgence sans précédent des courants nationalistes les plus radicaux. L’idée de la guerre qu’on croyait vouée au « plus jamais ça » redevient un référent banalisé par les plus extrêmes. Que des gamins aillent faire le Djihad en Syrie en est un signe patent. Voilà que des esprits rétrogrades semblent vouloir tout jeter par terre. Le pétainisme, la plaie des plaies, qui a empoisonné la fleur de notre culture européenne, semble repousser sur le pavé avec force slogans sur la famille, l’identité, la nation et Dieu, qu’il soit d’Allah ou des chrétiens.

Des signaux faibles, mais peut-être lourds de conséquences, clignotent. Ainsi, des hommes politiques se laissent aller à l’emphase et au fantasme, fustigeant les conquêtes sociétales comme l’IVG ou le mariage gay qui vont, à leurs yeux « tuer la famille ». Sans compter les appels au boycott de l’école par des extrémistes religieux. Il n’est pas jusqu’aux appels à la démission du Président et du Premier ministre pour attiser les tensions. Le mot « décomplexé » popularisé par des hommes politiques de droite résume assez bien ce climat lourd de sens. Il symbolise l’époque actuelle. Une époque marquée par le pessimisme et la déraison. Une enquête annuelle d’Ipsos pour Le Monde et France Inter, dresse le portrait d’un pays méfiant, atteint d’un sentiment d’impuissance. La majorité des Français trouvent qu’il n’y a plus assez d’autorité, qu’il y a trop d’étrangers en France, que le pays doit « se protéger davantage du monde ». 3/4 des Français pensent qu’on n’est « jamais assez prudent quand on a affaire aux autres ». Pas moins de 84% des personnes interrogées sont en attente d’un « vrai chef pour remettre de l’ordre ». Un autre Baromètre de la confiance politique (Cévipof/opinionWay. Déc 2013) montre que 83% ne croit plus en la politique. Les partis politiques sont, avec le Parlement et les médias, les institutions dans lesquelles les Français ont le moins confiance. Bref rien ne va. Tous les ingrédients sont là.

Dans l’Europe du troisième millénaire, victime d’une des pires crises économiques de l’histoire récente, les partis fascistes sont à nouveau en plein essor. La manif du dimanche 26 janvier, à Paris, baptisée « Jour de Colère » est un condensé de cette toxicité décomplexée qui envahit la rue. Comme aux heures sombres des factions de 1934. Antisémitisme, xénophobie, homophobie, la haine devient une opinion affichant son droit de cité à grands renforts de slogans nazis (Dehors les Juifs, journalistes à Auschwitz…). « Ces insultes constituent une première depuis la fin de l’occupation, a fait remarquer, dans une interview, Robert Badinter (Le Parisien. 2 février)). On aurait souhaité, a-t-il ajouté des réactions plus vives, des appels d’associations de défense des droits de l’homme et des partis républicains pour organiser une grande manifestation de protestation". Il n’en a rien été. Amateurs de quenelle et conservateurs religieux font bon ménage avec la bénédiction des partis d’extrême droite. Cette alliance virile et intégriste est toute aussi inédite. Comme est également inédit le fait de descendre dans la rue, non pas pour défendre des droits mais pour supprimer les droits des autres. Du jamais vu depuis les pires temps de « la peine de mort ». Les mauvais souvenirs de la France de Vichy reviennent avec leur chapelet d’insultes contre la République.

Le climat est le même au-delà de nos frontières, sinon pire. La montée de mouvements politiques ultraviolents et ouvertement nazis, en Hongrie avec le Jobbik, en Grèce l’Aube dorée, en Autriche Le Parti Pour la Liberté, en Belgique (le Vlams Belang), en Grande-Bretagne (l’English Defence League qui brûle des mosquées), en Hollande l’ascension du PVV de Geert Wilders témoigne de cette virulence. Dans la plupart des pays, ces mouvements d’extrême droite acquièrent une influence de masse dans les catégories de population plus défavorisées qu’ils retournent contre des boucs émissaires traditionnels et nouveaux (les Juifs, les homosexuels, les femmes les handicapés, les journalistes, les banquiers…). Le racisme est le terreau fertile sur lequel poussent ces partis. Ces partis aux élections dépassent pour la plupart les 10 %. Et peuvent atteindre dans certains cas près de 30%. Pour tous ces gens, l’ennemi commun, c’est l’Europe. Bien sûr.. l’Europe, accusée de tous les maux.

En cette année de commémoration de la déclaration de guerre de juin 1914, l’histoire nous rappelle les évidences de la lucidité : nous ne gagnons rien à la perte de l’Europe. L’histoire nous enseigne que les gouvernants ont souvent failli à leur rôle en pareille circonstance. En témoignent les accords de Munich. Elle nous suggère donc qu’améliorer l’Europe toujours et davantage est un devoir de citoyens. Le projet politique de l’Europe peut redevenir un laboratoire fécond de l’avenir si chacun travaille à un nouvel humanisme.

Tel est le message de Romain Rolland. Car le projet européen tout comme la démocratie est une construction difficile, patiente, parfois laborieuse. Il n’y a dans le projet démocratique européen ni sauveur suprême, ni dieu ni César ni tribun, comme dit la chanson. Il y a juste des citoyens exigeants qui doivent en permanence maintenir le projet et l’espérance, apporter leur pierre à l’édifice, ne pas se laisser décourager.

Reprendre la leçon de Rolland, c’est comprendre le passé . Si on ne comprend pas son passé, il se peut qu’on soit amené à le revivre, disait récemment un des responsables de Mémorial , commentant cette Russie de Poutine renouant avec le stalinisme.

Reprendre la leçon de Rolland, c’est aussi ne jamais prendre les choses pour acquises. « Je dois avouer, écrit Stefan Zweig, dans « Le Monde d’hier », (à propos de la période qui précède la guerre de 14-18), que nous tous, en Allemagne et en Autriche, n’avons jamais jugé possible, en 1933 et encore en 1934, un centième, un millième de ce qui devait cependant éclater quelques semaines plus tard. Assurément, il était clair d’emblée que nous autres, écrivains libres et indépendants, avions à nous attendre à quelques difficultés, à quelques désagréments, à quelques inimitiés ». Stefan Zweig écrit « personne ne croyait à des guerres, à des révolutions et à des bouleversements. Tout événement extrême, toute violence paraissaient presque impossibles dans une ère de raison ». Zweig finit par donner raison à Freud qui pensait qu’il suffisait de pas grand chose pour que les forces destructrices percent notre culture : « Ce monde de la sécurité n’était qu’un château de nuées »

Et dire qu’il aura fallu ce deuxième embrasement pour prendre conscience en Europe du "plus jamais çà !". Inquiet, Daniel Cohn-Bendit s’exclame : « Il est temps que nous Européens, nous nous réveillons avant qu’il ne soit trop tard ». Si l’idée d’une guerre, semble improbable, la réalité montre qu’elle n’est pas saugrenue. En témoigne ce qui s’est passé de 1991 à 1995 en ex-Yougoslavie. Personne ne pouvait imaginer qu’à 3 h d’avion de Paris, au cœur de l’Europe une guerre meurtrière faisant des centaines de milliers de morts pouvait survenir. « Pourquoi une guerre serait-elle plus impossible que celle qui a ravagé les Balkans dans les années 90 ? ». Evoquant ce désastre ex-yougoslave, le journaliste Bernard Guetta rappelle, dans un entretien du Nouvel Obs (23 janvier) les dangers du repli sur soi et la nécessité de rendre l’Europe plus lisible, plus démocratique, plus politique, plus humaine. « Au cœur de toute bataille historique, il faut une utopie », s ‘exclame-t-il. Il y a là une exigence, morale, sociale et politique, en résonance avec le combat politique de Philippe Herzog, un autre Européen de tous les instants, de tous les combats, qui vient de publier « Europe, réveille-toi (Coll : l’Europe après l’Europe. Editions Le manuscrit 2013). Pour ce dernier « revivre comme Européens, c’est réinventer une identité européenne pour aller au monde et l’habiter autrement. Notre responsabilité comme individu et comme membre de la société est engagée »


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